Cartographier la variation régionale du français au Canada

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Publié le : 
25 février 2019
, Sorbonne Université

Comme chacun le sait, la langue que nous parlons est caractérisée, entre autres, par de petites différences régionales qui contribuent à notre identité et illustrent notre ancrage dans le milieu. Ces traits (de prononciation, de grammaire ou de vocabulaire) sont étudiés par une branche des sciences du langage appelée « géographie linguistique ». Elle procède par enquêtes, autrefois menées directement auprès des témoins (cela nous a donné entre autres le très riche Atlas linguistique de l’Est du Canada, de Gaston Dulong et Gaston Bergeron, publié en 10 volumes en 1980); aujourd’hui, toutefois, on procède de plus en plus par le biais de sondages en ligne. Ces derniers permettent de rejoindre plusieurs milliers de locuteurs, répartis dans toutes les régions. Ce sont de telles enquêtes qui ont permis, par exemple, la publication de l’Atlas du français de nos régions de Mathieu Avanzi (2017), consacré à la variation régionale en français d’Europe (France, Belgique, Suisse). Ce même auteur, en collaboration avec André Thibault, mène actuellement des enquêtes en ligne consacrées au français en Amérique du Nord. Le but à terme est également la publication d’un atlas, mais de nombreux résultats préliminaires peuvent déjà être consultés sur le blogue de ces deux auteurs, intitulé Français de nos régions.

L’un des billets de ce blogue est consacré, par exemple, à la dénomination des chaussures de sport. La région de Québec et son arrière-pays est la seule à connaître « shoe-claques », alors que le grand Montréal opte plutôt pour « runnings »; les Cantons de l’Est préfèrent « sneaks », alors que l’Acadie pratique la variante non tronquée « sneakers ». Cela dit, l’appellation suprarégionale est bien d’origine française : on dit presque partout aussi « espadrilles », mot diffusé depuis longtemps par le système scolaire comme équivalent préférable aux anglicismes correspondants (bien qu’il ne désigne pas exactement le même référent qu’en France).

Un grand classique de la variation régionale du lexique en France est constitué par la désignation d’une fameuse viennoiserie, dont l’appellation suscite les passions dans l’Hexagone : il s’agit bien sûr de la bataille entre le Sud-Ouest, qui dit « chocolatine », et le reste du pays, qui lui préfère « (petit) pain au chocolat ». Il est assez fascinant de constater que « chocolatine » est la dénomination qui s’est imposée au Québec (probablement grâce à des boulangers et pâtissiers originaires du Sud-Ouest français), alors que le reste du Canada francophone semble connaître une prédilection pour « croissant au chocolat », probablement une traduction de l’anglais « chocolate croissant ».

Les prononciations ne sont pas en reste. De nombreuses oppositions entre Québec et Montréal – grosso modo – ont été cartographiées : cela permet de savoir jusqu’où s’étendent les zones respectives des traits phonétiques en question. Par exemple, un mot comme « arrête », c’est bien connu, se prononce dans la région métropolitaine de Montréal avec un « ê » bien long, plus ouvert, souvent diphtongué ([ai]); il rime avec « fête ». En revanche, à Québec, il rime avec « allumette »! Un autre cas de moqueries entre les deux villes concerne la voyelle pré-tonique de « poteau », qui sera fermée à Montréal (comme si on l’écrivait « peau-teau ») et ouverte à Québec (comme si la graphie en était « potteau »). Les enquêtes ont permis de montrer que le Saguenay, contrairement à ce qui est normalement le cas, s’aligne dans ce cas-ci sur Montréal et non sur Québec. En revanche, sur la rive sud, de Lévis jusqu’en Gaspésie, ainsi qu’au Nouveau-Brunswick, c’est la variante de Québec qui a été relevée.

Les enquêtes ont aussi permis de documenter le maintien de types lexicaux aujourd’hui vieillis au sein des jeunes populations urbaines, mais encore bien vivants en région. C’est le cas de « bête puante » pour « moufette », d’« atocas » pour « canneberges » ou de « marionnettes » pour « aurores boréales ». Certains types survivent même en grande région montréalaise, comme c’est le cas de « mannes », vieux mot traditionnel pour désigner les « éphémères », ces insectes qui s’abattent sur nous au printemps mais dont la durée de vie est très brève.

Si vous voulez participer à ces enquêtes et faire entendre votre voix, vous êtes tous très cordialement invités à le faire : cela ne prend qu’une dizaine de minutes, c’est divertissant et en général les amoureux de la langue se prennent vite au jeu. Rendez-vous sur la page de l’enquête « Comment ça se dit chez vous? » et laissez-vous guider!

Si l’enquête vous a plu, n’hésitez pas à la diffuser autour de vous sur les réseaux sociaux. La qualité et la fiabilité de nos représentations cartographiques dépend directement de la quantité, de la densité et de la dispersion géographique des réponses. Merci encore!

Avertissement

Les opinions exprimées dans les billets et les commentaires publiés sur le blogue Nos langues sont celles de leur auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement celle du Portail linguistique du Canada.

À propos de l'auteur

André Thibault et Mathieu Avanzi

Originaire du Québec, André Thibault détient une maîtrise en linguistique de l’Université Laval (Québec) et un doctorat en sciences du langage de l’Université de Lausanne (Suisse). Auteur du Dictionnaire suisse romand (Genève, éd. Zoé, 1997), il est professeur à l’unité de formation et de recherche de langue française de l’Université Paris-Sorbonne et se consacre depuis plusieurs années à l’étude des particularités du français en francophonie.

Après des études de linguistique de premier cycle à l’Université de Grenoble, Mathieu Avanzi a poursuivi ses études à l’Université de Neuchâtel (Suisse) où il a obtenu une maîtrise en linguistique, pour ensuite y soutenir une thèse de doctorat, en co-tutelle avec l’Université de Paris-Nanterre. Auteur de l’Atlas du français de nos régions (Paris, éd. Dunod, 2017), aujourd’hui maître de conférences à l’Université Paris-Sorbonne, il se passionne pour la dialectologie française et galloromane.

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