L’orthographe normalisée de la langue crie

Sur cette page

Publié le 
30 mars 2020

Connaissez-vous le mot anglais ghoti? Non, ce n’est pas une autre façon d’écrire goatie (barbiche). Cette fameuse création orthographique, qui viendrait de l’homme de lettres George Bernard Shaw, illustre les caprices de l’orthographe anglaise. En combinant la prononciation du gh de enough, du o de women et du ti de motion, on obtient le mot fish.

Le français compte aussi sa part de bizarreries orthographiques. Par exemple, dans les mots tête et fête, l’accent circonflexe sert uniquement à rappeler que dans une ancienne forme du français, on mettait un s à cet endroit, s qu’on ne prononçait pas non plus d’ailleurs! Le français et l’anglais regorgent aussi d’homonymes, comme verre, vert et vers, ou there, their et they’re, qui donnent des maux de tête à bien des réviseurs.

Il est facile de tourner en dérision les bizarreries orthographiques. Lecteurs et rédacteurs s’en plaignent souvent. Pourtant, ces anomalies ne nuisent que très peu à notre capacité de lecture et de compréhension, grâce à des systèmes scolaires qui accordent beaucoup d’importance à la lecture et à l’écriture, ainsi qu’à environ 500 ans de publications qui viennent systématiquement renforcer toutes ces règles orthographiques.

Dans un monde parfait, l’orthographe crie pourrait suivre une évolution semblable. Mais le temps presse pour les langues en péril. S’il était largement adopté, un système d’écriture phonémique normalisé aiderait les apprenants de la langue crie et pourrait s’avérer un outil formidable pour la revitalisation de cette langue. Examinons de quelle façon.

La lecture simplifiée

Quel que soit le système d’écriture alphabétique, l’apprentissage de la lecture repose largement sur la conscience phonologique, soit la capacité du lecteur à reconnaître les phonèmes. Les phonèmes sont tous les sons distincts qui peuvent changer le sens dans une langue donnée. Le son des voyelles dans les mots anglais beet et bit sont 2 des quelque 44 phonèmes propres à cette langue; en français, les voyelles dans nids et nus sont 2 des quelque 37 phonèmes. En anglais et en français, comme en cri, le nombre de phonèmes peut varier d’un dialecte à l’autre.

Contrairement à l’orthographe de l’anglais et du français, l’orthographe romaine normalisée (ORN) de la langue crie est entièrement phonémique. Chaque son correspond à une lettre et chaque lettre représente seulement un son. Il n’existe aucune ambiguïté; il n’y a aucune lettre muette.

Imaginez combien l’orthographe de l’anglais et du français serait simplifiée si elle suivait le même principe : on pourrait même écrire le mot phonétique avec un f!

Une orthographe, deux représentations

Un autre avantage de l’ORN est peut-être un peu moins évident.

Après la publication en 1841 de la première bible en écriture syllabique, l’alphabétisation en langue crie s’est répandue comme une traînée de poudre dans les Prairies. En l’absence d’un système d’éducation officiel, les gens apprenaient rapidement à écrire grâce à l’écriture syllabique, qui se transmettait efficacement d’une personne à l’autre. Le principal outil d’enseignement était un tableau comme celui-ci :

Tableau syllabique du cri des plaines composé de lignes présentant toutes les combinaisons de consonnes et de voyelles.

De nos jours, un grand nombre des communautés cries où la langue est la plus vivante préfèrent de loin la lecture et l’écriture syllabiques.

Beaucoup de locuteurs (et de réviseurs) ne réalisent pas avec quelle facilité une machine peut translittérer le cri écrit en ORN pour en faire un texte correct en écriture syllabique.

En réalité, étant donné que l’orthographe phonémique en cri correspond en tous points à l’écriture syllabique, des algorithmes informatiques simples peuvent être créés pour tirer parti de cette équivalence. Pour les réviseurs et les correcteurs d’épreuves, cela présente un avantage considérable. Conformément au principe « Garbage in, garbage out » (c’est-à-dire que si la qualité des données d’entrée est mauvaise, ce sera la même chose pour les données de sortie), la conversion informatique fait ressortir les erreurs. Elle constitue donc un outil de révision redoutablement utile.

Cependant, ceux qui en retirent le plus grand avantage sont les lecteurs : une fois qu’un texte est bien écrit dans un des systèmes, on peut le rendre facilement accessible dans l’autre. Cela nous permet de servir nos communautés dans le système d’écriture qu’elles préfèrent.

Avertissement

Les opinions exprimées dans les billets et dans les commentaires publiés sur le blogue Nos langues sont celles de leur auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement celle du Portail linguistique du Canada.

À propos de l'auteur

Arden Ogg et Dorothy Thunder

Originaire de Winnipeg, Arden Ogg est linguiste et réviseure. Elle a fondé le Cree Literacy Network en 2010 pour encourager l’emploi de l’orthographe normalisée du cri, qu’elle juge essentielle à la revitalisation de la langue crie. Enfant, elle s’amusait à lire des dictionnaires. Dès le premier contact, elle s’est passionnée pour la langue et la culture cries.

Dorothy Thunder a le cri des plaines pour langue maternelle. Elle fait partie de la Première Nation de Little Pine, établie en Saskatchewan. Elle enseigne le cri des plaines à l’Université de l’Alberta (Edmonton) depuis plus de 15 ans. Dorothy aime intégrer des éléments essentiels de la culture crie dans tous ses cours.

categories-bullets

Écrire un commentaire

Veuillez lire la section « Commentaires et échanges » dans la page Avis du gouvernement du Canada avant d’ajouter un commentaire. Le Portail linguistique du Canada examinera tous les commentaires avant de les publier. Nous nous réservons le droit de modifier, de refuser ou de supprimer toute question ou tout commentaire qui contreviendrait à ces lignes directrices sur les commentaires.

Lorsque vous soumettez un commentaire, vous renoncez définitivement à vos droits moraux, ce qui signifie que vous donnez au gouvernement du Canada la permission d’utiliser, de reproduire, de modifier et de diffuser votre commentaire gratuitement, en totalité ou en partie, de toute façon qu’il juge utile. Vous confirmez également que votre commentaire n’enfreint les droits d’aucune tierce partie (par exemple, que vous ne reproduisez pas sans autorisation du texte appartenant à un tiers).

Commentaires

Les commentaires sont affichés dans leur langue d’origine.

Lire les commentaires

Tout devrait être mis en place pour que les langues des Premières Nations bénéficient des mêmes budgets que l’anglais ou le français en enseignement. Ce sont les langues minoritaires des peuples qui méritent d’être soutenues...

Date de modification :