Emmanuelle Samson
(L'Actualité langagière, volume 5, numéro 2, 2008, page 13)

En tant que rédacteur, vous devez savoir que tout lecteur dispose d’une « encyclopédie personnelle », c’est-à-dire d’un bagage de connaissances générales, culturelles et linguistiques. Mais saviez-vous que cette « encyclopédie » joue un rôle prépondérant dans la compréhension des textes?

En lisant votre texte, le lecteur pourrait en interpréter le message d’une façon différente de la vôtre. Ou pire : votre lecteur pourrait ne pas avoir les connaissances nécessaires pour comprendre le message. Voilà deux scénarios qui risquent de se produire si vous ne réduisez pas suffisamment le niveau d’inférence de vos textes avant d’y mettre le point final.

L’inférence

L’inférence est une opération mentale qui permet au lecteur de déduire les non-dits ou les éléments implicites dans un texte en puisant dans ses connaissances du monde, dans son « encyclopédie personnelle ». Ce qui peut sembler implicite au rédacteur ne l’est pas toujours pour le lecteur. Lorsque ce dernier infère, il assimile d’abord les informations données dans le texte et fait ensuite des liens logiques avec des connaissances qu’il possède.

Prenons un exemple :

Mme Dubuc paya le jeune homme qui avait réparé la tuyauterie de sa maison.

D’après vous, qui est le « jeune homme » en question? Avez-vous inféré qu’il était plombier? Plusieurs indices le laisseraient croire. En puisant dans vos connaissances personnelles, vous avez peut-être établi des liens entre le verbe « payer », l’expression « réparer la tuyauterie » et votre définition du plombier, soit une personne qui effectue des travaux de plomberie contre rémunération.

Ce n’est pourtant pas la seule inférence possible. Certains d’entre vous ont peut-être inféré que le jeune homme était le fils du voisin qui se débrouille très bien en plomberie. D’autres ont peut-être inféré quelque chose de totalement différent. Et comme la phrase ne fournit aucune réponse à la question, chacun y va de sa propre déduction. Vous l’aurez constaté : lorsque vous inférez, vous interprétez le message.

Ainsi, l’inférence peut avoir des conséquences fâcheuses dans les textes informatifs, et particulièrement dans les textes du gouvernement. Comme elle nuit à la clarté et peut induire le lecteur en erreur, l’inférence doit être limitée ou inexistante dans ces types de textes.

Niveaux d’inférence

Le niveau d’inférence d’une phrase ou d’un texte peut être faible, moyen ou élevé. Pour éviter toute ambiguïté, vous devez le réduire au minimum afin que chaque phrase ait une seule interprétation possible.

Niveau d’inférence faible

Vous avez toujours avantage à ce que le niveau d’inférence de vos textes soit faible. Ainsi, vous serez compris de la grande majorité de vos lecteurs.

Dans le cas d’une inférence faible, le lecteur n’a pas nécessairement besoin d’information supplémentaire pour comprendre le message. Par exemple :

M. Leblanc est né en Colombie-Britannique, près de l’océan.

Si le lecteur sait que le nom de l’océan qui borde la Colombie-Britannique est le Pacifique, il fera probablement une inférence inconsciente : grâce aux mots « Colombie-Britannique » et « océan », son cerveau fera automatiquement le lien avec le Pacifique. Pour la majorité des Canadiens, cette inférence est tellement faible qu’ils ne se posent pas de question pendant la lecture.

Dans le cas où le nom de l’océan bordant la Colombie-Britannique ne ferait pas partie de « l’encyclopédie personnelle » du lecteur, ce dernier réussirait quand même à comprendre la phrase. En effet, il s’en tiendrait à une compréhension plus générale du contexte, soit que M. Leblanc est né près d’une vaste étendue d’eau.

Une inférence aussi faible ne crée pas d’ambiguïté dans la compréhension, et est tout à fait acceptable. Il est toutefois possible de la rendre inexistante en indiquant le nom de l’océan :

M. Leblanc est né en Colombie-Britannique, près de l’océan Pacifique.

Niveau d’inférence moyen

Un certain nombre de lecteurs peuvent avoir de la difficulté à saisir une inférence moyenne :

L’agent communiquera avec la personne qui reçoit la pension. Le bénéficiaire devra répondre à toutes les questions que l’agent lui posera.

Certains lecteurs pourraient se demander si la personne qui reçoit la pension est le bénéficiaire. Pour certains, cela va de soi; pour d’autres, la question se pose. Le lecteur peut ainsi tirer de mauvaises conclusions et croire qu’il est question de deux personnes distinctes.

Pour réduire le niveau d’inférence de ce passage, il faudrait éviter le terme « bénéficiaire » :

L’agent communiquera avec la personne qui reçoit la pension. Cette dernière devra répondre à toutes les questions que l’agent lui posera.

Si l’on craint que le terme « bénéficiaire » ne soit pas compris, on l’explique :

L’agent communiquera avec le bénéficiaire, c’est-à-dire la personne qui reçoit la pension. Le bénéficiaire devra répondre à toutes les questions que l’agent lui posera.

Niveau d’inférence élevé

Dans le cas d’une inférence élevée, la majorité des lecteurs n’arriveront pas à déduire le sens de la phrase en puisant dans leurs connaissances personnelles. En effet, il faut généralement des connaissances spécialisées pour comprendre ce genre de message :

Plusieurs villes ont décidé de bannir le ralenti inutile sur leur territoire.

Qu’est-ce que le « ralenti inutile »? Si le lecteur ne le sait pas, il peut arriver à différentes interprétations. Le message n’aura alors pas de sens.

Pour réduire le niveau d’inférence, il faudrait éviter le terme technique ou le définir :

Plusieurs villes ont décidé que, sur leur territoire, les citoyens ne pourront plus laisser tourner inutilement le moteur de leur véhicule lorsqu’il est immobile.

ou

Plusieurs villes ont décidé de bannir le ralenti inutile sur leur territoire, c’est-à-dire que les citoyens ne pourront plus laisser tourner inutilement le moteur de leur véhicule lorsqu’il est immobile.

En conclusion, gardez toujours à l’esprit que le niveau d’inférence de vos textes variera en fonction de votre public cible : la même inférence peut être considérée comme faible par un lecteur spécialisé, et être jugée élevée par un lecteur non initié. Votre rôle est de veiller à ce que l’inférence ne soit pas un obstacle à la compréhension de vos textes. Et c’est en étant concret et explicite que vous y arriverez.