Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité langagière, volume 3, numéro 2, 2006, page 10)

Le soutien d’un artiste peut vraiment faire la différence.
(Alain Dubuc, La Presse, 08.04.06)

Il y a une vingtaine d’années, on m’avait demandé mon avis sur le slogan que Centraide voulait se donner pour sa campagne cette année-là. J’en avais déconseillé l’usage, n’y voyant qu’une traduction bébête de « you can make a difference ». Mais j’eus beau proposer diverses formules, on leur préféra « vous pouvez faire une différence »…

Cette expression s’est répandue comme du chiendent depuis – tout le monde veut « faire une différence ». À la question d’un journaliste, l’ancien premier ministre de l’Ontario répondait : « Je suis entré en politique pour faire une différence » (Le Devoir, 17.10.01). Et cette ambition n’est pas la chasse gardée des politiciens : « Il faut redonner à l’électeur le goût de faire une différence [sic] »* (Journal de Montréal, 29.07.93). Sans oublier les jeunes : « Les jeunes rêvent de faire une différence dans le monde de demain » (Le Droit, 09.09.95). Et même une fois devenue sénatrice, on en rêve encore : « Le cacus des soixante-dix femmes libérales auquel j’appartiens peut faire une différence » (Céline Hervieux-Payette, La Presse, 11.06.04).

C’est devenu un tel cliché que les anglophones, qui l’ont pourtant inventé, commencent à s’en lasser. Témoin le chroniqueur politique du Globe and Mail, Norman Spector : « le premier ministre veut faire une différence – une expression vide de sens qui englobe tout, de Pol Pot à Mère Teresa » (Le Devoir, 24.02.05).

Curieusement, un seul ouvrage québécois enregistre cette expression. Lionel Meney1, qui signale qu’il s’agit d’un calque, propose plusieurs façons de l’éviter : « changer les choses », « contribuer au changement », « avoir un effet très important », « compter ». Les bilingues n’ajoutent rien de plus, sauf le Harrap’s qui se fend d’un maigre « faire avancer les choses ». Le guide de Meertens2, par contre, met le paquet : outre le double trio « influencer/changer/modifier le cours des choses/événements », on trouve «&nbs;avoir des effets réels/positifs », « obtenir des résultats », « être efficace », etc.

De mon côté, j’ai glané quelques expressions qui pourraient remplacer le calque : « il faut des gens comme toi aux Nations unies pour faire bouger la machine »3; « les gens veulent un leader qui puisse améliorer les choses » (Agence France-Presse, 20.01.04); « tous les Québécois qui ont œuvré au cours de l’année pour changer le paysage » (L’Actualité, janv. 2006). Au forçaille, comme disait mon père, la déclaration de Stéphane Dion, qui dit être « entré en politique pour changer les mentalités » (Le Devoir, 10.04.06), pourrait aussi faire l’affaire. On le voit, les façons de rendre cette idée ne manquent pas, mais o peut se demander si la tournure-calque ne finira pas par s’imposer.

Le fait qu’il existe plusieurs tournures avec « différence » rend l’usage du calque moins problématique. Le Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse donne deux sens à « faire une différence » : « être très différent » et « marquer une distinction, un écart, en particulier qualitatif : Y aller à pied ou en voiture, je t’assure que ça fait une différence ». Dans cet exemple-ci, l’idée d’écart est assez évidente : « la question de ces armes d’assaut peut faire une différence de plusieurs points de pourcentage pour ou contre l’un des deux candidats » (Agence France-Presse, 13.09.04). Mais dans ces deux citations du Devoir, ça l’est moins : « mettre ces sommes dans quelque chose qi ferait vraiment une différence » (07.01.02), ou « pour que l’aide aux pays pauvres fasse vraiment une différence, il ne faut pas saupoudrer partout » (22.10.04). On se rapproche de la définition de l’Académie : « cela fait une différence, cela change beaucoup ».

Et il y a bien sûr cette autre tournure qui fait rage en France, « faire la différence ». Si l’on s’entend pour dire que « cet anglicisme s’est introduit dans la langue par le biais du vocabulaire sportif »4, on est moins sûr de sa datation. D’avant 1975, si l’on en croit le Trésor de la langue française, qui cite un lexique de cette année-là. Le GDEL la définit ainsi : « creuser, créer un écart : Coureur qui fait la différence après quelques kilomètres ». La politique n’étant finalement qu’une autre forme de sport, il était inévitable que « faire la dfférence » passe du stade à l’arène politique.

