Traduction automatique : une nouvelle forme de littératie à l’ère du numérique

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Publié le : 
7 octobre 2019
Rédigé par : Lynne Bowker

La notion de littératie s’est d’abord appliquée à la lecture, à l’écriture et aux mathématiques. Mais au fur et à mesure qu’évoluent nos sociétés, nous sommes amenés à élargir cette notion pour y englober d’autres types de littératie. Par exemple, en cette époque où les « fausses nouvelles » abondent, l’éducation aux médias gagne en importance. De même, avec la technologie qui joue un rôle croissant dans nos vies, les compétences informatiques et les autres formes de littératie liées au numérique deviennent de plus en plus essentielles.

La traduction automatique est une technologie dont on entend parler de plus en plus depuis quelques années. Qui ne s’est jamais servi d’un outil de traduction automatique gratuit sur le Web? En apparence, le processus semble assez simple : on ouvre l’outil, on y copie le texte à traduire, on choisit les langues source et cible, puis on clique sur « Traduire ». Quoi de plus facile!

Attention aux pièges

La technologie est peut-être facile à utiliser, mais il est un peu plus exigeant de l’employer avec le sens critique qui s’impose. Vous êtes-vous déjà demandé ce qui arrive au texte que vous collez dans l’outil? Croyez-vous qu’il disparaît quand vous fermez la fenêtre? (Je vous le donne en mille : oh que non!). Avant de se tourner vers un système de traduction automatique en ligne, il vaut la peine de s’interroger sur les risques que pose son utilisation sur les plans de la confidentialité et de la protection des renseignements personnels.

Les traductions que produisent ces outils sont-elles fiables? La méthode de traduction automatique la plus moderne (appelée traduction automatique neuronale) recourt à l’intelligence artificielle (IA) et à une technique connue sous le nom d’apprentissage automatique. En gros, cela consiste à alimenter un programme informatique avec des millions de mots accompagnés de leurs traductions, qui servent d’exemples. Le programme utilise ensuite ces « données d’apprentissage » pour apprendre à traduire de nouveaux textes. Où se situe le problème? Eh bien, selon les textes qui auront servi de base à son apprentissage, un système de traduction automatique peut apprendre des choses incorrectes. Il est déjà arrivé, par exemple, que des systèmes de traduction automatique neuronale produisent des textes révélant différents types de partis pris, tels que des préjugés sexistes ou racistes. Il est important d’être conscient de ce risque et d’employer ces systèmes avec discernement.

Assurément, la traduction automatique se prête mieux à certaines applications qu’à d’autres. À titre d’exemple, si vous avez besoin d’aide pour comprendre les grandes lignes d’un texte rédigé dans une autre langue pour votre usage personnel, elle peut être tout indiquée. Par contre, s’il vous faut un texte de grande qualité que vous pourrez diffuser, il y a de fortes chances que la traduction obtenue doive être révisée et améliorée. Dans ces circonstances, il vaut mieux voir la traduction automatique comme un outil qui vous aidera à traduire, plutôt qu’un outil qui traduira pour vous. L’intervention humaine (avant ou après l’étape de la traduction automatique) peut avoir une incidence énorme sur la qualité finale du texte. Même si, comme utilisateur, vous ne pouvez combler toutes les lacunes du système de traduction automatique, vous avez tout de même plus d’influence que vous pourriez le croire. Savoir préparer les textes à la traduction automatique contribue à rendre les traductions plus utilisables.

Il faut rendre à César ce qui est à César

Il y a une autre réalité à laquelle la plupart des utilisateurs d’outils de traduction automatique pensent rarement : c’est que l’ordinateur dépend en fait du travail d’êtres humains. Le film Les figures de l’ombre, sorti en 2016, a mis en lumière l’apport crucial de mathématiciennes afro-américaines au service de la NASA, qui ont joué un rôle essentiel dans les missions spatiales d’astronautes américains. Sachez que la traduction automatique a elle aussi ses figures de l’ombre. Même les systèmes de traduction automatique fondés sur l’IA ne sauraient rien traduire sans la contribution de dizaines de milliers de traducteurs professionnels. Cela soulève d’ailleurs certaines préoccupations éthiques : le travail des traducteurs professionnels n’est aucunement reconnu, et tout le mérite va à la machine. C’est comme si la traduction se faisait par « magie ». Certains croient que les systèmes de traduction automatique élimineront la nécessité de faire appel à des professionnels langagiers. Cela est plutôt ironique, si l’on pense que, dans les faits, les outils automatiques dépendent énormément de la contribution de professionnels langagiers pour fonctionner.

La littératie appliquée à la traduction automatique

Tenir compte de tous ces éléments, c’est-à-dire se demander dans quels cas on peut recourir à la traduction automatique, pour quelles raisons et comment on devrait le faire, c’est ce que j’appelle « la littératie de la traduction automatique ». Il s’agit essentiellement de faire un emploi éclairé et critique de cette technologie, plutôt que de simplement copier-coller du texte et le « traduire » d’un clic.

Les outils de traduction automatique sont là pour rester; c’est évident. Comme professeure, je m’intéresse de plus en plus aux moyens d’aider les utilisateurs de technologies, dans le milieu langagier comme dans les autres, à faire un usage éclairé de la traduction automatique et des différentes technologies traductionnelles. J’aimerais vraiment connaître votre point de vue sur le sujet. Avez-vous des idées à partager, ou des suggestions à faire sur les éléments que devrait comprendre un programme de formation axé sur la littératie de la traduction automatique?

Traduit par : Marc-André Descôteaux, Portail linguistique du Canada

Avertissement

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À propos de l'auteur

Lynne Bowker

Lynne Bowker possède un doctorat en génie de la langue décerné par l’Institut des sciences et technologies de l’Université de Manchester, en Angleterre. Elle est professeure titulaire à l’École de traduction et d’interprétation de l’Université d’Ottawa, et traductrice du français à l’anglais agréée par l’Association des traducteurs et interprètes de l’Ontario. De juillet à décembre 2019, elle est chercheuse en résidence à la bibliothèque de l’Université Concordia, à Montréal. Elle y donne une série d’ateliers destinés à sensibiliser les étudiants et les professeurs aux questions soulevées par la traduction automatique.

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