Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 6, numéro 2, 2009, page 20)

Q. La tournure le deuxième plus grand, le deuxième plus important, le troisième meilleur, etc., est-elle devenue acceptable?

R. On se doute que cette construction n’est pas le fruit de l’idée géniale qu’aurait eue un jour un francophone d’intercaler un ordinal (le deuxième) dans un superlatif (le plus important) : elle est sortie tout droit du mot à mot (the second most important). Quelques exemples :

Le deuxième plus important câblodistributeur, Shaw Communications, a perdu plus de 28 000 abonnés au service de base au cours de l’exercice financier.
La Presse, 20 octobre 2002

Le Canada est le deuxième plus grand producteur d’hydroélectricité au monde.
Sur le site de Ressources naturelles Canada

L’un des rares mérites de la crise économique qui a éclaté à l’automne 2008 est d’avoir donné du travail aux superlatifs. Un exemple parmi des milliers :

L’euphorie est un sentiment qui ne dure pas très longtemps, comme en a témoigné jeudi la deuxième plus grande perte de l’histoire de la Bourse de Tokyo. […] L’indice a suivi le mouvement du Dow Jones, qui avait enregistré mercredi la deuxième pire saignée de son histoire avec un recul de 733,08 points.
cyberpresse.ca, 16 octobre 2008

On rencontre parfois la tournure dans les meilleurs journaux français :

Le « tigre celtique  » [= l’Irlande] doit en très grande partie à son entrée dans la Communauté (1973) d’être passé, en deux décennies, de la misère à l’opulence, ancien pays le plus pauvre d’Europe devenu le deuxième plus riche de l’Union européenne en produit intérieur brut (PIB) par habitant.
Le Monde, 11 juin 2008

Tout commode qu’il apparaisse à de nombreux rédacteurs, le calque donne parfois l’impression de prendre beaucoup de place dans la phrase et rend le style pâteux :

Avec plus de 400 boutiques, le quatrième plus grand centre commercial d’Amérique du Nord est devenu le centre du développement économique et résidentiel de ce qui était essentiellement, avant son arrivée, un grand marécage inoccupé.
Le Soleil, 22 avril 2002

Il peut être franchement abusif, comme dans ce questionnaire sur le recyclage que la ville de Kirkland, près de Montréal, a envoyé à ses résidants :

15. Laquelle de ces suggestions vous inciterait à recycler davantage? (Veuillez s.v.p. indiquer vos 3 meilleurs choix par ordre de préférence. 1 = plus important, 2 = deuxième plus important, 3 = troisième plus important)1.

Dans cette question, visiblement traduite de l’anglais, il suffisait d’écrire : du plus important (1) au moins important (3). C’est encore chanceux qu’on n’ait pas demandé dix choix.

Ceux que le calque rebute peuvent se rassurer : les solutions de rechange sont à portée de main, les journalistes eux-mêmes étant encore nombreux à opter pour des tournures idiomatiques.

Souvent, le superlatif est superfétatoire : l’une des solutions les plus simples est donc de l’enlever. La deuxième plus importante industrie du pays rallonge inutilement la deuxième industrie du pays, toujours clair en contexte et plus convivial à la lecture. Contrairement à beaucoup d’autres anglicismes, on ne va pas ici à l’anglais pour la concision, puisque le calque n’apporte aucun gain. Il y a presque du zèle à vouloir faire long : les locuteurs en général ont plutôt le réflexe opposé.

Voilà donc une première solution, facile, qui sonne juste et donne même un peu de mordant au style :

Plus tôt à la Maison-Blanche, le président américain a reçu le premier ministre du Japon, deuxième puissance économique mondiale, qui vit une crise plus longue et plus dévastatrice encore.
Entendu au téléjournal de Radio-Canada, 24 février 2009

La deuxième puissance mondiale est le vrai maître d’œuvre du corridor économique est-ouest.
Le Monde diplomatique, 1er août 2008

La Chine, deuxième puissance mondiale de l’Internet.
chine-informations.com, 16 août 2002

Apprécions l’économie que le tour permet de réaliser dans des phrases où il apparaît plus d’une fois :

Cette approche a permis en un temps record de faire du pays la quatrième économie et la deuxième puissance commerciale de la planète.
Le Devoir, 10 juillet 2007