Il y a une quinzaine d’années, une revue allemande5 consacrait un article à la phraséologie électorale : « faire la différence – devancer, battre : S’il veut, au second tour, faire la différence, ce candidat devra mobiliser tous ses électeurs ». Un deuxième exemple montre un glissement vers la seule idée de gagner : « aux prochaines élections, les alliances feront la différence ». C’est ce qu’on constate de plus en plus : « une opportunité pour la gauche de faire la différence » (TV5, 14.07.97); « deux swing states, dont une frange oscillane de l’électorat est susceptible de faire la différence le 2 novembre » (Agence France-Presse, 18.10.04). Mais ici, on revient presque au sens académique de « faire une différence » : « ils ont espéré que la politique étrangère ferait la différence » (Monde diplomatique, oct. 2001). De la politique, on passe au monde médiatique : « seule une performance très personnelle peut donc faire la différence » [à propos d’un présentateur télé qui cherche à attirer les spectateurs] (Le Monde radio télé, 16-22.07.90). Pour aboutir au domaine militaire : « la sophistication des armes américaines a vraiment fait la différence » (TF1, 17.01.91)6.

Avec les exemples suivants, l’idée de creuser un écart ou de devancer un adversaire a disparu : « est-ce les fragilités des preuves sur la dangerosité de l’arsenal que Saddam aurait développé en violation des résolutions de l’ONU qui fait la différence? » (Le Monde, 31.12.02); « ce n’est pas le coût de la main-d’œuvre qui fait la différence » (Libération, 28.06.05); « cela a pu faire la différence, ce jour de bombardement intensif où nul n’attendait deux voitures humanitaires sur les routes désertes »7. C’est l’idée de changer quelque chose, qui s’exprime aussi avec l’article indéfini.

Le tour avec « la » est également très fréquent chez nous : « on sait qu’on [les Acadiens] peut faire la différence entre un parti élu et un parti battu » (Le Devoir, 31.12.02); « le résultat dans les comtés francophones de l’est de Montréal pourrait bien faire la différence » (Le Devoir, 06.02.03); « M. Brisson croit que les enfants de la loi 101 peuvent faire la différence » (Le Devoir, 22.09.04); « les Québécois qui vont faire la différence [au référendum] sont ceux qui pensent avoir vécu pendant longtemps dans un beau, grand et vrai pays : le Canada »8. Et dans ce dernier exemple, « d’unecertaine manière, l’État ne fait pas la différence »9, c’est l’idée que l’État n’est pas en mesure de changer quelque chose, de peser assez lourd dans la balance (une autre façon de rendre to make a difference?).

Enfin, voici des exemples où la tournure rejoint sa jumelle avec l’article indéfini : « c’est en se mobilisant que la population peut espérer faire la différence » (Le Droit, 12.12.91); « le Comité-Canada compte bien faire la différence » (Le Droit, 30.09.92); « je crois sincèrement que nous ferons la différence » (Le Droit, 28.06.94); « les grandes gueules qui pensent avoir fait la différence cet été » (Le Devoir, 16.10.02)…

Il est clair que « faire la différence » est entré dans l’usage (plusieurs dictionnaires l’enregistrent – mais pas l’Académie –, plus de 600 000 occurrences sur Internet), et on serait presque tenté d’en dire autant de sa jumelle (plus de 100 000). Si, devant un exemple comme « ce vote peut faire toute une différence pour Paul Martin » (Le Droit, 20.05.05), on est prêt à se montrer indulgent, pourquoi l’est-on moins lorsqu’on lit : « Gérald Savoie est convaincu qu’il pouvait faire la différence à Montfort » (Le Droit, 02.07.05); « des députés plus influents démontreront qu’on peut faire une différence au Parlement » (Le Devoir, 26.11.03)? Ce qui nous fait hésiter, est-ce la difficulté à mesure cette différence? Difficile à dire, mais je dois avouer que « faire une différence », dans ce sens, me chicote toujours.

Par ailleurs, les emplois avec « différence » semblent en train de se multiplier. On en arrivera peut-être un jour à sanctionner ce vieil usage condamné depuis longtemps par le Comité de linguistique de Radio-Canada, « cela ne me fait pas de différence », pour dire « cela m’est égal, indifférent ». L’Académie donne à l’expression « cela ne fait pas de différence » le sens de « cela ne change rien ». Mais le TLF va un peu plus loin et écrit « être égal, indifférent ». Et – sûrement dans un moment d’égarement – les rédacteurs donnent ce bel exemple de Louis Hémon0 : Il peut mouiller à cette heure (…). Ça ne nous fera pas de différence. Évidemment, ce n’est pas Hémon qui parle, mais le père Chapdelaine. Mais nous savons maintenant que nous commettons cette faute depuis à peu près un siècle. Il devrait y avoir prescription pour les fautes de langue, vous ne croyez pas?

Retour à la remarque 1* Le sic est de Pierre Bourgault, qui cite le chef de l’Action démocratique du Québec, Mario Dumont.

NOTES