Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 37, numéro 1, 2004, page 8)

Pierre Drouin, qui organise des événements partout dans le monde…
(Pierre Foglia, La Presse, 06.07.03)

« L’événement se produit; la manifestation se tient. » C’est par cette formule lapidaire qu’un collaborateur anonyme* expliquait aux lecteurs de L’Actualité terminologique1 (il y a presque 35 ans de cela) qu’il ne fallait pas traduire event par événement. Autrement dit, qu’événement n’était pas synonyme de manifestation.

Ce bref article (quelque 600 mots), dont la limpidité et la rigueur emportent l’adhésion, aurait dû vacciner ses lecteurs contre toute velléité de péché linguistique. Alors, comment expliquer la logorrhée d’événements qu’on nous sert aujourd’hui? Ou bien les lecteurs n’étaient pas très nombreux, ou bien le pouvoir d’attraction de manifestation ne fonctionnait pas à plein – du fait peut-être de son identification à sa sœur syndicale pas toujours la bienvenue. Ou bien le pouvoir de séduction d’event aura été trop fort.

Pour ma part, ce n’est qu’une fois arrivé au service de traduction des Musées que j’ai pris conscience de l’acuité du problème. Les clients nous envoyaient régulièrement à traduire leur Calendar of Events. Et presque à chaque fois, il fallait leur faire comprendre qu’en français programme suffisait. Ou calendrier des activités, à la rigueur. Mais jamais calendrier des événements! (Qui a encore la vie dure, hélas!)

Malgré cette prise de conscience tardive, j’avais quand même commencé à m’intéresser au problème puisque j’ai une vieille fiche du début des années 70 où on trouve ce sigle amusant : R.I.D.E.A.U. (avec les points de rigueur pour l’époque) – Réseau indépendant des diffuseurs d’événements artistiques unis du Québec. Ouf! Diffuseurs d’événements? Sur le modèle de diffuseur de parfum, peut-être? Je plaisante, évidemment, et je dois admettre qu’à l’époque je me suis bien moqué de ce sigle. Mais aujourd’hui que ce RIDEAU s’est tiré, on se rend compte qu’il a fait des petits : le REMI et la SEMIQ. C’est-à-dire le Regroupement des événements majeurs internationaux et la Société des événements ajeurs du Québec…

Depuis une bonne douzaine d’années, c’est à une véritable déferlante que nous assistons. On s’invite à des événements spéciaux (Le Devoir, 30.10.91), on coordonne un événement (05.11.92), on l’inaugure (11.02.92), ou bien on le prend d’assaut (18.01.93). On peut prêter son nom à un événement, même s’il s’agit d’un simple brunch-bénéfice (La Presse, 16.03.93), ou encore en être l’organisateur (Le Moniteur acadien, 22.07.92). Et dans le cadre d’un autre événement, un congrès, par exemple, on ira jusqu’à « organiser plus de 20 heures d’événements » (Le Droit, 3.05.93). Ces événements peuvent être officiels (Le Devoir, 12.04.03) ou publics (07.05.03). Avec un peu de veine, vous pouriez rencontrer un politicien « dans un événement à saveur politique » (14.10.03). Dans trois articles différents, le terme revient quatre (11.10.03), six (23.08.02) et – dans un texte d’à peine 600 mots – huit fois (02.08.01). Et pour coiffer le tout, quoi de mieux qu’un méga-événement (25.02.02)?

On a parfois l’impression que le mot ne veut plus rien dire, comme ici : « une quantité ahurissante de congrès, de colloques et d’événements internationaux » (L’Actualité, 15.11.92); « projections, événements spéciaux, spectacles parfois, voire lancements de films » (Le Devoir, 16.02.02). Toutes ces activités étant elles-mêmes des « événements », on nage en pleine tautologie.

Devant pareil raz-de-marée, on se serait attendu à ce que tous les défenseurs de la langue montent au créneau. Mais seulement deux auteurs en parlent. Dès 1970, Gilles Colpron2 condamne cet emprunt, mais curieusement propose de traduire les events d’un festival par « épreuves » (dans les dernières éditions, les « épreuves » deviendront des « activités »). Il faudra ensuite attendre presque 30 ans pour qu’un autre auteur3 relève des exemples de cet usage.

Vous vous doutez bien que ce n’est pas un phénomène qui est limité à notre coin de la planète. Il est presque aussi fréquent en France, et peut-être plus ancien même. Dans une lettre du 28 août 1970, le sous-préfet de Rambouillet s’excuse de ne pouvoir assister à la 31e foire de la Saint-Mathieu, qu’il qualifie d’abord de brillante manifestation, pour ensuite la baptiser d’« événement commercial »4. (Il s’agit d’une lettre authentique.) Un journaliste du Monde (24.07.85), dans un article sur le sport et l’argent, l’emploie trois fois : athlète qui participe à un événement, « sponsoring » d’un événement, retombées d’év&eaute;nements importants. Une publicité parue dans ce journal nous apprend que les turfistes avertis ne se déplacent « que pour les grands événements » (04.04.88). Quant au grand public, s’il se déplace hors de la capitale, ce n’est que pour les « événements exceptionnels » (25.07.90).

