Vocabulaire de la cryptomonnaie : genèse d’un projet terminologique

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Publié le 
23 mars 2020
Rédigé par  , Office québécois de la langue française

Quand mon collègue Louis est passé me voir à mon bureau, sourire en coin, pour proposer de lancer un chantier terminologique sur les cryptomonnaies pour enrichir Le grand dictionnaire terminologique (GDT), je ne savais pas trop comment réagir, notre plan d’action annuel étant déjà bien rempli. J’avais effectivement constaté que les médias parlaient de plus en plus des bitcoins, évoquant tantôt leur côté novateur, tantôt les risques qui y étaient associés. Cependant, ne connaissant rien à ce domaine, je ne savais pas s’il s’agissait d’un feu de paille ou, au contraire, d’un bouleversement durable.

Voilà un éternel dilemme en néologie. D’un côté, lorsque des néologismes font référence à une mode éphémère, il serait superflu de consacrer des ressources à des efforts d’aménagement linguistique. Selon certains spécialistes de la néologie, seuls 10 % des néologismes qui apparaissent dans la langue française (y compris les néologismes d’emprunt) perdurent au-delà de quelques semaines. D’un autre côté, si la tendance est appelée à se répandre, il faut agir vite et proposer des termes adéquats avant que l’utilisation des emprunts linguistiques ne se généralise.

Une consultation des statistiques récentes du GDT s’est cependant révélée sans appel : les usagers et usagères étaient nombreux à interroger les fiches existantes portant sur ce domaine, et la tendance ne semblait pas fléchir. Beaucoup d’usagers avaient également effectué des recherches sur des mots liés aux cryptomonnaies qui n’étaient pas encore traités dans le GDT. Par ailleurs, les cryptomonnaies commençaient à avoir des répercussions sur le plan juridique, ce qui témoignait de la force et de la pérennité du phénomène. La décision était donc prise : nous allions nous atteler à la tâche!

Mais comme dans tout projet de terminologie thématique, il allait falloir trouver des spécialistes qui accepteraient de relire et de commenter nos travaux. Notre premier réflexe a été de penser à l’Autorité des marchés financiers (AMF), car les médias avaient fait grand cas de diverses interventions de cet organisme en lien avec des cryptomonnaies. Et notre instinct ne nous a pas trompés : l’AMF venait de mener des recherches approfondies sur la question et de se doter de lignes directrices à ce sujet. Les représentants de l’AMF ont accepté avec enthousiasme de contribuer à notre projet et de commenter ou de corriger nos définitions, tout comme l’École de technologie supérieure de Montréal et l’Académie Bitcoin.

Alors que nous avions envisagé de ne traiter qu’une trentaine ou une quarantaine de concepts, les trois terminologues chargés du dossier sont rapidement arrivés à près d’une centaine de concepts qu’ils jugeaient important d’intégrer au GDT.

En effet, pour pouvoir définir ce qu’est une cryptomonnaie, il faut comprendre ce que sont une monnaie fiduciaire, une chaîne de blocs et un registre distribué. Et pour définir ce qu’est une chaîne de blocs, il faut comprendre ce que sont un contrat intelligent et un en-tête de bloc, de même que connaître les notions de hauteur et de profondeur de bloc, et ainsi de suite. Ceux qui ont déjà participé à un projet de terminologie thématique le savent bien : on part souvent d’une poignée de concepts fondamentaux qui nous mènent vers des concepts connexes, toujours plus nombreux, qui viennent enrichir notre arbre conceptuel.

La terminologie de la cryptomonnaie décrit une réalité relativement récente, qui s’exerce le plus souvent en dehors d’un cadre officiel. De fait, la plupart des sources qui en parlent sont rédigées par des particuliers et décrivent des concepts encore mal délimités. Par exemple, la distinction entre cryptomonnaie, jeton et cryptoactif, ou encore entre mineur et forgeur, ne faisait pas consensus.

Certains termes anglais avaient une traduction prévisible, alors que d’autres ne se prêtaient pas à une traduction littérale en français. Il a donc fallu créer de nouveaux termes, conformes au système linguistique du français et susceptibles d’être adoptés par les usagers. Par exemple, soft fork et hard fork se traduisant difficilement en français, les usagers s’en tenaient donc le plus souvent aux termes anglais. En gros, ces termes désignent des modifications apportées au protocole d’une chaîne de blocs dont le résultat diverge ou, au contraire, converge, par rapport à la chaîne de blocs initiale. Nous avons donc proposé les termes embranchement convergent et embranchement divergent, qui permettent d’évoquer une image assez proche de celle des termes anglais et dont le sens est assez explicite.

À l’issue de ces travaux, nous sommes parvenus à produire un vocabulaire structuré, validé par des spécialistes, qui donne un bon aperçu des principaux concepts liés aux cryptomonnaies. Le résultat a suscité de l’intérêt auprès des adeptes de la cryptomonnaie, la nouvelle ayant été relayée par de nombreux intervenants dans les réseaux sociaux, et le site Web CryptoNews y ayant consacré un article. Et vous, ça vous intéresse? Alors, prenez connaissance de notre Vocabulaire de la cryptomonnaie et faites passer le mot!

Avertissement

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À propos de l'auteur

Xavier Darras

Xavier Darras

Après avoir travaillé pendant quelques années comme traducteur, Xavier Darras est devenu terminologue à l’Office québécois de la langue française en 2004. Il a participé à la rédaction de divers vocabulaires ainsi qu’aux travaux du Réseau panlatin de terminologie, et il est coauteur d’un guide sur la rédaction de définitions terminologiques. Depuis 2013, il coordonne une équipe de terminologues qui enrichit quotidiennement Le grand dictionnaire terminologique.

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Merci pour ce billet! N'étant pas très familiarisée avec ce sujet, j'ai beaucoup appris en le lisant. En ce temps de pandémie mondiale où nous sommes confinés à la maison, la cryptomonnaie pourrait-elle gagner davantage en popularité? Une chose est sûre, le vocabulaire sur la cryptomonnaie de l'OQLF permet de mieux apprivoiser ce nouvel univers.

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