Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 6, numéro 3, 2009, page 28)

Dans cette chronique, je réponds à une question que m’a posée une traductrice anglophone.

Q. May I ask you what you understand by the phrase "Si je recule, c’est pour mieux sauter"?

Is it positive or negative?

The Collins-Robert gives "c’est reculer pour mieux sauter" with the equivalent as "it’s just putting off the evil day"—where did that term "evil day" come from?

I used the phrase last night in a group that’s meeting to plan worship services for Lent—we were brainstorming with the idea of Lent as a time of reflection, of just being, instead of doing. Like Jesus in the wilderness for forty days, figuring things out—time well spent…

So I wanted to warn the minister of the possible negative meaning, once I became aware of it myself!

R. Il est normal que vous n’ayez pas songé au sens négatif tout de suite, parce que le sens positif nous est beaucoup plus familier. Au sens propre, cette expression est bien sûr positive : en prenant son élan un peu plus en arrière, on sautera plus loin ou plus haut. Mais au figuré, l’expression est ambigüe selon les deux plus grands dictionnaires, le Grand Robert et le Trésor de la langue française. Ce dernier la définit ainsi :

« Reculer pour mieux sauter. Au fig. Éviter un inconvénient présent pour devoir y faire face plus tard, alors que la situation s’est aggravée; faire des concessions pour être en meilleure position à l’avenir. »

L’ambigüité se manifeste en particulier quand l’expression coiffe un article dans lequel elle ne réapparaît pas. Deux exemples suffiront à illustrer ce problème dans des titres dont le sens s’éclaire seulement une fois qu’on a lu l’article qu’ils chapeautent.

Le printemps dernier dans le Figaro (14 mai 2009) :

Titre : « Quand Hollywood recule pour mieux sauter »

Bonne ou mauvaise manœuvre?

Boudés à Cannes, les Américains ne seront pas absents des cinémas, bien au contraire. D’ici à la fin de l’année, vingt blockbusters déferleront sur nos écrans.

C’est un repli stratégique. La Bundesbank, elle, n’est pas aussi futée. Voici ce qu’annonçait le journal financier français Les Échos, le 7 janvier 1994 :

Titre : « La Bundesbank recule pour mieux sauter »

Bonne ou mauvaise nouvelle? Poursuivons :

Comme l’ont confirmé cette semaine aussi bien les statistiques sur la production industrielle que sur les commandes à l’industrie, l’Allemagne n’a pas encore touché le point bas de sa récession. Aussi les taux directeurs devront-ils encore baisser.

Le reste est à l’avenant : le maintien inchangé de ses taux directeurs par la banque centrale n’a assuré qu’un répit sans lendemain au mark, qui s’est affaibli vis-à-vis des autres devises (c’était avant l’euro). Reculer n’a servi à rien.

De très rares fois, l’ambigüité persiste et peut donner mal à la tête, comme au journaliste Michel Schiffres du Figaro le 18 décembre dernier :

À propos du report de la réforme du lycée, son papa, Xavier Darcos, … a eu une formule fort imagée : il s’agit de « reculer pour mieux sauter ». Pourquoi ne pas lui faire crédit? Même si cet ancien professeur agrégé de lettres classiques connaît plus que quiconque l’importance des mots et, parfois, leur ambigüité. Reculer pour mieux sauter… Voulait-il dire qu’il prenait son élan afin de réformer le moment venu? Ou n’avouait-il pas inconsciemment qu’il se sentait sur un siège éjectable?

Seul son père le sait. Mais la plupart du temps, le contexte est si limpide que le sens correct saute aux yeux.

Tout cela est conforme aux grands dictionnaires. Mais – il faut le voir pour le croire! – les dictionnaires les plus courants, Petit Robert, Petit Larousse, Lexis, Hachette, Brio, et d’autres, ne connaissent que le sens négatif : « fig. n’éviter un inconvénient présent que pour tomber plus tard dans un inconvénient plus grave » (PR). Même le Grand Larousse encyclopédique (2007) ne donne que le sens : « retarder une décision désagréable mais inévitable ». Sens illustré, dans le Grand Robert, par cette phrase de Colette :

J’ai idée qu’en cachant cette histoire je n’aurais fait que reculer pour mieux sauter.

