Le don des langues et la science du vin

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Publié le 
17 août 2020

Stephanie Mathis est une sommelière professionnelle qui parle l’anglais et le français. Étant moi-même passionné par le vin et la langue française, je l’ai interviewée pour savoir le rôle que joue le français dans son travail et la place que cette langue occupe dans sa vie quotidienne.

Alexandre : Stephanie, vous détenez un diplôme d’études secondaires supérieures bilingues de l’école secondaire Gulf Islands, située sur l’île de Salt Spring, en Colombie-Britannique, et vous avez été lauréate d’une bourse complète pour un programme de baccalauréat bilingue avec spécialisation à l’Université d’Ottawa. Vous vivez et travaillez à Vancouver. Vous décririez-vous comme étant une Franco-Colombienne?

Stephanie : Absolument. Mon père vient de la France, mais moi je suis née en Alberta. J’avais sept ans quand nous nous sommes établis sur l’île de Salt Spring. J’ai grandi sous l’influence de la culture française et je parlais français à la maison. Je suis fière de mon identité franco-colombienne.

Alexandre : À l’évidence, vous avez dû faire beaucoup d’études pour arriver où vous êtes, et j’imagine que vous ne cessez jamais d’apprendre. Avez-vous étudié le vin en Colombie-Britannique? Quel rôle le français a-t-il joué dans vos études en œnologie? Vous a-t-il aidé?

Stephanie : J’ai étudié le vin en Colombie-Britannique, en anglais. Bien des mots s’écrivent de la même façon en français et en anglais, mais ont des sens différents. Par exemple, le mot « climat » peut désigner soit les conditions climatiques, soit le lieu-dit. Le français m’a beaucoup aidée à comprendre des termes comme « pigeage », « bâtonnage », « coupage », « grand cru », et ainsi de suite, de même qu’à retenir tous les termes à connaître sur la fabrication des vins mousseux, comme « liqueur de tirage », « remuage », « dégorgement », « liqueur d’expédition » et « dosage ». Cela a facilité mon apprentissage et m’a donné de l’assurance.

Mes ouvrages de référence sont surtout en anglais – même le Grand Larousse du vin –, mais je consulte aussi beaucoup de livres et d’excellentes ressources en ligne qui ne sont qu’en français.

Alexandre : Y a-t-il des termes qui vous ont déjà embêtée ou mise dans l’embarras?

Stephanie : Quand je donne des explications en français à un francophone, ça me gêne de ne pas me rappeler certains termes comme « vieillissement en fût de chêne » ou « fermentation en grappe entière ». Parfois, aussi, il m’arrive de confondre un terme français avec un terme anglais, comme « marc », qui existe dans les deux langues, et pomace, qui s’emploie seulement en anglais. Jusqu’à tout récemment, je croyais que les deux mots étaient français!

Alexandre : Pourriez-vous nous parler du rôle du français dans votre carrière?

Stephanie : Le français est très important et il est assurément un atout pour moi. Mon premier emploi à Ottawa est celui qui a lancé ma carrière, car c’est là que j’ai découvert ma passion pour le vin.

Le français m’a donné de la crédibilité en tant que sommelière : on utilise une foule de mots français quand on vend du vin en anglais. Je vois souvent des visages étonnés quand je prononce un mot comme il se doit, même s’il s’agit simplement d’un nom de région comme « Pouilly-Fuissé ».

Alexandre : Employez-vous souvent le français au travail?

Stephanie : Oh oui. Il me permet de communiquer avec des gens de partout dans le monde, notamment d’Afrique et d’Europe. Souvent, mes hôtes parlent plus le français que l’anglais, alors ils sont soulagés de bénéficier des services d’une francophone.

Alexandre : Comme professionnelle du vin, vous devez avoir entendu de drôles de choses dans le cadre de votre travail.

