L’innu, une langue en pleine transformation

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Publié le 
14 juin 2021

C’est au début des années 1990 que la désignation « Montagnais » commence à céder la place au terme « Innu », qui signifie « être humain ». Au lieu de Montagnais, on parlera donc d’Innu au singulier et d’Innuat au plurielNote de bas de page 1. Dans certaines communautés, on verra également Ilnu/Ilnuatsh. En français, on a cependant tendance à simplement ajouter un « s » (Innus).

Ce billet se veut un tour d’horizon d’une langue autochtone en transformation qui, nous l’espérons, suscitera votre intérêt à en apprendre davantage.

La langue innue au Canada

Il y a près de 24 000 Innuat au Québec et 3 500 au Labrador (selon les sources consultées). Parmi ceux-ci, on dénombre environ 11 000 locuteurs de l’innu. On entend par locuteur de l’innu toute personne utilisant l’innu (et plus précisément l’innu-aimun) comme langue maternelle ou comme langue seconde, ou encore toute personne maîtrisant suffisamment la langue pour pouvoir tenir une conversation. Neuf communautés d’Innus sont établies dans l’Est et le Nord du Québec et deux autres se trouvent au Labrador. La proportion de locuteurs de la langue innue varie beaucoup d’une communauté à l’autre. Certaines communautés doivent redoubler d’ardeur pour retrouver un équilibre linguistique entre l’innu et le français ou l’innu et l’anglais, alors que d’autres ont un pourcentage élevé de locuteurs de l’innu sur leur territoire.

La revitalisation de la langue innue est rendue possible grâce à diverses initiatives, dont la création de l’Institut Tshakapesh (s’ouvre dans un nouvel onglet) situé à Uashat. Fondé originalement en 1978 sous un autre nom, l’Institut prend réellement son envol en 1989 lorsqu’il se donne le mandat d’appuyer le milieu de l’éducation et la culture innue auprès de sept communautés situées sur la Côte-Nord. La mobilisation des gens des communautés et la volonté de revitalisation de cette langue se traduisent également par d’autres initiatives. À titre d’exemple, l’Université de Montréal a lancé récemment son microprogramme de 1er cycle en langue et culture innues (s’ouvre dans un nouvel onglet). Son principal objectif est d’offrir aux étudiants une solide formation de base en langue innue.

Particularités et relexification

La langue innue fait partie de la famille linguistique algonquienne et s’appuie sur un système alphabétique latin composé de 11 lettres : A, H, E, I, K, M, N, P, S, T et U. On y dénombre des consonnes, des semi-consonnes, des voyelles et des diphtongues. C’est une langue polysynthétique, c’est-à-dire que ses mots renferment beaucoup d’informations et se composent de plusieurs morphèmes (unités de sens) qui viennent se greffer les uns sur les autres. Pour les francophones et les anglophones, cela signifierait qu’un seul mot pourrait comprendre presque toute l’information d’une phrase. Fait intéressant, en innu, ce sont les verbes qui dominent. Au lieu de construire la phrase autour des noms, comme dans l’exemple « C’est le professeur de ma fille », on mettrait plutôt le verbe au cœur de la phrase (nitanisha tshishkutamueu = Il enseigne à ma fille). Les verbes sont au centre de la langue. Ils représentent près de 75 % de tous les mots que l’on retrouve dans le dictionnaire, alors que la proportion des noms est de 20 %, selon l’Institut Tshakapesh. Pour donner un autre exemple, si on prend le mot « demain », on obtiendra uapaki en innu. Mais si on traduit de façon littérale uapaki, on obtiendra « lorsque ce sera l’aube ». Avouons que c’est une structure assez poétique, mais qui peut donner des maux de tête à quelqu’un qui apprend cette langue dite « incorporante ».

La langue innue ne fait pas exception sur le plan des influences extérieures. Qu’il s’agisse des gens de l’entourage qui passent d’une langue à l’autre pour s’exprimer, de l’influence des programmes scolaires en français et en anglais, de l’industrie musicale, de l’interruption de la transmission intergénérationnelle de la langue, l’innu se transforme. On voit poindre un phénomène nouveau : la relexification. Il s’agit d’un processus par lequel un changement linguistique s’opère de façon accélérée en incorporant des éléments d’autres langues. Si on décortique le terme, on obtient le préfixe « re » qui annonce généralement un retour en arrière (revenir), un renforcement (redoubler) ou, plus fréquemment, la répétition d’une action (refaireNote de bas de page 2). On enchaîne ensuite avec « lexi » ou « lexie » qui, selon la définition proposée par Serge Colot, est « une unité lexicale mémoriséeNote de bas de page 3 ». Et enfin, le long suffixe « fication », qui réfère au latin facere et qui signifie « faire, en processus de ». En somme, la relexification serait un processus de renouveau lexical. On peut penser au mitchif parlé par les Métis qui combine la langue crie au français. Le créole est un autre bon exemple, où l’on amalgame des éléments de l’espagnol et du français pour donner une langue tout à fait autonome. On constate ce phénomène dans la langue innue qui est en train de subir une relexification pour la désignation des jours de la semaine, des mois, du temps, des nombres, des nouvelles technologies, etc. Ainsi, au beau milieu d’une phrase en innu, on peut entendre une date et une heure en français. Voici un aperçu tiré d’une vidéo destinée aux membres de la communauté de Uashat mak Mani-utenam pour les informer des services offerts par le Centre Innushkueu (centre pour les femmes) :

EKu tshuishamitan tshia ui natshi-miniekui café mani. À huit heures et demie shenakanu.
[Nous vous invitons, si vous désirez venir prendre une tasse de café. C’est ouvert à compter de 8 h 30.]

En résumé, la langue innue est bien vivante et en constant changement. Le phénomène de relexification ne semble pas mettre en péril l’héritage culturel de ce premier peuple. Cette mixité permet sans doute une meilleure fluidité dans les conversations puisqu’on utilise le mot qui se fait disponible dans notre esprit en temps opportun, et ce, peu importe qu’il soit français ou innu. La tradition orale contribue énormément à la revitalisation des langues autochtones en général et c’est aussi le cas pour l’innu-aimun.

Tshinashkumitinan! [Nous vous remercions!]

Avertissement

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À propos de l'auteur

Jérémie Ambroise et Mélanie Guay

Jérémie Ambroise et Mélanie Guay

Jérémie Ambroise est corédacteur du dictionnaire pan-innu élaboré en partenariat avec l’Institut Tshakapesh et l’Université Carleton. Outre la lexicographie de la langue innue, ses intérêts de recherches portent sur l’évolution de la langue innue, les changements linguistiques dus au contact des langues et la dialectologie du cri et de l’innu.

Mélanie Guay est conseillère en communications au Portail linguistique du Canada. Elle est titulaire d’une maîtrise en éducation et d’un baccalauréat bidisciplinaire en enseignement du français et en enseignement moral. Elle aime collaborer à divers projets, tant dans son travail que dans sa vie personnelle. D’ailleurs, elle ne compte pas les heures de bénévolat dans le domaine sportif, entre autres.

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Commentaires

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Pouvons-nous comprendre que l'innu est une simplification de l'action. Merci

Bonjour Virginie, faites-vous référence aux verbes? Je ne suis pas certaine de saisir votre commentaire.

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