Il va sans dire que ce sens négatif, apparu plus récemment dans l’usage, se rencontre dans la meilleure presse européenne. L’an dernier, un professeur de Paris-VIII fulminait contre les milieux financiers dans Libération (23 janvier 2008) :

Voler au secours d’attitudes frauduleuses et criminelles de banquiers, traders et analystes véreux qui ont nourri la crise, c’est reculer pour mieux sauter. C’est pousse-au-crime. C’est abolir toute notion d’aléa moral et venir au secours des comportements les plus coupables en effaçant toute responsabilité.

Compte rendu d’un ouvrage sur le pétrole dans le Monde diplomatique (novembre 2005) :

C’est d’ailleurs dans l’optique de la déplétion [des gisements de pétrole] que l’auteur interprète la deuxième guerre d’Irak : le pétrole devient plus précieux, les États-Unis ont décidé de mettre la main sur les gisements irakiens. Une façon de reculer pour mieux sauter. Car il faudra bien penser à moins consommer et à transformer nos modes de vie.

Reculez tant que vous voudrez, vous n’y échapperez pas. Tout comme cet accusé qui n’a encore aucune idée de son point de chute, comme le raconte L’Express (9 novembre 1995) :

Au Japon, un accusé ne peut être jugé s’il n’a pas de défenseur. En conséquence, Shoko Asahara, le maître de la secte Aum Shinrikyo (la Vérité d’Aum), accusé, notamment, d’avoir tué 11 personnes le 20 mars dernier en répandant du gaz sarin dans le métro de Tokyo, n’a pas hésité à récuser son avocat.

Il l’aurait jugé trop peu favorable. Le prophète de malheur n’a cependant reculé que pour mieux sauter : les juges nippons lui commettront certainement d’office un avocat, qu’il ne pourra refuser sans autorisation de la cour.

Mais, contrairement à ce que suggèrent les dictionnaires que j’ai mentionnés, le sens positif est bien ancré lui aussi dans l’usage européen. Le Monde (3 janvier 1990) :

Reculer pour mieux sauter. Ce précepte prudent (je souligne) semble avoir été adopté par les jeunes Français. Dans la perspective d’un emploi improbable, ils poursuivent leurs études le plus tard possible.

Ici, dans le journal belge Le Soir (26 avril 2005), l’expression sert à célébrer la présentation prochaine de toute une série de concerts :

Le premier festival salue l’inauguration de l’orgue : un véritable orgue symphonique, soit 3676 tuyaux à harmoniser d’ici le 26 septembre. Un travail de titan qui explique l’absence de concerts début septembre. Mais c’est reculer pour mieux sauter puisqu’après un salut à Beethoven, ce ne sont pas moins de sept concerts qui seront dédiés à l’instrument… et surtout un beau paquet d’oeuvres symphoniques.

Et dans l’exemple suivant, tiré de Libération (14 juillet 2004), le secrétaire général d’un syndicat soupçonne une entreprise d’avoir sciemment adopté la stratégie du recul :

Si nos délégués sur place ont pensé qu’il fallait signer, ils ont toute liberté de le faire en accord avec leurs adhérents. Est-ce que ce n’est pas reculer pour mieux sauter de la part de l’entreprise? Si, dans deux ans, Bosch décide quand même de délocaliser, on se sera fait avoir.

