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Jessica Coon, linguiste étoile

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Date de publication : 
24 septembre 2018
, Portail linguistique du Canada

Il se peut que vous connaissiez déjà Jessica Coon. Elle a conseillé le réalisateur du film L’arrivée (« Arrival », en version originale anglaise), qui mettait en vedette Amy Adams dans le rôle d’une linguiste recrutée pour déchiffrer une langue extraterrestre. Dans la vraie vie, Jessica Coon est professeure agrégée de linguistique à l’Université McGill. Elle enseigne à des étudiants de tous les niveaux les principes de la syntaxe et la façon d’étudier la linguistique sur le terrain. Elle s’intéresse autant aux aspects théoriques qu’à la revitalisation des langues autochtones. De plus, elle parle anglais, allemand, espagnol et ch’ol (une langue maya), et travaille à perfectionner son français. Quelle chance pour nous d’avoir pu nous entretenir avec cette étoile de la linguistique!

Blogue Nos langues (BNL) : Pouvez-vous nous expliquer la différence entre une traductrice et une linguiste?

Jessica Coon : On confond bien souvent les fonctions des linguistes et des traducteurs. Même dans le film L’arrivée, ce n’est pas tout à fait clair, malgré toute ma bonne volonté. Les gens présument que les traducteurs sont des linguistes et vice-versa. Mais même si les deux types de spécialistes sont sans doute des passionnés de la langue, ils n’ont pas forcément les mêmes compétences, les mêmes intérêts, ni la même formation professionnelle. Les linguistes étudient les propriétés abstraites et structurelles des langues humaines, de même que les similitudes et les variations entre les langues. Cependant, ils ne parlent pas nécessairement les langues qu’ils étudient, et bien des linguistes vous diront qu’ils ont beaucoup de mal à apprendre une langue étrangère. Les traducteurs, pour leur part, doivent évidemment avoir une excellente maîtrise de leurs langues de travail, mais ils n’ont pas nécessairement envie d’analyser les subtilités des éléments de leur grammaire.

BNL : Parlez-nous de votre expérience comme conseillère sur le plateau de L’arrivée.

Jessica Coon : Le film a été tourné à Montréal. Les cinéastes cherchaient un expert local pour les conseiller sur le rôle que joue Adams. Ils voulaient savoir ce que font les linguistes, comment ils analysent des langues qu’ils ne connaissent pas, et même à quoi pouvait ressembler leur bureau. Un jour, alors que je discutais avec des responsables des décors, on m’a dit : « Imaginez qu’on vient de vous appeler ici pour déchiffrer une langue extraterrestre. Vous avez une équipe formée des meilleurs linguistes et cryptographes du monde et vous devez écrire sur ce tableau blanc tout ce que vous aurez à faire. Allez-y! » J’ai dû réfléchir à la façon dont nous utiliserions les ressources de l’analyse linguistique pour déchiffrer une langue extraterrestre. Comme vous pouvez l’imaginer, c’est une chose que je n’avais jamais faite auparavant! Pendant le film, on peut apercevoir ici et là de petits détails comme le fameux tableau blanc, des logogrammes extraterrestres que j’ai annotés, et même les livres que j’avais dans mon bureau!

BNL : D’où vient votre passion pour les langues peu connues?

Jessica Coon : J’adorais les langues étrangères, mais à mon entrée à l’université, je savais que je ne voulais pas faire une majeure en espagnol ou en allemand. Je n’avais pas envie de choisir une langue parmi toutes. Quand j’ai vu dans le répertoire un cours qui s’appelait « linguistique », je ne savais pas de quoi il s’agissait, mais je m’y suis inscrite et je suis tout de suite tombée sous le charme. Pendant mes études de baccalauréat, j’ai aussi eu la grande chance d’aller dans le Chiapas, au Mexique, pour étudier le ch’ol, une langue maya parlée par environ 200 000 personnes. Même si j’ai vécu dans un village où tout le monde parlait ch’ol, j’essaie encore aujourd’hui de saisir les propriétés grammaticales uniques de cette langue et des autres langues mayas.

Étudier des langues peu connues est particulièrement gratifiant, vu les répercussions que notre travail peut avoir. Il faut dire que la linguistique est un champ d’étude relativement récent, et que bon nombre de nos théories sur les structures des langues humaines sont fondées sur notre connaissance de langues souvent étudiées, comme l’anglais et le français. Mais comme notre objectif est de comprendre les langues humaines dans leur ensemble, il est important de nous assurer que nos théories s’appliquent aussi à des langues très différentes de celles-là. La plupart des langues peu étudiées sont également des langues menacées. Si nous travaillons en collaboration avec les gens qui parlent ces langues, nous pouvons alors espérer contribuer à leur revitalisation.

BNL : Qu’apporte aux communautés autochtones canadiennes la Chaire de recherche du Canada en syntaxe et langues autochtones?

