André Racicot
(L'Actualité terminologique, volume 34, numéro 4, 2001, page 19)

Les attentats perpétrés il y a quelques mois à New York et à Washington ont mis les talibans sur la sellette. On a beaucoup épilogué sur les dimensions religieuses et politiques du régime de Kaboul; en revanche, la graphie du mot taliban, elle, suscite peu de controverse. Pourtant, le pluriel de taliban n’est pas constant. Certains écrivent les taliban, d’autres les talibans. Pourquoi cette réticence à mettre le « s » du pluriel?

On observe d’ailleurs le même phénomène avec deux autres mots d’origine arabe, moudjahidine et fedayine. Pour tenter d’y voir clair, voici quelques définitions :

Ces trois termes, taliban, moudjahidine, fedayine, sont déjà le pluriel d’un mot arabe ou afghan. En français, le singulier original est rarement employé, de sorte que la forme importée sert à la fois à former le pluriel et le singulier. Un taliban, des talibans. Mais pourquoi la graphie concurrente les taliban?

Certains partent du principe que, en langue afghane, taliban est déjà un pluriel en soi; à leurs yeux, il est donc inutile d’y ajouter la marque française du pluriel. Ils écrivent donc les taliban. C’est pourquoi on voit aussi les moudjahidine et les fedayine, eux aussi des pluriels, cette fois-ci en arabe.

Ces graphies sans « s » sont-elles justifiées? À mon avis, nullement, car l’usage français dans ce domaine est clair. Les mots étrangers francisés, qu’ils soient à l’origine un pluriel ou un singulier, prennent aujourd’hui la marque française du pluriel. Voici quelques exemples :

On voit donc que la marque française du pluriel s’impose pour taliban, moudjahidine et fedayine. D’ailleurs le Petit Robert comporte la note suivante à l’entrée moudjahidin : « On écrirait mieux des moudjahidines. »

La forme adjectivale de taliban est plus rare, mais quand même acceptable dans la mesure où elle respecte le génie du français : le pouvoir taliban. La forme féminine talibane, quant à elle, commence à s’imposer. L’actualité est en effet une dévoreuse de mots et elle impose parfois ses usages, plus ou moins heureux. Mais au fond, s’il y a un pouvoir taliban, pourquoi n’y aurait-il pas une politique talibane? Sur le plan grammatical, il n’y a pas de quoi en faire tout un plat, ne croyez-vous pas?