Jacques Desrosiers
(L'Actualité terminologique, volume 33, numéro 3, 2000, page 14)

Il y a plusieurs années, un client en colère avait fait irruption dans notre service de traduction en agitant un document que nous avions livré avec une grosse « faute de français » au beau milieu de la page couverture. L’adjectif avait été accordé au féminin plutôt qu’au masculin dans le nom d’un important programme du Conseil du Trésor : l’Accroissement des pouvoirs et des responsabilités ministérielles, ancêtre des plans d’activités actuels. Le client jurait par « le Grevisse » qu’il fallait absolument écrire ministériels. Nous avons fait la correction; après tout, comme on s’en doute, le masculin l’emportait dans l’appellation officielle.

Nous n’étions pas les seuls à faire cette « erreur ». Trois années de suite, le rapport du vérificateur général adoptait spontanément le féminin. Paragraphe 8.69 du rapport de 1987 : Le ministère a soumis au Conseil du Trésor des propositions qui s’inscrivent dans le processus d’Accroissement des pouvoirs et responsabilités ministérielles (APRM). Même chose en 1988 (§ 4.5) et en 1989 (§ 25.2). Il s’agissait sans aucun doute de coquilles; mais qu’y a-t-il de plus naturel que de mettre au féminin l’adjectif placé à côté d’un nom féminin?

Il est ironique que le client ait invoqué le Grevisse, puisque Grevisse lui-même était beaucoup plus clément sur ces « accords par voisinage », auxquels il consacrait des exemples, des notes et des remarques sur trois pages dans l’édition de 1980 du Bon usage, – après avoir formulé la règle très simple que nous connaissons, mais qu’il savait contredite par un usage complexe s’étendant sur plusieurs siècles.

En écrivant ministérielles, nous avions en fait retrouvé une vieille tradition qui remonte au 16e siècle, et que de grands écrivains ont adoptée pour éviter les collisions choquantes entre le féminin et le masculin. Racine a écrit ces trois jours et ces trois nuits entières, et armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle, Baudelaire un malaise et une souffrance positive, Giraudoux conquérir un goût et une aise nouvelle. Certains, comme Proust, font la même chose dans des cas où le masculin n’aurait pourtant rien de choquant pour l’oreille : un désespoir et une agitation pareille. On voit que l’idée est d’accorder l’adjectif avec le nom le plus rapproché. André Goosse souligne dans la 13e édition du Bon usage que cette technique était admise, pour les adjectifs épithètes, par le célèbre grammairien Vaugelas, celui-là même qui au 17e siècle a inventé la notion de « bon usage ».

Il n’est pas étonnant que cette tradition ait refait surface au milieu des débats sur la féminisation. Céline Labrosse, entre autres, a plaidé en faveur de ces accords dans son ouvrage Pour une grammaire non sexiste, en se réclamant de la même tradition. Ce qui démontre qu’on peut être traditionaliste et avant-gardiste à la fois. Le guide du rédacteur évoque le principe en rappelant (au § 9.1.2 a) que certains préconisent d’écrire par exemple les candidats et les candidates choisies, plutôt que choisis.

Il faut rappeler que les accords par voisinage, ou de proximité, se rencontrent dans de nombreux autres cas bien connus, notamment lorsque des termes sont synonymes (il a démontré un courage, une énergie peu commune) ou placés par gradation (une expression d’abandon, de sécurité totale). Ces règles sont énoncées dans toutes les grammaires. Le mécanisme est donc déjà présent dans la langue. Mais certains ouvrages l’appliquent à d’autres cas. Joseph Hanse dans son Dictionnaire des difficultés propose d’écrire le drame et la comédie humaine. Les Le Bidois dans leur Syntaxe du français moderne (l’ouvrage date des années 30) acceptent volontiers un accord comme il aime l’art et la philosophie nouvelle, s’il n’y a pas d’ambiguïté; car, soulignentils, quand le fait que l’adjectif se rapporte aux deux noms est très évident, il semble superflu de le marquer par l’orthographe.

La solution la plus répandue pour éviter les collisions est d’inverser les noms de manière à rapprocher le nom masculin de l’adjectif : par exemple, pour éviter d’écrire les bâtiments et les maisons nouveaux, on écrit les maisons et les bâtiments nouveaux. Mais inverser l’ordre des mots n’est pas toujours souhaitable. Après tout, l’ordre des mots est censé, jusqu’à un certain point, refléter l’ordre des idées. Ainsi un accroissement des responsabilités et des pouvoirs ministériels donnerait l’impression étrange que les responsabilités passent avant les pouvoirs (respectivement, accountability et authority en anglais). De même, devrait-on dire les principes et les stratégies lobaux ou les stratégies et les principes globaux? Le premier choque l’oreille; le second fausse la perspective.

Si l’on hésite tant aujourd’hui à écrire les bâtiments et les maisons nouveaux ou le drame et la comédie humains, c’est peut-être en partie parce que ces tours ont quelque chose de trop logique, de trop « mathématique » pour employer le mot des Le Bidois. C’est peut-être aussi que la langue moderne accorde davantage de droits à l’euphonie. Mauger fait remarquer dans Grammaire pratique du français d’aujourd’hui (1968) que l’accord par voisinage revient chez les écrivains modernes.

Mais ce n’est pas seulement une question d’euphonie. Le bon usage mentionne que Valéry écrivait (à tort) : l’Académie de langue et de littérature française de Belgique, accordant française en nombre avec son voisin, alors qu’il n’y a aucune collision possible des genres puisque les deux noms sont féminins. L’ouvrage cite d’autres exemples semblables, comme un poète de langue et de race anglaise ou un mouvement d’une précision et d’une élégance absolue (à quoi servirait le ?), où le pluriel, comme dans l’exemple de Proust plus haut, ne serait pas choquant pour l’oreille. En fait, dans presque tous les exemples d’accord par voisinage qu’on rencontre, les auteurs ont accordé l’adjectif épithète avec son voisin non seulement en genre, mais ussi en nombre. Leur idée est de souder totalement l’adjectif au mot qui le précède.

La situation est la même dans des tours comme les candidats et les candidates choisies ou les vendeurs et les vendeuses compétentes. Au fond il n’y a rien d’hérétique dans cette technique de féminisation avant-gardiste. L’enjeu n’est pas tant de savoir si c’est le féminin ou le masculin qui doit l’emporter, mais si l’accord peut se faire entièrement avec le dernier nom. Chose certaine, il n’est pas intuitif de penser que compétentes prend son féminin de vendeuses, et son pluriel des deux noms, comme si l’accord en genre se faisait par voisinage, mais l’accord en nombre de façon logique.

Entrer dans ces considérations subtiles devant un client choqué, pressé et… riche, n’est pas la meilleure façon d’assurer la survie d’un service de traduction. Je ne pense pas que si le Conseil du Trésor relançait un programme d’accroissement des pouvoirs et des responsabilités ministériels il devrait y aller du féminin; le programme trouverait des opposants inattendus, et aux yeux de certains la phrase souffrirait d’ambiguïté. Mais j’affirmerais volontiers qu’en tombant sur des tournures comme les principes et les stratégies globales ou les vendeurs et les vendeuses compétentes, où il n’y a pas l’ombre d’une ambiguïté, on pourrait toujours à la rigueur réclamer le masculin au nom d’une certaine uniformité, ou par conformisme, mais à mon avis on aurait tort de crier à la faut.