Jessica Coon : Le financement que nous offre le Programme des chaires de recherche du Canada nous donne du temps et des ressources supplémentaires pour mener nos recherches. J’en suis extrêmement reconnaissante. Le Programme m’aide à aller faire des études sur le terrain avec des étudiants. Il me permet aussi d’engager des adjoints de recherche et d’organiser des rencontres avec des collaborateurs. Par exemple, dernièrement, au Chiapas, j’ai pu organiser une série d’ateliers avec un collaborateur parlant le ch’ol. Ensemble, nous avons formé des étudiants qui parlent le ch’ol afin qu’ils puissent enregistrer et transcrire des récits en langue ch’ol, en vue de leur publication en ligne. Il y a quelques années, nous avons aussi réalisé un projet en collaboration avec une communauté micmaque du Québec. Des étudiants prenaient des notes pendant des cours de langue micmaque donnés dans leur collectivité et mettaient une partie du contenu sur Internet pour que des Micmacs habitant d’autres collectivités puissent en profiter. Voilà quelques exemples de ce que peuvent faire les linguistes pour les langues en péril. Cela étant dit, quand on veut sauver une langue de la disparition, l’essentiel du travail de documentation et de revitalisation appartient aux groupes qui parlent cette langue.

Aujourd’hui, une soixantaine de langues autochtones sont parlées au Canada, mais la plupart risquent de perdre leurs tout derniers locuteurs. Du point de vue culturel, c’est une perte énorme, car les langues sont très étroitement liées à l’identité et portent en elles un savoir et un patrimoine culturel considérables. Du point de vue linguistique, ces langues ont des particularités grammaticales uniques et fascinantes que nous commençons tout juste à découvrir. Certains pensent que les langues autochtones n’ont pas de véritable structure grammaticale, mais rien n’est plus faux.

S’il est vrai que les linguistes peuvent donner un nouveau souffle à une langue, ils restent étrangers à la communauté : ce ne sont pas eux qui vont « sauver » une langue. Le savoir et l’expertise résident dans la collectivité. C’est pourquoi il est essentiel de reconnaître et de promouvoir tout le travail qui se fait dans les communautés autochtones et de presser le gouvernement à accorder un financement stable aux nombreux programmes qui donnent de bons résultats. Nous devons appuyer ces gens qui travaillent à redonner à leur langue toute la place qui lui revient dans leurs foyers et dans la sphère publique.

BNL : Le film L’arrivée exploite l’idée qu’apprendre une nouvelle langue change notre façon de penser. Cette idée est-elle ancrée dans la réalité?

Jessica Coon : Des expériences dignes d’intérêt ont révélé de subtiles nuances entre les locuteurs de différentes langues en ce qui a trait à des choses comme le temps de réaction pour certaines tâches, mais rien n’indique que parler une langue différente ait une influence appréciable sur la façon de penser et de voir le monde. Cela ne veut pas dire que les gens n’ont pas différentes conceptions du monde, mais plutôt que les différences dans ce domaine sont attribuables à la culture, et pas directement aux particularités grammaticales d’une langue ou d’une autre.

On dit souvent qu’on se sent différemment selon la langue que l’on parle, mais je crois que ce phénomène est certainement dû à des facteurs contextuels ou culturels. Par exemple, le lieu où vous avez appris à parler une langue et les gens que vous associez à cette langue pourraient influer sur l’état d’esprit dans lequel vous vous trouvez quand vous la parlez.

BNL : Quel conseil donneriez-vous à une personne qui a du mal à apprendre une nouvelle langue?

Jessica Coon : Immergez-vous le plus possible dans un milieu où l’on parle cette langue et n’attendez pas de la connaître à la perfection avant de commencer à la parler. Faire des erreurs est un passage obligé quand on apprend. Les meilleurs apprenants que je connaisse sont ceux qui sautent toujours sur l’occasion de converser dans la langue qu’ils étudient. Et quand un mot vous fait défaut, ne passez pas à une autre langue que vous connaissez mieux : cherchez une autre façon d’exprimer votre idée. Si les gens rient de vous, c’est probablement un bon signe!

Aimeriez-vous en savoir davantage sur les projets de Jessica Coon et ce qu’elle fait au Département de linguistique et comme titulaire de chaire de recherche? Jetez un coup d’œil à son site Web personnel (en anglais seulement).

Traduit par Marc-André Descôteaux, Portail linguistique du Canada

Avertissement

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À propos de l'auteur

Julie Morin et Denise Ramsankar

Julie Morin est conseillère en communications pour le Portail linguistique du Canada. Diplômée de l’Université de Sherbrooke en communication, rédaction et multimédia en 2008 et réviseure agréée depuis 2016, Julie compte plus de onze ans d’expérience dans le domaine. Cette femme enthousiaste a à cœur d’outiller les gens afin qu’ils puissent améliorer leurs communications orales et écrites dans le cadre de leur travail et de leurs études.

Denise Ramsankar possède un baccalauréat en traduction de l’Université d’Ottawa. En 2009, elle a fait son entrée au Bureau de la traduction, où elle a exercé le métier de traductrice pendant sept ans. Denise s’est ensuite jointe à l’équipe du Portail linguistique du Canada à titre de langagière-analyste. Sa passion pour les langues romanes n’a d’égale que son amour du voyage et de la danse.

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Commentaires

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Bravo pour ce billet de blogue qui m'a permis de découvrir de nouvelles choses liées à la langue (ch'ol, logogramme, etc.).
Je vais garder en mémoire un passage très inspirant pour moi qui suis en perpétuel apprentissage de l'anglais : « ...n’attendez pas de la connaître à la perfection avant de commencer à la parler. Faire des erreurs est un passage obligé quand on apprend. »

Date de modification :