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La force évocatrice des noms de lieux autochtones

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Publié le 
17 juin 2019

Un mot simple qui évoque la beauté d’une cascade, un son qui décrit un passage étroit semé d’obstacles, un terme complexe qui dépeint avec la plus grande exactitude une série de falaises perdues dans l’immensité des montagnes… Voilà quelques exemples de l’expressivité des noms géographiques autochtones.

Les noms géographiques font partie intégrante de nos conversations de tous les jours. Ils servent de repères en fournissant des points de référence qui nous aident à nous orienter dans le milieu naturel. Ce sont des aide-mémoire qui témoignent parfois de liens intimes avec le territoire. La discipline qui étudie les noms géographiques, leur origine, leur sens et leur emploi s’appelle la « toponymie ». Elle se trouve au carrefour de plusieurs disciplines, telles que la géographie, l’étymologie, la linguistique et l’histoire.

Grâce au savoir qu’ils véhiculent, à la complexité et à l’exactitude de l’information qu’ils dénotent, les noms géographiques autochtones sont dans une classe à part. L’information riche et détaillée qu’ils portent émane des visions du monde, des cultures et des langues propres aux différentes nations autochtones. Je vous présenterai ici quelques exemples de noms de lieux venus de l’anishinabemowin et du français.

Caractéristiques des noms géographiques en anishinabemowin

La langue anishinabemowin est parlée par les Anishinaabeg/Anishinabeg (Algonquins, Nipissings, Mississaugas, Ojibwés, Chippewas, Saulteaux, etc.). Les linguistes classent cette macrolangue et ses nombreux dialectes dans la famille des langues algonquiennes. Elle compte 18 consonnes, 3 voyelles courtes et 4 voyelles longues.

Les mots qui servent à désigner des lieux sont parfois très complexes. Un seul mot exprime souvent ce que le français ou l’anglais dirait en une phrase. L’anishinabemowin est ce qu’on appelle une langue polysynthétique, c’est-à-dire une langue dont les mots sont composés de plusieurs morphèmes. (Le morphème est la plus petite unité grammaticale d’un mot.) Les langues polysynthétiques produisent habituellement de longs mots-phrases qui transmettent une abondance de détails.

La rivière dont l’embouchure a un courant ondulant

Les noms géographiques autochtones sont porteurs du savoir local et décrivent souvent les attributs d’un lieu avec une grande précision. Ils peuvent évoquer des caractéristiques particulières du milieu naturel que beaucoup d’entre nous ne connaissent pas. Pensons à la rivière Madawaska qui coule en Ontario. Le nom « Madawaska » serait dérivé du mot mata-aushka, qui signifie en anishinabemowin « rivière dont l’embouchure a un courant ondulant », ce qui décrivait fort bien autrefois l’endroit où la Madawaska se jetait dans la rivière des Outaouais. De nos jours, on n’observe plus la caractéristique qui lui a donné son nom, car la colonisation a apporté son lot de bouleversements, dont la construction de plusieurs barrages destinés à produire de l’électricité ou à régulariser les eaux.

La rivière Amable du Fond

Dans certains cas, les noms autochtones relatent l’histoire locale et témoignent du patrimoine culturel d’un lieu. Les toponymes rappellent souvent la vie de personnes ou de familles qui ont longtemps habité l’endroit, celle de personnages illustres ou encore des événements importants qui ont marqué notre passé collectif. Prenons par exemple la rivière Amable du Fond, qui coule vers le nord en drainant les hauteurs du parc Algonquin, en Ontario. Cette rivière doit son nom à Amable Jon Bon [pour Jawbone] Du Fond, un « Indien » algonquin qui a occupé le secteur, d’après les registres du père Simonet, missionnaire catholique, consignés en 1865.

Au début des années 1800, Du Fond s’est rendu à Mattawa, « au confluent de deux cours d’eau », et a exploré les environs à la recherche de bonnes terres de chasse et de trappage. Au fil des ans, il a parcouru la région de fond en comble, en voyageant sur la rivière qui porte aujourd’hui son nom. Avec sa famille, il a établi bon nombre de campements d’hiver pour la chasse, le trappage et la pêche. Du Fond s’est finalement établi près de l’endroit où la rivière des Outaouais rejoint la rivière Mattawa, là où serait fondé le village de Mattawa dans les années 1850. Ses contemporains le tenaient en très haute estime.

L’orignal qui a franchi les rapides d’un bond

En plus de remplir une fonction pratique, les noms de lieux autochtones témoignent d’une façon unique de certaines histoires intimement liées au territoire, et nous offrent des perspectives culturelles et historiques des plus utiles. Le rapide de l’Orignal, sur la rivière du Lièvre à Mont-Laurier (Québec), est un bon exemple. Le nom initial de ce rapide en anishinabemowin était Monz Pàwitig, qui se traduit littéralement par « rapide de l’Orignal ». Le nom français est apparu officiellement sur des cartes en 1885, à l’époque où les premiers colons ont commencé à arriver sur les lieux et à s’établir aux abords du rapide. Les désignations Monz Pàwitig et « rapide de l’Orignal » tirent leur origine d’une légende racontée par les Anishinabeg de la région.