Stephanie : Il y a certainement des situations amusantes, du point de vue linguistique. Une fois, une francophone m’a demandé un verre de Pinot Black avant de se rendre compte que je parlais français. Ça m’a pris de court, jusqu’à ce que je comprenne soudainement qu’elle voulait du pinot noir! Et puis un jour, une personne qui avait des rudiments de français m’a dit qu’elle pensait que Châteauneuf-du-Pape signifiait « château numéro neuf du pape »! Quand la situation s’y prête, je corrige la prononciation française de mes hôtes ou de mes collègues… mais toujours avec tact, bien entendu.

Alexandre : Y a-t-il aussi des mots de latin ou d’autres langues dans votre domaine?

Stephanie : Je ne connais pas bien le latin, mais il est largement utilisé dans la viticulture. Par exemple, on utilise couramment des noms latins comme vitis vinifera, pour parler des vignes cultivées, et vitis labrusca, pour parler des vignes sauvages de l’Amérique. En fait, le mot « vin » lui-même provient du latin vinum. Les Romains ont considérablement répandu la culture du vin en Europe, alors il est naturel que le latin se trouve « à la source » des mots du vin.

En ce qui concerne les autres langues, disons que l’allemand est une autre paire de manches. Il faut toute une gymnastique mentale pour retenir qu’anbaugebiet veut dire « région ». Mais c’est important quand on étudie les vins allemands.

Alexandre : Croyez-vous que les choses seraient plus simples si la terminologie du vin était un peu plus uniforme à l’échelle mondiale?

Stephanie : Oui, cela aiderait, si c’était possible. Les mots seraient plus faciles à retenir, mais cela enlèverait un peu à la beauté particulière de chaque pays en ce qui a trait au vin. Ce n’est pas facile d’apprendre tous ces termes et les caractéristiques des différentes régions du monde entier, mais c’est ce qui fait que le vin est le vin : l’individualité de chaque lieu, de chaque produit! J’aime la beauté exotique de ce que chaque partie du monde a à offrir en matière de vin, des îles Canaries à la Croatie en passant par l’Argentine.

Alexandre : Pour terminer, vous qui vivez et travaillez en français, comment trouvez-vous la vie à Vancouver de nos jours?

Stephanie : J’adore ma ville. Elle est si diversifiée! Je suis toujours surprise du nombre de francophones qui y vivent et de l’abondance d’activités qui se déroulent en français dans la province, et notamment dans la vallée de l’Okanagan. J’adore aussi mon travail : le côté social, les dégustations, les accords mets-vins et la collaboration avec les grands chefs, la constitution de ma cave à vin personnelle et les lectures sur le vin. Je serai toujours sommelière.

Alexandre : Merci!

Traduit par Marc-André Descôteaux, Portail linguistique du Canada

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À propos de l'auteur

Alexandre Faster

Alexandre Faster

Poète surréaliste francophone de la Colombie-Britannique, chroniqueur (occasionnel), traducteur, maître d’hôtel et sommelier établi dans la province depuis près de 50 ans, Alexandre Faster nous vient de l’Auvergne (France) où tout jeune déjà il écoutait Félix Leclerc et La pensée de la nuit sur les ondes courtes de Radio-Canada.

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Commentaires

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Une très belle entrevue qui nous fait voyager! À la vôtre, Stephanie et Alexandre!

Merci beaucoup Mélanie. Je suis ravi de voir que ça vous a plu! À la bonne vôtre!

Merci! Je suis contente que ça vous plaise. À la vôtre aussi!

Bravo! Beau texte. Très agréable à lire. J'ai beaucoup aimé. Cela me donne même l'envie de visiter Vancouver et de découvrir du vinum recommandé par Mme Mathis. Une dame qui gagne à être connue, c'est certain! Bonne journée!

Merci beaucoup Benoit. Vos commentaires sont très agrébles à lire. Mlle Mathis gagne en effet à être connue. Ses connaissances et son talent font le billet. J'ai eu beaucoup de plaisir moi-même à lire ses réponses. Elle brille dans son domaine.

Merci! Je serais ravie de vous donner une recommandation.

Cheers!

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