Kim Lacroix
(L'Actualité langagière, volume 7, numéro 4, 2010, page 28)

Lorsque j’ai entrepris ma maîtrise ès arts en traduction à l’Université d’Ottawa, je travaillais déjà dans le domaine. Comme bon nombre de nouveaux traducteurs, j’avais rapidement constaté les différences entre ce qu’on enseigne à l’université et le monde du travail. « Ne me dites pas que je n’ai pas une semaine pour traduire ces 300 mots! » Évidemment, on n’a pas ce luxe dans la vraie vie.

Comme les langues de spécialité m’ont toujours intéressée, je me suis demandé ce que font les traducteurs et les terminologues chevronnés lorsqu’ils doivent trouver l’équivalent d’un terme spécialisé. Comment mènent-ils leurs recherches terminologiques? Emploient-ils la méthode qu’ils ont apprise à l’université? Quelles sources consultent-ils? Je me suis également demandé si ces deux groupes utilisaient les outils offerts sur le marché (extracteurs de termes, corpus comparables et parallèles, concordanciers, etc.) ou d’autres outils qui m’étaient inconnus. Je voulais savoir à quels outils et à quelles sources ils avaient réellement recours.

Pour trouver réponse à ces questions, j’ai décidé de mener un court sondage* sous la supervision d’Aline Francœur, Ph. D. J’étais tout particulièrement intéressée par la recherche terminologique ponctuelle (plus précisément la recherche terminologique ponctuelle bilingue). Par conséquent, le sondage a ciblé ce type de recherche, et non pas la recherche thématique**.

Qu’est-ce qu’une recherche terminologique ponctuelle?

Ce type de recherche, sans doute le plus commun, vise à répondre à un besoin précis et parfois unique (donc ponctuel). Une recherche ponctuelle répond à une question précise (souvent urgente), par exemple : « Que signifie bande passante? » ou « Quel est l’équivalent anglais de parachutiste? ». Selon Célestin, Godbout et Vachon-L’Heureux, qui ont coécrit Méthodologie de la recherche terminologique ponctuelle, « […] quiconque […] a fait un jour l’effort de vérifier le sens d’un mot, de chercher le terme correspondant à une notion ou d’essayer de découvrir l’équivalent d’un terme étranger dans sa langue, a déjà en quelque sorte effectué une recherche terminologique ponctuelle1 ». Donc, la recherche terminologique ponctuelle bilingue est la recherche de l’équivalent d’un terme dans une autre langue.

Comment la recherche terminologique ponctuelle est-elle menée?

D’abord il faut vérifier si la recherche n’a pas déjà été effectuée. Il s’agit de consulter les bases de données terminologiques, les dictionnaires bilingues et les lexiques. Si le terme ne s’y trouve pas, il faut alors effectuer une « vraie » recherche terminologique bilingue. Selon la plupart des manuels de terminologie***, les étapes à suivre pour trouver un équivalent sont les suivantes :

  1. Déterminer le domaine du terme de départ.
  2. Définir le terme de départ.
  3. À l’aide du contexte et des définitions du terme, déterminer ses caractéristiques et trouver des mots-clés connexes.
  4. À l’aide des caractéristiques ou des mots-clés, chercher un terme équivalent dans des documents sur le domaine du terme de départ, mais écrits dans la langue du terme d’arrivée. Par exemple, pour trouver l’équivalent du terme slider dans le domaine de l’équipement de parachutisme, on pourrait utiliser les mots-clés se trouvant dans le contexte et se traduisant facilement en français, comme « équipement de parachutisme », « parachute », « aile », « voilure », « tissu », « œillet », etc.****

Selon la théorie de la terminologie, la « documentation en langue cible » ne devrait pas comprendre des traductions, car celles-ci ne sont pas rédigées dans un langage « naturel ». Cependant, les résultats du sondage montrent que les langagiers utilisent des textes traduits dans le cadre de leurs recherches terminologiques ponctuelles.

Pourquoi la recherche terminologique ponctuelle est-elle importante?

