Jean Delisle
(L'Actualité langagière, volume 8, numéro 2, 2011, page 16)

Indianisation d’un futur interprète

Le jeune Tanner a neuf ans en 1789 lorsqu’un Chaouanon le capture sur la ferme de son père, un ancien pasteur établi sur les rives de l’Ohio, dans le Kentucky. Selon la coutume, l’Indien offre le captif à sa femme éplorée par la mort de son fils. L’adoption rituelle de substitution se pratiquait chez les Amérindiens bien avant l’arrivée des Européens. Il ne manque pas de cas de Blancs, enlevés puis adoptés, ayant exercé le métier d’interprète par la suite. C’est le cas de John Tanner, comme nous le verrons. Plusieurs interprètes, également, sont passés par le cérémonial de l’adoption après avoir été kidnappés au cours d’une mission. Cela faisait partie des risques du métier à l’époque.

Renommé Shawshawwabenase (la Buse) et astreint à de durs travaux, l’enfant subit pendant deux ans les mauvais traitements de son père adoptif, qui le brutalise et le tue presque en lui assénant sur la tête un coup de tomahawk simplement parce qu’il s’était endormi sous le poids de la fatigue en accomplissant ses tâches. Une vieille Outaouaise investie de l’autorité d’un chef le tire de cet enfer en l’achetant en échange de barils de whisky, de couvertures et de tabac. Elle l’emmène vivre sur les bords du lac Huron, à la baie Saginaw, au nord-ouest de Detroit, puis, deux ans plus tard, à la rivière Rouge, au Manitoba, pays de son mari, un Sauteux. John Tanner passera une trentaine d’années dans cette région et celles du lac La Pluie et du lac des Bois, à la frontière actuelle du Manitoba, de l’Ontario et du Minnesta. Les circonstances tragiques de sa vie feront de lui un observateur privilégié de la culture amérindienne.

L’« indianisation »

Considérant comme nulles ses chances d’échapper à ses ravisseurs, Tanner prend le parti de s’intégrer à son nouveau milieu de vie et abandonne l’idée de fuir. Il vit à la dure et fait ses classes, pour ainsi dire, à l’école du nomadisme aux côtés de sa deuxième mère adoptive, Netnokwa, qui le traite avec bonté. Le nouveau venu doit rivaliser d’adresse avec les hommes du clan. Au fil des années, il maîtrise les techniques de pêche et de chasse dans les forêts du nord et la façon de traquer le bison dans les plaines de l’Ouest. Plus il ressemble aux Indiens, plus il s’élève dans leur estime. Il en vient même à acquérir l’autorité et le prestige d’un chef.

Immergé dans son nouveau milieu de vie, John Tanner apprend par osmose l’outaouais et le sauteux – la langue du commerce. Il découvre de l’intérieur les mœurs des Amérindiens, leurs croyances religieuses, leurs rituels et leurs superstitions. Il assimile aussi les valeurs auxquelles ils attachent le plus de prix : courage, force et endurance physique, hospitalité, générosité, sens du partage, solidarité. Comme ses frères d’adoption, il apprend à cacher ses émotions et développe l’esprit de vengeance qui le pousse à appliquer la loi du talion et à se faire justice lui-même.

Tanner assiste au cours de ses trente années de captivité et d’aventures à la transformation du mode de vie des Autochtones qui, de chasseurs-cueilleurs, se font pourvoyeurs de fourrures pour les trafiquants auprès de qui ils se procurent des armes à feu, des articles de la vie courante et surtout la terrible « eau de feu ». Tanner vit brutalement la rencontre des cultures, le choc des valeurs et des codes moraux. La malhonnêteté des marchands sans scrupules qui exploitent honteusement les Indiens lui répugne. S’il accepte de se mettre à leur service pour gagner sa vie, il refuse, par principe, de troquer des pelleteries contre du whisky. Il connaît les effets dévastateurs des beuveries qui, trop souvent, – il en a été témoin maintes fois –, se transforment en violentes tueries.

John Tanner a relaté en 1828 au Dr Edwin James (1797-1861) les mille et une péripéties de sa vie aventureuse en territoire amérindien*. Ce scientifique – il est aussi géologue et botaniste – avait participé en 1820 à l’expédition du major Stephen Long qui, parti de Pittsburgh, atteignit les montagnes Rocheuses. Tanner l’a aidé à perfectionner sa connaissance du sauteux.

Avec les années, l’Indien blanc se mue en vagabond sans foi ni loi. Il vit la plupart du temps dans le plus grand dénuement, le lot de bien des nomades. Il lui arrive d’avoir à tuer ses chiens pour nourrir sa famille ou ne pas mourir de faim durant une expédition de chasse. Plus d’une fois, Tanner a frôlé la mort. On l’a battu, assommé, poignardé et blessé par balle. À plusieurs reprises, il a failli se noyer et périr de froid ou d’inanition. Dans un moment de profond découragement, il a même tenté de mettre fin à ses jours.

