Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 6, numéro 4, 2009, page 19)

Q. Dans les motifs d’un jugement de la Cour fédérale, on relève à plusieurs endroits la tournure suivante :

Or, le défendeur a-t-il fait remarquer, c’est aux demanderesses qu’incombe le fardeau de démontrer que demander le statut de résident permanent de l’extérieur du Canada leur occasionnerait des difficultés.

Comme l’agente a appelé les demanderesses pour obtenir plus d’information et corriger le dossier, le défendeur a-t-il soutenu, la preuve n’a pas été apportée qu’on leur avait complètement dénié l’occasion d’être entendues.

Cette inversion est-elle acceptable?

R. Elle est aussi inacceptable que le serait dans un dialogue de roman une phrase comme : Pierre est parti, Marie dit-elle. On écrit bien sûr : Pierre est parti, dit Marie ou dit-elle. De la même manière, on n’écrirait jamais Le taux d’escompte ne sera pas abaissé, le gouverneur de la Banque du Canada a-t-il déclaré.

Il y a deux façons d’inverser le sujet en français : soit par l’inversion simple (Il est parti, dit Marie), soit par l’inversion complexe (Pierre est-il parti?). Dans le premier cas, le sujet est simplement placé après le verbe. Dans l’autre cas, il n’y a pas vraiment d’inversion, puisque le sujet reste à sa place, mais il est repris et redoublé par un pronom personnel. Le terme « inversion complexe » est toutefois bien ancré dans la terminologie des grammairiens.

Dans vos exemples, on a donc eu recours à l’inversion complexe. Cette inversion serait de mise, comme on vient de le voir, dans une interrogative, de sorte qu’on pourrait très bien demander :

Le défendeur a-t-il soutenu que la preuve n’a pas été apportée?

C’est d’ailleurs ce qu’on a fait dans un autre passage du même document :

Un manquement aux principes d’équité et de justice naturelle a-t-il été occasionné par le comportement négligent de l’ancien consultant des demanderesses?

Mais en ce qui concerne l’incise, non seulement l’inversion simple est bien établie dans l’usage, mais c’est une règle soutenue par de solides raisons.

Premièrement, il est obligatoire en français écrit d’inverser le sujet dans une incise. Ce n’est pas le cas, par contraste, dans l’interrogative : on a le choix de dire Aimez-vous Brahms? ou Est-ce que vous aimez Brahms? Si bien, comme le font remarquer les Le Bidois dans leur Syntaxe du français moderne, que « la seule inversion qui soit obligatoire et absolue, loin d’être comme on pourrait le penser en phrase interrogative, se trouve dans la phrase d’incise1 ».

Deuxièmement, elle doit être du type simple. Les auteurs de la Syntaxe prennent soin de le préciser : « En phrase incise, l’inversion se fait toujours suivant le type simple2. » La règle est énoncée aussi dans L’inversion du sujet dans la prose contemporaine de Robert Le Bidois : « Si le sujet est un nom, l’inversion se fait suivant le type simple3. » La question ne se pose pas en effet pour le pronom, puisqu’on écrirait simplement dit-elle. L’auteur rappelle à nouveau quelques pages plus loin « l’impossibilité de faire l’inversion complexe » dans l’incise (p.

Au moins deux autres ouvrages interdisent explicitement l’inversion complexe : la Grammaire méthodique du français4 :

Inséré à l’intérieur ou à la fin d’un passage au discours direct…, le sujet de la proposition incise est toujours postposé, qu’il soit pronominal ou nominal (l’inversion complexe étant exclue)

et le Précis de syntaxe du français contemporain de Wartburg et Zumthor5 :

En incise, on pratique en général l’inversion (toujours de type simple).

Pourquoi cette contrainte? Il faut comprendre le rôle que joue l’inversion en français. J’ai déjà parlé des divers cas où elle est soit possible, soit obligatoire, dans une chronique sur la locution non seulement… mais encore, dans L’Actualité terminologique, « Non seulement ou le sujet attrapé par la queue6 ». Par exemple, nous inversons volontiers le sujet dans des phrases telles que Peut-être viendra-t-il, parce que l’inversion moule la syntaxe dans une tournure en quelque sorte interrogative, qui exprime mieux le sens « inachevé » de la phrase. Dans de nombreux autres cas, elle joue plutôt un rôle logique, en soudant la phrase avec son contexte antérieur, afin de mieux en faire ressortir la dépendane logique : Puis arriva le 11 septembre. Aussi faut-il passer à l’action.

L’incise emprunte à ces deux rôles. Comme l’interrogative, elle constitue un énoncé « inachevé » ou incomplet : Marie dit ou dit Marie ne veut rien dire en soi; le verbe appelle un complément direct. D’autre part, sans l’inversion, les deux propositions de notre exemple, Pierre est parti et Marie dit, n’auraient aucun lien logique; elles seraient simplement juxtaposées : Pierre est parti, Marie dit. Et une fois le lien de dépendance effacé, plus rien dans la syntaxe n’indiquerait qui déclare que Pierre est parti : Marie ou l’auteur du texte? L’inversion signale que ce n’est plus l’auteur qui parle : la phrase est claire.

Rien n’interdirait jusqu’ici d’avoir l’inversion complexe. Il faut maintenant se rappeler que Pierre est parti, dit Marie reproduit en discours direct la phrase Marie dit que Pierre est parti. Il est évident que dans le tour indirect la citation occupe la place d’une complétive. En passant au discours direct, elle reste complément du verbe de l’incise, même si elle le précède. Par l’inversion simple, le français cherche à garder le verbe le plus près possible de la citation, c’est-à-dire de son complément.

Une inversion complexe échouerait à réaliser cette tâche. Je cite à nouveau Le Bidois, qui a analysé à fond cette construction : l’inversion simple est de règle parce qu’elle place l’incise « beaucoup plus nettement que ne pourrait le faire l’inversion complexe » dans la dépendance de la citation7.

Il fallait donc écrire dans nos exemples du début : Or, a fait remarquer le défendeur. A soutenu le défendeur. A déclaré le gouverneur de la Banque du Canada. Ou choisir le style indirect : Or le défendeur a fait remarquer que… a soutenu que…

Pour les curieux de l’histoire, signalons que l’inversion simple en incise est vieille comme le français. Dans les 4 000 vers de La chanson de RolandXIe siècle! – le verbe dire et d’autres verbes déclaratifs introduisent des répliques près de 250 fois. Or le sujet est très souvent inversé, toujours selon le type simple, et même parfois en début de phrase, sans doute sous l’influence de l’allemand d’après les spécialistes8 :

« Seignurs », dist Guenes, « vos en orrez noveles » (v. 336)
(= Seigneurs, dit Ganelon, vous en aurez de mes nouvelles)

Respunt Rollant : « Jo i puis aller mult ben! » (v. 254)
(= Roland répond : « Moi, je peux très bien y aller! »)

Dans La chanson de Roland, même quand le verbe déclaratif a un complément direct, ce complément vient en premier :

Ço dist il reis : « … » (v. 319)
( = Cela dit le roi : « … »)

Dans nos exemples, la citation est le complément. Lequel a ainsi gardé sa place depuis toujours.

Notes