Même les textes généraux peuvent comprendre du jargon, c’est-à-dire un vocabulaire spécialisé propre à un domaine particulier. Une recherche terminologique ne consiste pas uniquement à chercher un terme dans un dictionnaire bilingue ou une base de données afin de trouver son équivalent. Elle demande une analyse approfondie des systèmes et des concepts ainsi qu’une très bonne connaissance des règles linguistiques et des modes de formation des mots. Il est important de bien cerner le domaine du terme avant de le chercher dans un dictionnaire ou une base de données terminologiques. Par exemple, le terme anglais survey a différents sens (et divers équivalents) selon le domaine. En effet, il se traduit par enquête ou sondage en statistique et par arpentage en géomatique. Facile de déterminer le domaine d’n terme? Pas toujours, car le contexte peut compliquer les choses!

Résultats du sondage

Malheureusement, j’ai dû restreindre la portée de mon sondage puisqu’il a été réalisé dans le contexte de mes études de maîtrise. Comme j’étais limitée dans le temps, je n’ai pas pu faire deux sondages, un destiné aux francophones et l’autre, aux anglophones. J’ai donc décidé de sonder uniquement les traducteurs traduisant de l’anglais vers le français ainsi que les terminologues travaillant principalement en français (avec la possibilité de sonder ultérieurement des traducteurs travaillant dans d’autres combinaisons linguistiques). Le sondage a été réalisé en français.

J’ai sondé 93 traducteurs et 18 terminologues. Cependant, seulement 67 traducteurs et 8 terminologues ont répondu à l’ensemble des questions. Comme le nombre de terminologues sondés n’est pas suffisant pour constituer un échantillon représentatif, seules les réponses des traducteurs sont examinées dans le présent article.

La plupart des traducteurs sondés, 54,8 % pour être exact, comptaient de 2 à 10 années d’expérience, tandis que 28,2 % d’entre eux en comptaient de 20 à 30. L’expérience des autres traducteurs se situait entre ces deux fourchettes. Fait non étonnant, 62,1 % des traducteurs travaillaient à la fonction publique. Les autres traducteurs travaillaient dans des cabinets de traduction privés (15,1 %), à la pige (13,6 %) ou pour des entreprises du secteur privé (9,2 %).

Le sondage était divisé en trois parties. La première visait à recueillir des renseignements sur les répondants : scolarité et antécédents professionnels. Dans la deuxième, qui comprenait trois questions ouvertes, je demandais aux répondants de a) décrire une recherche terminologique ponctuelle type; b) nommer les trois catégories d’outils qui, selon eux, sont les plus utiles; c) nommer les trois outils les plus utiles, selon eux, dans une recherche terminologique ponctuelle. Enfin, la troisième partie renfermait une série de questions sur la fréquence de consultation de sources précises. Les questions étaient formulées comme suit : « À quelle fréquence consultez-vous la source “x” lorsque vous menez une recherche terminologique ponctuelle bilingue? » Les réponses proposées étaient :« Toujours », « Presque toujours », « Assez souvent », « Rarement » et « Jamais ».

Dans la deuxième partie, les bases de données terminologiques, les dictionnaires généraux et Internet figurent, sans surprise, parmi les catégories d’outils nommées le plus souvent. Cependant, j’ai des réserves quand quelqu’un me dit : « Je l’ai trouvé sur Internet. » Bien sûr, Internet regorge de sources d’information très utiles, mais il faut s’en servir avec discernement. (Tout professionnel vérifierait la pertinence d’un terme trouvé sur un site Web dont l’auteur et la date de création sont inconnus, surtout si ce site est écrit entièrement en Comic Sans sur fond rose!)

Voici les résultats de la troisième partie du sondage :

Source Fréquence de consultation
Toujours –
Presque toujours
Assez souvent Rarement – Jamais
Dictionnaires généraux de langue française 47,7 % 44,2 % 8,1 %
Textes traduits (en ligne) 26,8 % 55,8 % 17,5 %
Textes traduits (version électronique) 25,6 % 45,3 % 29,1 %
Dictionnaires spécialisés 17,5 % 47,7 % 34,9 %
Textes juridiques (lois, contrats) 16,3 % 39,5 % 44,2 %
Textes spécialisés 15,2 % 34,9 % 50,0 %
Dictionnaires généraux bilingues 9,1 % 46,6 % 44,3 %
Collègues 7,0 % 65,1 % 27,9 %
Dictionnaires généraux de langue anglaise 7,0 % 24,4 % 68,6 %
Clients 5,9 % 44,7 % 49,4 %
Wikipédia 4,7 % 41,9 % 53,5 %
Normes techniques 4,7 % 18,6 % 76,8 %
Experts en la matière (langue cible) 2,4 % 31,0 % 66,7 %
Encyclopédies générales 2,3 % 9,3 % 88,3 %
Bases de périodiques 1,2 % 16,5 % 82,3 %
Experts en la matière (langue source) 0,0 % 27,4 % 72,6 %

