Inclusion et exclusion : un risque en contexte d’éducation bilingue au Canada

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Publié le : 
2 décembre 2019
Rédigé par : Monica Tang

Je suis née à Montréal de parents venant de Hong Kong. On parlait cantonais à la maison mais ensemble, mon frère et moi parlions en anglais, la langue de la télévision. Nos parents nous défendaient de parler l’anglais devant eux, croyant ainsi favoriser l’usage et l’apprentissage du cantonais. Malgré cette règle, l’anglais était ma langue dominante. Et grâce à cette règle, je parle maintenant le cantonais.

Les dimanches, nous allions à l’école chinoise pour apprendre le mandarin, ce que nous détestions. Les meilleurs élèves, assis en avant, avaient toutes les réponses. Mon frère et moi nous assoyions en arrière et chuchotions en anglais, langue que de nombreux autres élèves, et parfois même l’enseignant, ne comprenaient pas. Mon frère et moi avons été scolarisés dans des écoles francophones. Puisque mes parents ne lisaient pas bien le français, ils ne comprenaient pas toujours les communications venant de l’école. Dès mon jeune âge, ce sont des expériences d’exclusion qui ont dicté mon parcours linguistique.

Une fois arrivée en Colombie-Britannique en 2000, dans un contexte de pénurie d’enseignants, on m’a rapidement dirigée vers une carrière dans l’enseignement du français. Du jour au lendemain, mon pouvoir basculait : à peine sortie de ma formation d’enseignante de français, j’étais désormais reconnue et valorisée en tant que personne bilingue, mes compétences langagières étant considérées comme des atouts professionnels. Mon intégration à une communauté professionnelle m’accordait une certaine légitimité et un pouvoir d’influence. Après m’être sentie longtemps exclue, je devenais maintenant incluse.

Aujourd’hui, j’enseigne dans le programme d’immersion et en formation professionnelle initiale et continue à l’université. Je vois mes collègues de la Colombie-Britannique vivre des tensions semblables entre inclusion et exclusion. Plus jeunes, en tant qu’élèves d’immersion, ils ont connu le phénomène des French Fries contre les English Muffins, qui continue d’exister. Ensuite, quand ces élèves sont devenus à leur tour enseignants de français dans un milieu minoritaire, ils ont pu se questionner sur leur légitimité par rapport à leurs collègues dont le français est la langue maternelle. J’ai remarqué que plusieurs bons élèves autrefois dans leur classe d’immersion, maintenant devenus enseignants, travaillent fort pour éviter de laisser transparaître cette insécurité : aucun anglais ne doit être prononcé par leurs élèves. J’ai aussi connu des enseignants qui, en fin de journée, effacent toute trace d’écriture du tableau, de peur que leurs collègues, ou pire, des parents qui lisent le français, ne puissent y déceler des fautes de grammaire. Ils se disent fiers d’enseigner le français, mais nombre d’entre eux n’osent pas parler cette langue devant leurs collègues qui ont le français pour langue maternelle.

J’observe là une division dans la communauté professionnelle des enseignants de français. Le programme d’immersion contribue grandement au développement d’un Canada bilingue. Mais son existence risque d’être menacée si, à long terme, les enseignants « francophiles » hésitent de moins en moins à abandonner le français pour donner des cours d’anglais, où leur sentiment d’appartenance et de légitimité est accru, laissant ainsi tomber une partie de leur identité bilingue/plurilingue. Ce serait dommage, car les enseignants qui travaillent dans leur langue seconde sont d’excellents modèles pour nos jeunes Canadiens. S’ils ont de l’admiration pour ces enseignants bilingues/plurilingues, les jeunes pourront s’identifier davantage à une vie personnelle et professionnelle qui est bilingue/plurilingue.

Cinquante ans après la Loi sur les langues officielles, notre vision du bilinguisme officiel a-t-elle évolué?

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À propos de l'auteur

Monica Tang

Monica est enseignante dans le programme d'immersion française en Colombie-Britannique, ainsi qu'assistante pédagogique au niveau de la formation initiale et continue des enseignants de français à l’Université Simon Fraser. Dans son doctorat, elle explore les enjeux complexes qui entourent la construction identitaire des enseignants bilingues de français en milieu minoritaire.

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Merci Monica pour ce billet qui nous fait voir le bilinguisme sous un autre angle.

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