Julie L. Gariépy
(L'Actualité langagière, volume 9, numéro 2, 2012, page 26)

La traduction est une discipline dynamique. Des innovations technologiques récentes font en sorte que les traducteurs changent leur façon d’exercer la profession. De nouveaux outils, tels que les mémoires de traduction, sont créés pour accélérer le processus de travail et assurer la cohérence et l’uniformité dans les projets de traduction individuels ou collaboratifs. Une chose est certaine : les mémoires de traduction sont là pour rester.

Il ne faut toutefois pas oublier que les mémoires de traduction ne sont pas toutes pareilles. Il existe autant de mémoires que de fonctions de traduction. Ainsi, avant d’évaluer un outil en particulier, il est essentiel de préciser les motifs et les destinataires de l’étude, c’est-à-dire qu’il faut déterminer pour qui et à quelles fins on tente de sélectionner un produit. Pour ce faire, on peut dresser une liste d’exigences pour une tâche et un utilisateur ou groupe d’utilisateurs précis.

Le présent article porte sur l’évaluation des fonctionnalités des mémoires de traduction. J’y présente certains paramètres à considérer et je propose des méthodes pour les tester. Puisque la présente analyse n’évalue pas un logiciel en particulier, aucun destinataire ou groupe d’utilisateurs précis n’a été ciblé.

Compatibilité et conformité

Les traducteurs sont appelés à traduire divers types de documents (présentations, rapports, certificats, sites Web, etc.), qui sont généralement produits à l’aide de logiciels spécialisés. Ainsi, ils reçoivent des fichiers de formats variés de la part de leurs clients. Une mémoire efficace devra être en mesure de traiter tous les formats de fichiers avec lesquels travaille un traducteur. Elle devra importer et traiter des fichiers Word, WordPerfect, HTML, PDF, PowerPoint, etc., et permettre la production de traductions dans des formats compatibles, sans quoi le traducteur devra les convertir.

Par ailleurs, il existe plusieurs systèmes d’exploitation sur le marché. Avant de se procurer une mémoire de traduction, un traducteur devra s’assurer que le logiciel fonctionne avec le système installé sur son ordinateur. À l’heure actuelle, la majorité des outils sont conçus pour Windows, mais à l’avenir, ils tourneront sans doute directement dans un navigateur Web. Le logiciel ne sera pas hébergé sur le poste de travail de l’utilisateur, mais sera accessible sur le Web.

Les mises à jour sont un autre élément important. Il est essentiel de vérifier si elles sont gratuites et si le téléchargement se fait automatiquement. Si l’utilisateur doit payer pour chaque mise à jour, il devrait en tenir compte dans le coût du logiciel. Aujourd’hui, certains logiciels peuvent traiter les formats d’échange (qui ne sont pas rattachés à un fournisseur en particulier) : TMX (Translation Memory eXchange), TBX (Term Base eXchange) et SRX (Segmentation Rules eXchange). Une mémoire qui traite et exporte ces types de fichiers épargnera beaucoup de travail de conversion à l’utilisateur.

Pour évaluer la compatibilité d’un logiciel, je suggère de dresser la liste des besoins de l’utilisateur et de vérifier sur le site Web du produit les renseignements techniques, la description de la configuration nécessaire et les détails concernant les mises à jour. On pourrait aussi tenter d’importer, d’exporter et d’exploiter divers formats de fichiers pour s’assurer que la mémoire peut les traiter efficacement et que la mise en forme des documents est conservée.

Accès

Les traducteurs travaillent souvent en équipe, que ce soit au sein d’une entreprise, d’un organisme gouvernemental, d’un groupe de pigistes, etc. L’acheteur doit donc vérifier si plus d’une personne peut utiliser le logiciel en même temps. Le cas échéant, combien peuvent utiliser la mémoire en même temps? Faut-il se procurer une licence par personne? Si oui, le commerçant offre-t-il des rabais aux cabinets de traduction?

Les utilisateurs auront-ils un accès commun à la base de données terminologiques ou un accès individuel à une base restreinte? Lorsqu’on travaille à un projet commun, il est avantageux de partager la base de données pour assurer l’uniformité. Par contre, dans un cabinet où il y a un terminologue attitré, peut-on permettre à tous les traducteurs de consulter la base, mais seulement au terminologue de la modifier? Un logiciel permettant de préciser des types d’accès distincts pour chaque utilisateur (p. ex. des traducteurs débutants, des experts, des réviseurs, des terminologues, des gestionnaires, etc.) est certainement plus utile à un cabinet de traduction ou à un organisme gouvernemental qu’à un pigiste. En revanche, un pigiste qui travaille souvent de façon collaborative tirera profit d’ue fonction d’échange de mémoires ou d’accès partagé à une mémoire pour un projet particulier.