Or, ce sens nous est familier parce que c’est lui qu’on retrouve immanquablement dans l’usage québécois. Cette fois, un syndicat joue à son tour la carte du recul :

Mais à Québec, dans plusieurs hôpitaux, les infirmières avaient décidé à l’avance de n’en rien faire et de rentrer au travail, jusqu’à nouvel ordre. « Nous allons reculer, pour mieux sauter », dit Danielle Matte, présidente du syndicat de Saint-François d’Assise.
Le Soleil
, 22 juillet 1999

L’expression chez nous a deux domaines de prédilection : la politique et les sports, ce qui n’est pas étonnant dans le second cas, vu son sens propre, et on s’y permet même des variantes. Exemples tirés de la Presse :

Comme il est vrai qu’il faut parfois reculer pour mieux sauter, c’est probablement ce retrait qui permettra un jour à John Manley de mieux revenir en politique.
29 novembre 2003

Nous prenons du recul pour mieux sauter, a convenu avec humour le concepteur de cette équipée de 2500 kilomètres qui, chaque fois, a mené une trentaine d’équipages à travers les grands espaces blancs du Québec.
12 novembre 1992

« Michel a su faire un pas en arrière pour mieux sauter. Aujourd’hui, on peut dire qu’il a bouclé la boucle », fait valoir Shero, dont l’équipe va affronter les Red Wings de Detroit en finale de la Coupe Stanley.
22 mai 2008

Elle est commode aussi dans le domaine culturel :

La Banque d’oeuvres d’art du Conseil des arts du Canada va liquider une partie de sa collection pour équilibrer son budget et même éventuellement relancer son programme d’achat, mais en privilégiant dorénavant les oeuvres « rentables ». On appelle ça reculer pour mieux sauter.
Le Devoir
, 19 octobre 2000

Et même les architectes le font :

« Parfois, il faut accepter le sacrifice d’espace ici, pour en gagner davantage là. C’est comme reculer pour mieux sauter », affirme M. Desrochers.
Le Soleil
, 3 septembre 1994

Mais comment se fait-il qu’une même expression en vienne à dire deux choses opposées? C’est que, malgré les apparences, il s’agit pratiquement de deux expressions distinctes, qui ne sont pas du tout construites de la même façon. Au sens positif, elle exprime un but : on recule dans le but de mieux sauter. Au sens négatif, elle exprime une opposition : on recule, mais il faudra bien finir par sauter, et on se retrouvera alors dans la même situation, ou pire encore. Il n’y a aucun but.

Ce pour avec infinitif sert à décrire deux actions qui se suivent dans le temps, la seconde exprimant un résultat paradoxal, inattendu, non recherché ou contraire. C’est une construction courante :

Le romancier avait accepté… pour ensuite se désister.
La Presse
, 1 mars 2009

J’en avais donné des exemples dans un article précédent1 :

Il s’est endormi pour ne plus jamais se réveiller.

Il a erré pendant des heures dans la forêt pour se retrouver finalement à son point de départ.

Je n’ai pratiquement jamais vu dans l’usage québécois, ni entendu dans la conversation, notre tour employé de la sorte (mis à part les dépêches des grandes agences de presse). Même si on trouvait quelques exemples, il faudra bien admettre qu’ils sont rares. L’usage québécois fait donc là-dessus exactement le contraire du Petit Robert et de ses semblables, lesquels ne rendent pas compte adéquatement de l’usage européen non plus, comme on l’a constaté.

Il fallait bien, pour confirmer cette tendance de notre usage, que je tombe sur une petite exception. Dans le Soleil du 22 septembre 2008, un journaliste citait un organisateur du concours de chant Operalia, qui avait lieu l’an dernier à Québec :

« Les juges reculent pour mieux sauter », analysait un membre de l’organisation, hier. Il est clair en effet qu’en acceptant d’entendre un aussi grand nombre de demi-finalistes, le jury se complique la tâche, puisque, en fin de compte, seuls 10 candidats obtiendront un laissez-passer pour la finale de mercredi.

Mais peut-être s’agissait-il d’un Européen : le jury d’Operalia est constitué de directeurs de grandes compagnies d’opéra européennes, canadiennes et américaines.

La locution a beau être à la disposition des pessimistes comme des optimistes, on devine le risque qu’il y a à l’employer au sens négatif chez nous : il est presque garanti qu’elle sera comprise à l’envers, à moins que le contexte soit d’une limpidité cristalline, et encore elle fera hésiter le lecteur. Dans notre exemple du début, malgré le Robert-Collins, les chances étaient minces que le message passe mal. Il fallait juste demander aux participants de ne pas ouvrir les dictionnaires.

NOTE