Robert Bellerive
(L'Actualité terminologique, volume 29, numéro 2, 1996, page 11)

Il est de ces interdits qui ont la vie dure. Malgré l’emploi assez fréquent d’une expression dans la langue de tous les jours, il se trouve souvent des linguistes de bonne foi pour faire comme si le tour n’existait pas, ou encore pour le condamner sans autre forme de procès.

Tenez : ils sont légion ceux qui, dans les pays de la Francophonie, se servent du verbe affecter pour exprimer l’idée d’« avoir un effet fâcheux sur quelque chose ». Des écrivains, et non des moindres, ont trempé leur plume dans l’encre de cet usage. Rien n’y fait. Les dictionnaires courants1 semblent ignorer l’acception, et des ouvrages consacrés aux difficultés du français la dénoncent2. Pour ces derniers, affecter, au sens de « produire un effet sur », appartiendrait exclusivement au domaine physiologique ou psychique. Va pour « Elle fut affectée par cette nouvelle », mais sus à &laqu; Cette querelle a affecté notre amitié »!

Or, Joseph Hanse3 utilise justement ce dernier exemple pour illustrer l’un des emplois corrects du verbe. Ce n’est pas tout. Dans un grand recueil des usages de la langue française4, il est question de baisse qui « affecte tous les produits », de ponctions fiscales qui « affectent le contribuable […] en sa qualité de consommateur ». Un dictionnaire réputé5, muet à la rubrique affecter dans le sens qui nous intéresse, se commet pourtant à la définition du mot modification : « changement qui n’affecte pas l’essence de ce qui cange ». Une encyclopédie de renom6 y va de l’exemple suivant : « La baisse affecte surtout les vins courants. » Un grand dictionnaire de langue7 mentionne des transformations qui « pourraient affecter le Commissariat à l’énergie atomique […] ». Un autre8 évoque des orages qui « affectent les récoltes ». Et Georges Duhamel écrit9 : « L’esprit de la dictature n’affecte pas seulement les choses de la politique… »

Difficile donc de proscrire l’emploi d’affecter pour traduire l’idée générale d’« exercer une action pénible sur une chose ». La qualité des sources est on ne peut plus éloquente. Même que les explications données dans certains ouvrages10 laissent penser qu’affecter pourrait (peut-être) aussi s’employer sans que le verbe exprime nécessairement une action fâcheuse. Qu’on en juge par cette définition11 : « agir sur (en bien ou en mal) » et par l’exemple12 tiré del’œuvre de Victor Hugo : « Toutes ces différences n’affectent que la surface des édifices. » Mais là, nous ne sommes plus tout à fait sur le même terrain.

Pour ce qui est du sens qui nous intéresse, le traducteur ou le rédacteur soucieux de diversité, de précision, dispose par ailleurs d’une belle palette d’équivalents pour rendre finement les nuances de la pensée. En voici quelques-uns, empruntés à diverses sources :

NOTES