Cinq idées préconçues sur le multilinguisme

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Date de publication : 
27 août 2018
Rédigé par : Raina Schnider

Le multilinguisme est au cœur de l’identité canadienne. Notre pays est multiculturel et multilingue. Le nombre de Canadiens qui parlent espagnol, par exemple, augmente d’année en année. D’après Statistique Canada, il y a près d’un demi-million d’hispanophones au Canada; juste à Calgary, plus de 50 000 personnes connaissent la langue espagnole.

Il est important que le Canada ait des politiques actuelles sur le multilinguisme et que les Canadiennes et les Canadiens soient bien au fait de la réalité multilingue de leur pays. Savez-vous quelles sont les croyances populaires sur le sujet qui nous donnent de l’urticaire, à nous les linguistes?

Croyance no 1 : Le multilinguisme a toujours été vu comme un mode de développement positif

Faux. Avant les années 1960, le multilinguisme était généralement vu d’un mauvais œil. Les rares experts qui en parlaient voyaient peu d’intérêt à être bilingue; l’un d’eux disait même que puisqu’on n’a qu’une vie, on ne peut parler qu’une langue.

Les théories de ce type, appelées « théories de la capacité limitée », ont été maintes fois réfutées depuis. Par exemple, en 1962, les chercheurs Peal et Lambert ont montré que les personnes bilingues réussissaient mieux que les unilingues à deux tests de connaissances différents. Néanmoins, des idées négatives (et souvent inexactes) mènent la vie dure au multilinguisme depuis fort longtemps.

Croyance no 2 : Le multilinguisme est contre nature

Faux. Jusqu’aux années 1970, l’opinion publique était franchement opposée à l’idée que le multilinguisme puisse être naturel chez l’être humain. Prenons à titre d’exemple cette affirmation tirée d’un ouvrage de psychologie de l’enfant datant de 1952 : « Il ne fait aucun doute que l’enfant élevé dans un environnement bilingue est handicapé dans son développement langagier ».

Pourtant, selon Johanne Paradis, chercheuse canadienne en linguistique, la moitié des enfants dans le monde sont bilingues ou possèdent une langue seconde. En fait, un rapport de la Commission européenne indique qu’en 2012, la majorité des Européens (54 %) pouvait tenir une conversation dans au moins une autre langue, ce qui prouve que le multilinguisme est davantage la règle que l’exception.

Croyance no 3 : La langue détermine notre façon de penser

Faux. Le battage autour du film « Arrival » (« L’arrivée » au Canada, ou « Premier contact » en Europe) s’est un peu calmé, mais les effets de ce film se font toujours ressentir dans la culture populaire. L’intrigue repose en partie sur l’idée qu’apprendre une nouvelle langue change considérablement la façon de penser de celui qui l’apprend. (Pour plus de contexte, lisez cet excellent article du magazine Smithsonian [en anglais].)

L’ennui, c’est que cette idée (appelée hypothèse de Sapir-Whorf ou théorie de la relativité linguistique) n’avance pas simplement que notre langue influe sur nous. Elle dit que notre langue nous définit, et c’est là que réside le problème. S’il est vrai que notre langue et, à plus forte raison, notre culture, ont une influence sur nous, nous devons nous méfier des idées extrêmes, car elles ébranlent les fondements de l’histoire linguistique et rendent l’avenir incertain.

Croyance no 4 : La traduction et les ouvrages de grammaire sont apparus récemment dans l’histoire

Faux. Ce n’est pas d’hier que les grammairiens décrivent la langue au moyen des parties du discours et des formes verbales. Avant le début de notre ère, même avant que les philosophes grecs ne commencent à écrire sur la langue et l’esprit, les Babyloniens gravaient des textes de grammaire sur des tablettes d’argile (à l’aide d’un système d’écriture appelé « cunéiforme »). Ils nous ont d’ailleurs laissé de beaux exemples de dictionnaires bilingues primitifs.

À la fin du 15e siècle, Antonio de Nebrija a écrit la toute première grammaire espagnole et l’a présentée à Isabelle 1re de Castille. Avant cette date, tous les écrits sur la grammaire étaient fondés sur des textes grecs et latins. Plus tard, au 17e siècle, Antoine Arnauld, Claude Lancelot et Pierre Nicole ont apporté leur pierre à l’édifice des langues vernaculaires en publiant deux ouvrages marquants : « La Logique ou l’art de penser » (aussi appelé « La Logique de Port-Royal ») et « Grammaire générale et raisonnée ». Ils ont également créé une nouvelle méthode pédagogique : enseigner la langue seconde dans la langue maternelle de l’apprenant.

Ce n’est toutefois qu’à la fin du 19e siècle que l’anthropologue Franz Boas a formulé l’idée révolutionnaire de décrire les langues en fonction de leurs composantes propres plutôt qu’au moyen des huit parties du discours de la grammaire anglaise. Ensemble, ces petites percées dans l’analyse interlinguistique ont contribué à la riche histoire du multilinguisme.

Croyance no 5 : Le multilinguisme est la panacée : faites des enfants polyglottes

Faux. Les façons de voir le multilinguisme varient encore beaucoup et sont souvent trop positives. Dans une étude financée par divers organismes australiens, des chercheurs ont relevé des failles dans les connaissances du public et des décideurs au sujet du développement des jeunes enfants. Ils ont constaté l’omniprésence de la « théorie de l’éponge » (idée voulant que les enfants puissent absorber toutes les langues qu’on veuille bien leur enseigner). Les personnes que ces chercheurs ont interrogées faisaient souvent référence aux enfants comme à des éponges et voyaient leur développement comme une forme d’osmose. C’est là une autre idée extrême qui risque d’avoir des effets négatifs sur les politiques et l’appui en matière de multilinguisme. Gardons à l’esprit que nos enfants ont besoin de qualité, pas de quantité.

Le Canada est un pays officiellement bilingue depuis 1969. Mais en plus du français et de l’anglais, nous devons soutenir d’autres langues. La recherche sur le multilinguisme nous aidera sans doute à mieux comprendre comment les enfants acquièrent le langage en général et à accompagner ceux qui ont des troubles dans ce domaine. Enfin, elle aura certainement une incidence sur les politiques gouvernementales et le soutien du public. Notre patrimoine est riche, multilingue et multiculturel : chérissons-le et soyons-en fiers!

Amis canadiens, qu’en pensez-vous? Êtes-vous d’accord? Faites-moi part de votre opinion!

Traduit par Marc-André Descôteaux, Portail linguistique du Canada

Avertissement

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À propos de l'auteur

Raina Schnider

Raina se passionne depuis toujours pour la langue, l’écriture et le bilinguisme. Son intérêt pour l’espagnol et l’anglais l’a menée à faire carrière comme traductrice, réviseure et rédactrice indépendante. Elle accorde beaucoup d’importance au leadership et à la vie communautaire, et est membre de plusieurs comités et organismes de bénévoles.

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Oui, il faut continuer de promouvoir notre riche patrimoine et donner aux gens l'envie d'apprendre ou d'améliorer leur français, quel que soit leur niveau!

Que dire de la fréquence d'utilisation du pendjabi? Cette langue en supplante plus d'une au Canada qui, en 2013, recensait près d'un demi-million de sikhs sur son territoire.

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