Les pays asiatiques n’avaient pas jusqu’à présent apporté de réponse coordonnée à la crise qui, non seulement touche déjà le Japon, deuxième puissance économique mondiale, mais commence aussi à atteindre la Chine, la quatrième économie, et l’Inde, la dixième, selon l’aveu de leurs dirigeants.
Le Devoir, 25 octobre 2008 (dépêche de l’AFP)

Sur le site lesaffaires.com, un professeur d’économie de l’UQAM écrit, le 11 avril 2007 :

Le Canada autosuffisant en pétrole et en gaz, le troisième producteur pour le gaz naturel et le sixième pour le pétrole, se voit imposer des prix à la hausse en raison d’événements qui se produisent en Iran, en Irak ou en Arabie saoudite.

On peut imaginer le carambolage que causerait dans de telles phrases une série de plus grand ou de plus important. L’emploi du mot rang est également efficace. Dans la suite du premier exemple cité au début, on lit :

Cogeco, qui arrive au quatrième rang du secteur de la câblodistribution, devrait faire connaître ses propres chiffres aujourd’hui, et Vidéotron, au troisième rang, la semaine prochaine.

Ces formulations succinctes sont si répandues que la deuxième économie mondiale, par exemple, est devenue une périphrase figée pour désigner le Japon, comme la deuxième puissance mondiale pour la Chine :

La deuxième économie mondiale est entrée en récession au troisième trimestre.
Le Devoir, 29 novembre 2008 (dépêche de l’AFP)

Je ne suis pas sûr qu’on s’habituerait de sitôt à appeler couramment le Japon la deuxième plus grande économie mondiale. On forme des périphrases du même genre avec le mot numéro, comme dans Alcoa, numéro un mondial de l’aluminium.

Une formulation ingénieuse, courante dans l’usage actuel, consiste à compléter la mention du rang à l’aide de la préposition après :

La France était, en 1930, la deuxième puissance coloniale du monde après la Grande-Bretagne.
Le Nouvel Observateur, 3 janvier 2008

Le pays [= la Bolivie] est le troisième producteur mondial de cocaïne, après la Colombie et le Pérou.
Le Figaro, 19 février 2009

On se doute qu’à partir du quatrième, l’emploi d’après suppose qu’on énumérera tous ceux qui précèdent. L’utilité de ce genre de construction est donc limitée; elle sert surtout à désigner les premiers de la liste : le deuxième et le troisième peut-être.

Hélas, omettre le superlatif ne fonctionne pas toujours. Il faut y penser à deux fois avant de remplacer le deuxième plus important lot a été remporté par le deuxième lot a été remporté. On ne parle pas du deuxième lot à être tiré, mais du deuxième en importance. Il faut donc faire attention à ce que l’on dit. Dans l’exemple suivant, l’amputation du superlatif entraînerait un grave faux sens :

Après la deuxième plus grande chute de l’histoire à Wall Street, il est inévitable que les actions japonaises plongent.
La Presse, 16 octobre 2008

Octobre 2008 a été la deuxième chute dans l’histoire de Wall Street par son ampleur.

C’est une autre solution pratique : l’indication du critère à partir duquel est établi le palmarès en question :

La cinquième ville en importance aux États-Unis met présentement la touche finale à son réseauWi-Fi.
La Presse, 31 mars 2007

Avec 150 millions de personnes, la minorité musulmane [de l’Inde] … constitue la deuxième population musulmane en importance au monde.
Le Devoir, 29-30 novembre 2008

Dans l’exemple du Monde cité au début, le deuxième plus riche de l’Union en produit intérieur brut, le critère rendait le superlatif inutile. Même faiblesse dans :

EnCana, deuxième plus grande entreprise au Canada par l’importance de sa valorisation boursière, a annoncé le mois dernier qu’elle allait se scinder en deux.
La Presse, 17 juin 2008

C’est porter à la fois la ceinture et les bretelles, comme dans cet autre pléonasme, encore plus gros, relevé sur le site de l’OCDE : Le Canada est le deuxième plus grand pays du monde en superficie. Le rédacteur avait pourtant la solution clés en main : ne suffisait-il pas d’écrire que le Canada est le deuxième pays du monde en superficie?