Pour évaluer les fonctions d’accès, je propose de consulter le site Web du produit ou de communiquer avec le commerçant. Il peut être aussi intéressant de visiter des blogues où l’on parle des problèmes rencontrés lors de réseautage ou de partage de mémoires. Un logiciel efficace traitera les demandes d’utilisateurs multiples sans compromettre la vitesse ou la précision des opérations.

Langues

Certains logiciels ne traitent que les caractères romains. Si un traducteur travaille en russe, en arabe ou dans des langues asiatiques, il devra s’assurer que la mémoire qu’il utilise traite ces langues. De plus, il faut savoir que le système de ponctuation n’est pas le même d’une langue à l’autre. Ainsi, un logiciel commettra des erreurs d’alignement s’il n’est pas conçu pour traiter une certaine langue.

La langue touche aussi les modules de terminologie. Le logiciel comprend-il une liste d’exclusion pour les langues traitées par l’utilisateur? Le cas échéant, les termes proposés par l’extracteur terminologique seront plus pertinents. Peut-on créer des fiches terminologiques multilingues dans la base de données terminologiques? Le cas échéant, peut-on choisir de consulter seulement certaines paires de langues pour un projet donné sans pour autant créer une base de données pour chaque paire de langues?

Les mêmes questions se posent pour les corpus. Peut-on créer ou importer des corpus multilingues? Si oui, peut-on choisir de consulter seulement certaines paires de langues pour un projet donné? Dans le cas d’un corpus bilingue, peut-on inverser la direction des langues (source et cible)?

Il est souvent plus convivial de travailler dans sa langue dominante. Une mémoire idéale offrira une interface dans la langue du traducteur.

Les renseignements principaux concernant les langues peuvent habituellement être repérés facilement sur le site Web du produit. Par contre, l’acheteur pourrait consulter des groupes de discussion en ligne portant sur la précision du logiciel lorsqu’il traite les langues du traducteur puisqu’un logiciel sera parfois plus efficace dans une paire de langues que dans une autre. Si le commerçant offre une version d’essai, l’acheteur peut tester les paires de langues de son choix.

Taille et modification des corpus

Contrairement à un pigiste, un cabinet de traduction aura besoin de beaucoup d’espace pour sauvegarder tous les documents traduits. Si l’on a plusieurs clients, il est préférable de créer un corpus par client pour assurer la cohérence et l’uniformité syntaxique et terminologique. Il est donc important de penser à ses besoins avant de se procurer un outil de traduction.

Un traducteur voudra certainement retirer les documents obsolètes de son corpus et y ajouter les nouveaux documents qu’il produit. Si l’on travaille en groupe à un nouveau projet, est-il possible de fusionner les mémoires de traduction des membres de l’équipe? Si l’on trouve des fautes dans un document, le logiciel permet-il de les corriger?

Un élément essentiel qui est souvent oublié au moment de l’évaluation de mémoires de traduction est l’enregistrement et la visualisation des données administratives, telles que la date de création des documents et des fiches terminologiques, l’auteur ou le traducteur du document, etc. Ces données sont indispensables pour s’assurer d’utiliser les renseignements les plus récents quand on travaille dans un domaine qui évolue rapidement. Au sein d’une équipe, elles permettent d’identifier le traducteur qui a produit un document ou une fiche terminologique.

Les données concernant la taille des corpus devraient figurer sur le site Web du produit. Pour évaluer la facilité d’ajout et de suppression de fichiers, les fonctions de correction et la précision des données administratives, je suggère de faire des mises à l’essai du logiciel.

En conclusion, l’évaluation des fonctionnalités peut s’avérer compliquée. Avant d’examiner une mémoire, un utilisateur devrait établir une liste de ses besoins pour ensuite vérifier si l’outil peut exécuter toutes les fonctions nécessaires. Il devra tenir compte des éléments énumérés dans le présent article, et il pourrait aussi considérer les modes de consultation des corpus (visualisation des contextes, format KWIC, etc.) ainsi que l’intégration des modules (base de données terminologiques, extracteur, texteur, etc.) selon ses besoins. Tout comme il n’existe pas qu’une bonne solution de traduction, il n’y a pas qu’une bonne mémoire de traduction. Les évaluteurs de logiciels devraient plutôt parler d’outils appropriés selon les contextes de travail particuliers.

Bibliographie sommaire