Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 16, numéro 10, 1983, page 9)

Mais la confusion des enjeux n’a pas été le fait que du parti québécois…
(Lise Noël, Le Devoir, 21.2.83)

À lire les journaux ces derniers temps, on pourrait croire que le jeu est devenu le passe-temps favori des habitants de notre village planétaire : il n’y est plus question que d’« enjeux ». La « gravité des enjeux », « collectifs » ou « sociétaires », appelle une « clarification des enjeux », de manière à informer l’opinion des « vrais enjeux », voire des « enjeux réels », pour ne pas dire des « enjeux véritables ».

Comme tout traducteur qui se respecte, je me suis demandé à quoi cela pouvait correspondre en anglais. J’ai consulté plusieurs dictionnaires, mais ils nous proposent tous la même chose : « stakes », « what is at stake ». C’est un peu court. Il ne me restait plus qu’à trouver par moi-même. Après (mûre) réflexion, j’en suis arrivé à la conclusion que, dans bien des cas, c’est le mot issue qui ferait sans doute le mieux l’affaire.

Le dictionnaire Random House enregistre dix-neuf (!) acceptions pour issue. Examinons-en deux. La première :

A point, matter, or dispute, the decision of which is of special public importance: the political issues1.

(Cela correspond bien à nos « problèmes » ou « questions politiques ».)

La seconde :

A point the decision of which determines a matter: The real issue in the strike was not money but the right to bargain collectively.

Avec cette définition en tête, amusez-vous à traduire ces quelques phrases :

Les épiscopats connaissent le même sort dans la mesure où ils interviennent dans des enjeux de société2.

Les seuls enjeux véritables depuis 1973 ont toujours porté sur les structures scolaires3

À force d’investir émotivement dans ce débat nous frôlons le ridicule et nous escamotons d’autres enjeux4.

Il se peut que, dans un cas ou dans l’autre, vous sentiez le besoin d’étoffer, de parler d’issues at stake, mais ne pourrait-on pas, à la rigueur, se contenter d’issues? J’ai d’ailleurs demandé à un collègue anglophone de me traduire deux phrases semblables, et c’est le terme qu’il a retenu.

Jusqu’ici, j’ai donné la parole aux journalistes québécois.

C’est maintenant au tour de leurs collègues français.

La complexité des enjeux ne peut que s’exprimer à travers une multiplicité de voix5.

Le partage du temps de travail sera l’un des enjeux centraux du IXe Plan6

On peut mobiliser les Français pour soutenir le défi immédiat d’une guerre économique s’ils en comprennent la nécessité et les enjeux7.

Un débat fondé sur (…) une vision plus claire des enjeux, des objectifs, mais aussi des risques8.

Cette dernière citation est tirée de Médias et Langage. J’y ai rencontré deux autres exemples, du même auteur, ainsi qu’une rubrique qui s’intitule – vous l’avez deviné – Enjeux. Il s’agit d’un entretien avec un spécialiste qui porte sur les grandes questions de l’heure dans le domaine de l’audiovisuel et de la langue.

Enfin, il y a quelques années, l’Association française de normalisation a senti le besoin de rebaptiser son très sérieux Courrier de la normalisation. Nouveau titre : Enjeux.

Dans les deux cas, pourrait-on trouver mieux que Issues?

Bien sûr, enjeu n’est pas l’équivalent passe-partout de issue. Le plus souvent, peut-être, on pourra suivre les dictionnaires et traduire par question, problème ou sujet. Mais il y a des moments où enjeu pourrait nous permettre de nous tirer d’affaire avec brio. Je pense notamment aux cas où le rédacteur anglophone se laisse aller à sa manie « binairite » (j’entends par là l’emploi de deux éléments : verbes, substantifs, etc.). Combien de fois en effet n’avez-vous pas rencontré des expressions comme « issues and concerns », « problems and issues »?

On dirait presque que c’est à cette tournure que pensait l’auteur de cette phrase :

(…) dans une affaire où ils mêlent comme à loisir [sic] les questions et les enjeux9.

En terminant, j’aimerais indiquer une nouvelle piste à ces éternels insatisfaits que sont nos traducteurs.

Il n’est pas sûr que le chômage, à lui seul, coûte beaucoup de sièges aux républicains (…), car beaucoup de scrutins seront déterminés comme d’habitude, par des thèmes locaux10.

M’accuserait-on d’hérésie si je traduisais par « local issues »?

NOTES