Au déclenchement de la crise économique, une multitude de publications francophones ont repris cette autre tournure intéressante, peut-être attribuable à l’AFP :

La production industrielle aux États-Unis a chuté en septembre, enregistrant une baisse de 2,8 %, soit son recul le plus fort depuis décembre 1974.

L’important est de constater que les bonnes formulations ne manquent pas, de sorte qu’il n’est pas sûr que le calque s’imposera définitivement.

Sur le terrain de la logique, il part perdant. En principe, le deuxième plus important devrait venir après le premier plus important. Mais ce tour a l’air si ridicule que l’usage n’en a jamais voulu. Pourtant, il superpose un ordinal et un superlatif désignant la même entité : le premier et le plus important. Tandis qu’on ne peut être à la fois le deuxième et le plus important. On devrait aussi hésiter à parler du dixième plus important, qui commence à avoir l’air prétentieux, surtout si la liste s’arrête à dix.

Sauf que c’est sur le terrain de l’usage que la joute a lieu. Et là, certains de ces calques sont plus coriaces que d’autres. C’est le cas de meilleur. Dans l’exemple suivant, on pourrait à la rigueur se contenter de faire sauter le superlatif, mais le résultat aurait quelque chose de bancal :

Gébré, troisième, établit la septième meilleure performance de tous les temps (2h06m35s) à son premier marathon.
La Presse, 23 avril 2002

Quand l’élan de l’inspiration nous a fait parler du deuxième meilleur joueur de l’équipe, il est également difficile de redresser la situation :

Il a été le deuxième meilleur joueur de la Ligue nationale et peut-être même le meilleur.
Le Droit, 28 mai 2008

Il faut étoffer, non seulement en précisant le critère mais en modifiant s’il le faut la syntaxe, avec des tours comme deuxième des meilleurs joueurs de la Ligue nationale, troisième des joueurs les mieux payés, puisque les meilleurs ou les mieux payés forment sans doute un groupe distinct. Dans d’autres cas, on pourra recourir à des tournures comme septième au classement ou classé septième au monde. De même, si l’on ne veut pas écrire :

[Liliane Bettencourt est] la première fortune d’Europe et la deuxième femme la plus riche du monde
lexpress.fr, 30 novembre 2000

L’investissement de M. Slim, deuxième homme le plus riche du monde selon le magazine Forbes, s’effectuera par l’achat d’actions préférentielles
Le Monde, 21 janvier 2009

il est obligatoire d’étoffer : deuxième des plus riches, parmi les plus riches, dans la liste des plus riches, pour la richesse, etc. On doit se creuser un peu la tête pour éviter le calque, qui profitera de la moindre paresse du rédacteur.

Au total, l’éventail des solutions est quand même large. On peut dire le deuxième tout court, le deuxième après, ou le deuxième

en importance, en volume, en richesse…

par la taille, par sa population…

pour la richesse…

du point de vue de la taille, de la richesse…

au classement

parmi les plus riches

des meilleurs, des plus riches…

dans le lot, dans la liste des plus riches…

ou, selon le cas, parler du premier, du plus important depuis…, d’un tel classé deuxième…, ou indiquer le rang, et ainsi de suite.

La tournure est irrégulière. Va-t-elle le rester? Tous nos dictionnaires des anglicismes – le Colpron, le Grand glossaire de Jean Forest, les 1300 pièges de Chouinard, etc. – la dénoncent. Les éditions récentes des dictionnaires bilingues, comme le Harrap’s Unabridged et le Hachette-Oxford de 2007, prennent soin de traduire les tours anglais correspondants par des expressions comme :

après le doyen de l’équipe, c’est le plus vieux

le second par la taille, par le revenu

la deuxième ville du Portugal, etc.

Lionel Meney met le calque dans sa nomenclature des québécismes, pour reconnaître aussitôt qu’il est très répandu dans le journalisme européen, et même « en passe de devenir la norme2  ». André Goosse, dans la quatorzième édition du Bon usage3, est inquiet lui aussi, mais plus prudent : usage propre au style journalistique, dit-il, et qu’il juge « sujet à caution ».

Il est fort possible que certaines des expressions, plus tenaces, finissent par se figer dans l’usage. Mais il serait un peu cavalier de lâcher carrément la bride à une construction qui, la plupart du temps, est lourde et si facile à remplacer.

NOTES