L’hiver, les Anishinabeg parcouraient les rives pour chasser les orignaux et les cerfs, qu’ils épuisaient par une longue poursuite dans la neige. Selon la légende, un orignal pourchassé aurait enjambé les rapides en faisant un saut prodigieux d’une longueur de 30 mètres. Ce bond spectaculaire s’est transformé en un mythe d’abord propagé par les Anishinabeg de l’endroit et raconté plus tard aux voyageurs et aux familles canadiennes-françaises venues s’installer dans les environs. L’histoire, préservée et retransmise grâce à la tradition orale des Anishinabeg, a été rapidement adoptée et popularisée par les nouveaux-venus.

La valeur des langues autochtones

D’après Statistique Canada, plus de 70 langues autochtones sont parlées au Canada. Le nombre de locuteurs de chaque langue varie considérablement, mais on constate que beaucoup de ces langues sont en déclin. En fait, les trois quarts des langues autochtones du Canada sont en péril, et certaines sont même presque disparues. L’Organisation des Nations Unies a déclaré 2019 l’Année internationale des langues autochtones; souhaitons que cela nous aide à saisir la valeur de ces langues et à agir pour les empêcher de sombrer dans l’oubli. Il faudra pour cela sensibiliser les gens aux menaces pesant sur ces langues, collaborer avec des experts autochtones afin de trouver des solutions concrètes et s’engager collectivement à rétablir ces langues.

Ce n’est pas d’hier que la Commission de toponymie du Canada (CTC) s’intéresse aux toponymes autochtones. Organisme national responsable des noms de lieux du Canada, la CTC s’affaire à améliorer ses politiques relatives aux noms autochtones, de même qu’à resserrer la collaboration et les relations qu’elle entretient avec les nations autochtones. Les membres fédéraux, provinciaux et territoriaux de la Commission travaillent activement avec les organismes et les gouvernements autochtones pour répertorier les noms de lieux autochtones et les adopter dans tout le pays.

Sources

Voir les sources consultées

Traduit par Marc-André Descôteaux, Portail linguistique du Canada

Avertissement

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À propos de l'auteur

Jean-Luc Fournier

Jean-Luc Fournier est toponymiste et chercheur en histoire. Communicateur dynamique et efficace, il a acquis une vaste expérience professionnelle auprès d'organismes, d'institutions et de groupes communautaires autochtones. Il est titulaire d'un diplôme de l'Université d'Ottawa en études autochtones et en études de l'environnement. En 2017, Jean-Luc a commencé à travailler au Secrétariat de la Commission de toponymie du Canada (CTC) à titre d'analyste en toponymie. Il travaille en étroite collaboration avec les organismes fédéraux, provinciaux et territoriaux chargés des noms de lieux.

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Commentaires

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Cet article est tellement intéressant. Je félicite M. Fournier pour ses recherches et son expertise. J'ai bien hâte aux prochains articles qui donnent vie aux cours d'eau et qui leur donnent du sens enfin. Le savoir des Autochtones nous est essentiel pour la survie des prochaines décennies. Merci M. Fournier de nous éclairer. Bonne continuité.

Quel beau texte authentique! Merci Jean-Luc pour ce billet. Il ouvre une fenêtre sur la réflexion à avoir collectivement afin d'empêcher que les langues autochtones s'éteignent complètement...dans un futur rapproché.

Bravo, article très intéressant, on voit qu'il y a beaucoup de recherches sur le terrain qui ont été faites. C'est comme déterrer un trésor du passé et le faire revivre et redonner aux langues autochtones la place qui leur revient dans le cours de l'histoire. Encore bravo!

Article très intéressant, merci!

Peut-être pourriez-vous répondre à cette question que je me pose depuis des années : -AWA signifie-t-il quelque chose dans une langue des Premières Nations? On le retrouve dans plusieurs noms de localités comme Ottawa, Oshawa, Mattawa.

La Commission de toponymie du Québec s'intéresse elle aussi aux noms de lieux autochtones : elle vient de publier une liste de plus d'un millier de toponymes à l'adresse suivante : https://refr.ca/uk7kr

Merci au Conseil supérieur de la langue française du Québec, qui vient de diffuser ce lien sur Twitter!

Superbe plume Jean-Luc! Merci de partager aussi adroitement tes connaissances sur les trésors des langues ancestrales. Celles-ci nous révèlent des histoires réelles et des mythes qui peuvent nous éclairer sur l’équilibre nécessaire de notre vie, encore aujourd’hui. Nous ne pouvons que bénéficier de ce savoir.

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