Le même journaliste nous fait part des préoccupations du maire, « désireux de ne pas limiter l’occupation du grand stade à une quinzaine d’événements sportifs par an ». Un futur académicien5 rapporte les propos d’un « géopoliticien autoproclamé », dont le cabinet s’occupera de la « création d’événements sponsorisables ». Un entrefilet du Monde annonce un « dernier événement chorégraphique à Avignon » (01.08.91). Un texte anonyme du Figaro (12.07.01) semble regretter qu’on ait confié au régime politique chinois « l’organisation d’un événement médiatique mondial » : il s’agit desJeux olympiques de 2008.

Pour une journaliste du Monde, les Journées Georges Brassens sont des « événements festivaliers » (01.11.91), tandis qu’à propos de la Folle Journée Bach, un grammairien s’interroge :

Doit-on, pour attirer le public, en passer par une telle accumulation d’événements6?

Après le brunch-bénéfice chez nous, en France ce sont les free-parties (sans guillemet dans le texte) qui s’arrogent le titre d’événements – mais le président de Médecins du monde nous rassure : « ces événements ne sont pas autorisés »7. Dans le même numéro du journal, c’est au tour du directeur de cabinet du préfet de l’Ardèche de parler des « raves », à peu près dans le même sens :

La préfecture s’attend à voir débarquer des hordes de jeunes en treillis, pour un événement qui ne rentre dans le cadre d’aucune loi8.

Un autre journaliste du Monde parle des Grammy Latinos comme de l’événement le plus important de la musique latino-américaine9. Le groupe français Double Zéro se plaint qu’en raison de la grève des intermittents, les « programmateurs annulent les événements »10. Et enfin, dans un entrefilet, on apprend que l’association Touraine Culture et Communication organise un « événement », la Forêt des livres, où le mot revient trois fois, et sans qu’il soit jamais question de « manifestation » (Figaro littéraire, 28.08.03). Sur le site Internet, on rencontre les deux termes.

Je m’étonnais tout à l’heure du silence relatif des défenseurs de la langue chez nous, mais devant cette pléthore d’exemples hexagonaux, je devrais plutôt m’étonner du silence des dictionnaires français. Comment expliquer qu’aucun n’a relevé cet usage? À défaut de véritables occurrences, il nous faudra donc nous contenter d’emplois incidents, où l’on voit que les deux termes ne sont pas sans affinités. Le Grand Larousse de la langue française (1970) définit l’expression événement parisien comme une manifestation. Inversement, le Petit Larousse et le Petit Robert donnent de manifestation à peu près la même définition : « événement organisé dans un but commercial, culturel, etc. ». Et pour le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, c’est un « événement attirant un public relativement large ».

À la recherche d’équivalents du terme anglais dans le Robert-Collins (1998), à « rencontre » je tombe sur ceci : « (= événement culturel) rencontre musicale – music festival ». (Cette mention ne figure pas dans l’édition précédente.) Pourquoi pas « manifestation culturelle »? C’est peut-être que dans l’esprit du rédacteur les deux termes sont devenus quasi interchangeables. Verrons-nous les prochaines éditions des dictionnaires constater cette évolution?

(J’ouvre une parenthèse. À l’époque où l’auteur du billet anonyme affirmait qu’il fallait traduire « event » par « manifestation », aucun dictionnaire ne donnait ce sens au terme français. Même dans le Grand Larousse de la langue française, ou le Grand Robert (y compris l’édition de 2001), ou le Lexis (1975), outre le sens évident d’« action de manifester », on ne trouve que celui de « démonstration collective, publique et organisée d’une opinion ou d’une volonté ». Aujourd’hui, donnerait-il le feu vert à événement?)

Mais ce n’est pas parce que tout ce monde prend un événement pour une manifestation que vous êtes obligé de faire de même. Il y a moyen de s’en passer. Outre manifestation, activité ou rencontre, event peut aussi se rendre par rendez-vous. Comme le montre l’exemple suivant, tiré du rapport d’un forum européen, rédigé d’abord en français : « La préparation des grands rendez-vous (telle la préparation du 9ème Congrès des Nations Unies). » Et la traduction : « To help prepare major events (e.g. preparations for the 9th United Nations Conference)11. » Par simple réflexe je suis allé vérifier dans les dictionnaires. Le Robert-Collins confirme cet usage : « rendez-vous sportif – sporting event ».

À vingt ans d’intervalle, deux journaux me fournissent un dernier équivalent. Le Monde (24.03.83) écrit que le programme d’un salon comporte trois animations : deux tables rondes et la présentation d’une enquête. Et cet exemple du Figaro littéraire (16.10.03), qui est presque une explication :

Avec ses animations (lectures publiques, colloques, cafés littéraires, projections de films, concours), Lire en fête célèbre tous les livres.

Ce sont bien nos « événements spéciaux ».

Enfin, si vous aviez à traduire Calendar of Upcoming Events, le contexte s’y prêtant, la suggestion de Bruno Couture pourrait vous être utile : « Dates à retenir » (Informatio, avril 1983, p. 8).

À tout événement (comme disait mon père), si jamais vous êtes à court d’idées, événement pourra peut-être vous dépanner…

Retour à la remarque 1* Il s’agit vraisemblablement d’Albert Beaudet. On reconnaît sa marque à son style laconique.

NOTES