À la longue, ces dures conditions de vie font naître en lui le désir de s’en sortir. Mais comment y parvenir? Ne sachant ni lire ni écrire, il ne peut espérer devenir marchand de fourrures. Le sédentarisme exerce peu d’attrait sur lui. Il se voit mal cultiver la terre ou s’astreindre à un travail « monotone » de commis dans un comptoir de traite. Son tempérament ne le prédispose pas à ce genre d’occupations. Jaloux de sa liberté et foncièrement tourné vers l’action, cet homme des bois tient plus que tout à préserver son indépendance.

L’interprétation : espoir de libération

Un jour, il fait la connaissance d’un interprète outaouais ayant passé dix ans dans les Rocheuses et beaucoup fréquenté les Blancs. Cet interprète le renseigne sur les différentes façons de gagner sa vie. « Selon lui, la seule solution conforme à mes habitudes et à mes qualifications consistait à adopter le métier d’interprète1. » L’idée germe dans son esprit et lui apparaît comme un bon moyen de réintégrer la « civilisation ». Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres.

Tanner a toujours eu de bons rapports avec les interprètes que le hasard a mis sur sa route. L’un d’eux, au service d’un marchand de la Compagnie du Nord-Ouest, avait refusé de collaborer avec son patron véreux pour voler les ballots de fourrures que Tanner destinait à un marchand de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH) lui ayant fait crédit. Après une bagarre au couteau avec le marchand, Tanner ramasse ses peaux de fourrures et les attache ensemble avec l’aide de l’interprète sous le regard furibond du marchand aviné. À une autre occasion, il fait équipe avec un interprète et va chasser le bison afin d’approvisionner en pemmican des employés de la CBH. Les conseils de l’interprète Charles G. Bruce, qui avait beaucoup voyagé, lui sont fort utiles pour planifier son retour aux États-Unis Cet interprète le traite toujours de façon « amicale et hospitalière » et l’héberge dans son wigwam pour le protéger contre ceux qui cherchent à attenter à sa vie.

Photo de John Tanner
John Tanner

Tanner se résout à quitter la société indienne lorsqu’il sent grandir à son égard l’animosité des membres de son clan, sa belle-mère et sa femme y compris. Sa vie est menacée. Il faut dire qu’il n’hésite pas à critiquer les présumées prophéties et divinations d’un pseudo-messie qui exerce une grande influence au sein du groupe. Ce prophète autoproclamé le rendait responsable, entre autres, de la mort d’enfants. Aiskawbawis, c’est le nom de cet hurluberlu, avait convaincu tous les membres du groupe que le Grand Manitou avait fait de lui le mandataire de ses volontés. Tanner est le seul à oser le confronter ouvertement et à démasquer ses supercheries. Ses attaques répétées contre l’imposteur lui attirent l’hostilité de son entourage.

Au sujet de cet épisode particulièrement difficile de sa vie, il confie au Dr James : « J’en étais au point où je n’avais ni l’envie de rester avec les Indiens ni celle d’épouser une autre femme2. » Il avait épousé deux Autochtones « à la façon du pays », c’est-à-dire sans formalités contractuelles ni liens irrévocables, et avait eu trois enfants avec chacune d’elles. Seul au milieu des bois avec les trois jeunes enfants de son second mariage, il ploie sous le fardeau des tâches à accomplir. Il lui faut :

préparer les peaux d’orignal, coudre mocassins et mitasses, couper le bois, faire la cuisine pour toute la famille et fabriquer les raquettes, etc. À la longue, se plaint-il, tous ces travaux domestiques m’empêchaient de chasser normalement et il nous arrivait de manquer de vivres. La nuit, je vaquais aux soins du ménage; à l’aube, j’allais couper du bois, ensuite je veillais à toutes les tâches dont j’ai parlé […]. Cet hiver-là, je passai beaucoup de nuits blanches3… 

Être, en forêt, parent monoparental, nomade et nécessiteux relève de l’exploit.

Par ailleurs, les Métis au service des « Nor’Westers » lui en veulent terriblement, eux aussi, d’avoir collaboré avec l’aide de l’interprète Louis Nolin de la CBH à la prise du fort Douglas situé au confluent des rivières Rouge et Assiniboine (Winnipeg). À leurs yeux, il n’est rien de moins qu’un transfuge et un traître. Poussés par le désir de se venger, ils cherchent à l’attirer dans un guet-apens, mais leur projet avorte.

Un juge de Québec du nom de William B. Coltman parle de John Tanner en termes élogieux à lord Selkirk. Cet aristocrate écossais, qui contrôle la CBH, tente d’établir dans la vallée de la rivière Rouge une colonie de fermiers écossais afin de développer cette région sous la protection de la Compagnie. Cette initiative vise à contrecarrer les activités de la Compagnie du Nord-Ouest. Lord Selkirk s’intéresse au personnage singulier et fascinant de Tanner dont le triste destin ne manque pas de l’émouvoir.