Certaines des sources dans lesquelles les traducteurs auraient, selon les manuels de terminologie, le plus de chances de trouver des équivalents fiables (documentation sur le même domaine dans la langue cible : bases de périodiques, normes techniques, etc.) semblent être les sources les moins consultées. Bien sûr, les normes techniques et les textes juridiques ne sont utiles que s’ils existent dans le domaine de recherche.

Les sources qui, en théorie, sont moins fiables pour la recherche terminologique (textes traduits) semblent être les plus consultées. La façon la plus facile de trouver un équivalent consiste parfois à associer un texte en langue source avec sa traduction. De plus, les traducteurs disposent de peu de temps pour lire de la documentation en langue cible afin de trouver un équivalent en langue source. Mais une façon plus rapide et peut-être plus fiable que de recycler le terme trouvé par un autre traducteur consiste à chercher des patrons de connaissances (en plus de simples mots-clés) dans des corpus unilingues portant sur le domaine du terme faisant l’objet de la recherche.

Qu’est-ce qu’un patron de connaissances?

Un patron de connaissances est un patron lexical qui est répétitif et transmet des renseignements propres au domaine sur le terme2. Voici des exemples :

L’utilisation de corpus et de patrons de connaissances n’est pas nouveau en terminologie. J’en traite cependant ici, car cette méthode pourrait vraiment aider les traducteurs. Comme Lynne Bowker, Ph. D., l’a signalé dans un article3 paru en 1998, les avantages de la consultation d’un corpus de textes électroniques comprennent la facilité d’utilisation (on n’a pas à lire tout le texte à la recherche de mots-clés), la rapidité de consultation, l’actualité des textes comparativement aux dictionnaires et le fait que la technologie actuelle nous permet de créer et de stocker des corpus plus volumineux et plus riches que bon nombre d’autres ressources, et ce, simplement en raison de leur taille. Des corpus spécialement con&ccedl;us peuvent être plus utiles que Google (oui, Google!), car ils éliminent presque la totalité du « bruit », c’est-à-dire les textes ou les pages Web non fiables ou les textes non pertinents. Les corpus permettent de diminuer le temps passé à évaluer la qualité des sources.

Je suis loin d’être une experte des patrons de connaissances et de la création de corpus, mais je crois fermement en l’utilisation optimale des outils électroniques actuels. De plus, je crois en l’importance d’employer le bon terme en fonction du contexte et, par conséquent, en l’importance de la recherche terminologique. Selon moi, des recherches terminologiques approfondies et efficientes pourraient accroître la qualité des textes, la rapidité de traduction et, en conséquence, la satisfaction des clients. Rapidité, prix concurrentiel et qualité – pourrait-on réfuter la croyance populaire selon laquelle on ne peut offrir que deux de ces éléments? Sommes-nous en fait en mesure d’offrir les trois?

Références

Bowker, Lynne, et Jennifer Pearson. Working with Specialized Language. A Practical Guide to Using Corpora, Londres, Routledge, 2002.

Cabré i Castellví , Maria Teresa. Terminology. Theory, Methods, Applications, Amsterdam, John Benjamins Publishing Company, 1999.

Dubuc, Robert. Terminology: A Practical Approach, adapté par Elaine Kennedy, Brossard, Linguatech éditeur inc., 1997.

Dubuc, Robert. Manuel pratique de terminologie, 4e éd., Brossard, Linguatech éditeur inc., 2002.

L’Homme, Marie-Claude. La terminologie : principes et techniques, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2004.

Pavel, Silvia, et Diane Nolet. Précis de terminologie, 2001. [2010-08-20]

Rondeau, Guy. Introduction à la terminologie, 2e éd., Chicoutimi, Gaëtan Morin éditeur, 1984.

Remarques

Notes