Cet homme, lui dit le juge Coltman, a guidé vos hommes en plein hiver depuis le lac des Bois. Il a aussi hautement contribué, par de grandes prouesses et au péril de sa vie, à la capture du fort. Tout cela, il l’a fait pour la somme dérisoire de quarante dollars. Le moins qu’on puisse faire est de doubler cette somme et de lui assurer une rente annuelle de vingt dollars, à titre viager4.

Lord Selkirk accepte cet arrangement et promet en outre à Tanner de l’aider à retrouver sa famille. Lorsqu’il quitte le Canada, le Britannique passe par les États-Unis, à ses risques et périls, – la guerre de 1812 est encore bien présente dans les mémoires – et, fidèle à sa promesse, retrouve la famille de Tanner au Kentucky.

Un retour difficile

Impatient de revoir les siens après une absence de trente années, Tanner quitte le Canada en 1819. Chemin faisant, il s’arrête à Detroit chez le gouverneur du Michigan, Lewis Cass. Ne sachant plus parler anglais, il lui est impossible de converser directement avec lui; il lui faut l’aide d’un interprète. Après avoir entendu le récit de sa captivité, le gouverneur lui offre des vêtements et le loge chez son interprète.

Lorsqu’il revoit sa terre natale, c’est encore avec le secours d’un interprète qu’il communique avec les membres de sa famille. Mais il a du mal à s’adapter à son nouveau cadre de vie. Il se rend compte, par exemple, que dormir dans une maison le rend malade. Aussi, le soir, quand on l’invite à passer à table, il préfère prendre congé de ses hôtes et se réfugie dans les bois pour y faire cuire sa viande et y passer la nuit sous un abri de fortune5. Quand il est parmi les Blancs, toutefois, il délaisse sa tenue indienne et s’habille comme eux. On peut penser que c’est au cours de ces années qu’il réapprend l’anglais.

Mais Tanner ne tient pas en place. En 1823, il retourne dans le Nord-Ouest pour réclamer la garde des enfants de son premier mariage. Sa femme refuse de les laisser partir et complote même pour le faire assassiner. En remontant les rapides de la rivière Maligne, à l’est du lac La Pluie, le voyageur est la cible d’un Indien soumis à l’influence maléfique du « prophète » Aiskawbawis. La première balle du tireur embusqué rate sa cible et siffle au-dessus de la tête de Tanner, assis dans son canot. Une seconde l’atteint, lui fracasse les os du coude et se loge près des poumons. Au prix de pénibles efforts, le blessé réussit à regagner le rivage. La douleur lui fait perdre connaissance à quelques reprises.

Des Blancs remontant la rivière l’aperçoivent de leur canot et lui portent secours. Deux jours plus tard, Tanner parvient à extraire de sa chair le tendon de daim d’une dizaine de centimètres que le tireur avait inséré dans la balle. Grâce aux propriétés désinfectantes de l’écorce de merisier, remède bien connu des Indiens, et aux soins prodigués par un médecin, Tanner survit et se rétablit une fois de plus. On dit que les chats ont sept vies; Tanner semble en avoir eu bien davantage. Cette grave blessure le handicape pour le reste de sa vie et met fin à sa carrière de chasseur. Il ne reverra jamais sa femme ni les enfants nés de son premier mariage. Abandonné de tous et réduit aux dernières extrémités de la misère, il quitte le territoire canadien où sa vie est désormais menacée. Plus que jamais, l&rsqo;interprétation lui apparaît comme sa seule chance de salut.

En 1824, il se rend à Michilimackinac dans l’espoir de se faire engager comme interprète auprès de l’agent des Affaires indiennes, le colonel George Boyd, qui « avait exprimé à plusieurs reprises, confie-t-il, le vœu de me voir rattaché à ce poste (dès que j’aurais acquis les notions d’anglais nécessaires pour remplir adéquatement les charges)6 ». Hélas, il arrive trop tard : le poste est déjà pourvu. On lui propose d’être batteur dans une forge, mais ce travail répétitif ne l’intéresse pas. Son rêve de devenir interprète s’étant évanoui, il offre au gérant de l’American Fur Company de guider les trafiquants en territoire indien. Il rste au service de cette compagnie une quinzaine de mois, puis va s’établir à Sault-Sainte-Marie.

À suivre…

Remarque

Retour à la remarque 1* A Narrative of the Captivity and Adventures of John Tanner, (U. S. Interpreter at the Saut de Ste. Marie,) during Thirty Years Residence among the Indians in the Interior of North America (New York, 1830; réédition, Minneapolis, 1956). En 1835, une traduction française paraît à Paris et, en 1840, une version allemande à Leipzig. En 1983, une professeure retraitée du Département d’histoire de l’UQAM, Pierrette Désy, publie une retraduction du récit chez Payot, à Paris, sous le titre : Trente ans de captivité chez les Indiens Ojibwa (accessible gratuitemen sur Internet).

Notes