Robert Bellerive, trad. a.
(L'Actualité terminologique, volume 32, numéro 1, 1999, page 19)

Vous êtes à traduire un texte urgent, où il est question d’une rencontre qui réunira bientôt all major ombudsmen in the country. Ombudsman se dit bien en français, pas besoin d’ouvrir un dictionnaire pour ça. Mais quelle forme le terme prend-il au pluriel? Là, votre mémoire vous fait faux bond. En fin de compte, vous décidez de le consulter, votre Petit Robert. Solution : « des ombudsmans ou des ombudsmen ». Parfait. Vous optez pour la première forme (ou la deuxième, c’est selon), en vous promettant de fouiller la question un de ces jours : qu’en disent d’autres ouvrages? quel est l’usage général en ce qui concerne le pluriel des mots d’origine étrangère?

Puis, un bon samedi matin, profitant d’un saut à la bibliothèque de votre patelin pour vérifier si le dernier Pennac ne s’y trouverait pas, vous décidez de pousser votre recherche un peu plus loin, juste pour le plaisir. Ombudsman, c’est un peu comme « cameraman », vous dites-vous. Et à cette dernière entrée, dans le Petit Robert, vous constatez que là encore, les deux formes « cameramans » et « cameramen » se côtoient dans l’usage. Tiens, une tendance se dessinerait-elle déjà?

Avant de sauter aux conclusions, mieux vaudrait consulter d’autres ouvrages. Et là, surprise : le Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne (Hanse), le Petit Larousse 1998, le Grand Robert, le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, le Dictionnaire d’orthographe de Jouette, le Multidictionnaire de Marie-Éva de Villers, tous recensent bien le mot ombudsman, mais aucun ne précise la forme qu’il doit prendre au pluriel. Même le Grand dictionnaire terminologique de l’OLF (version CD-ROM de 1998) semble rester muet sur la question.

Ah, voici, sur un rayon, la bonne vieille Encyclopédie du bon français, de Dupré, qui vous apprend ceci : les mots étrangers qui finissent par s’intégrer au vocabulaire français adoptent alors les marques du pluriel français. C’est ainsi par exemple qu’il est préférable, dans les textes courants, d’écrire des « sopranos » plutôt que des « soprani ». Le bon usage de Grevisse abonde dans le même sens : aujourd’hui, les noms empruntés à d’autres langues forment le plus souvent leur pluriel avec un « s » muet ajouté à la forme du singulier. Cependant, si ces mots ne sont pas du tout intégrés au vocabulaire français, on peut accepter leur pluriel « exotique ».

La question se ramène donc à savoir si le terme ombudsman est bien implanté dans notre langue, malgré les équivalents qui lui font concurrence (protecteur du citoyen, médiateur, etc.). Comme il est consigné dans la plupart des grands dictionnaires, on peut considérer que si. Dans cette logique, il serait peut-être préférable, sur la foi des grammairiens, d’opter pour la forme « ombudsmans » au pluriel et d’observer le même principe pour les autres mots que le français a fini par « naturaliser ». Car depuis que le français existe, il a assimilé un grand nombre de termes de toute provenance; il serait utopique de penser que tous et chacun, hormis les férus du Scrabble, connaissent les multiples formes de pluriel particulières présentées par cette péiade de mots étrangers.

Lancée sur Internet, une petite recherche sur les occurrences de ce mot vous apprend de surcroît que, dans le milieu des organisations internationales, c’est la graphie ombudsmans qui semble l’emporter. Du moins à en juger par les documents faisant état de la tenue des premiers congrès, en 1997 et en 1998, des ombudsmans et médiateurs de la Francophonie, manifestations qui regroupaient les délégations de nombreux pays européens, africains, etc., sans parler de celles du Canada et du Québec. Ces congrès ont d’ailleurs débouché sur la mise en place d’une association permanente des ombudsmans. Mais votre recherche sur Internet vous apprend aussi que la forme « ombudsmen » revient souvent, et quelquefois même le pluriel « ombdsman », sans « s ».

Vous alliez en rester là dans vos recherches quand vous tombez sur un élément d’information important : ce mot ombudsman n’est pas d’origine anglaise, mais scandinave (et plus précisément suédoise). Bon. Les Suédois disent-ils « un ombudsman, des ombudsmen »? Si c’était le cas, cette marque du pluriel aurait quand même une certaine justification en français. Mais non : vérification faite, le mot, en suédois, s’écrit au pluriel « ombudsmän » ou « ombudsmännen » (selon que l’on veut dire « des ombudsmans » ou « les ombudsmans »). Ce sont donc vraisemblablement les anglophones qui, après avoir eux aussi emprunté le terme au suédois, on créé dans leur langue cette forme « ombudsmen » pour se simplifier la vie. Conclusion, à moins d’occulter complètement la véritable origine du terme, la forme plurielle « ombudsmen » est quelque peu artificielle en français, puisque empruntée à une langue à laquelle le mot en question n’appartenait même pas au départ.

Que s’est-il passé au juste en français? Comment justifier l’existence de cet « ombudsmen » dans les dictionnaires? Le mot a-t-il été adopté par les anglophones bien avant de passer dans notre langue, d’où notre tendance à y attribuer un comportement grammatical anglais?

Sur la foi de ces réflexions, vous en arrivez à la conclusion que la forme ombudsmans vous plaît décidément plus que l’artificiel « ombudsmen », et qu’il vaudrait mieux dorénavant vous en tenir à cette marque du pluriel. Par contre, vous savez aussi la puissance de l’usage, qui, faisant fi de tout bon sens étymologique, décidera peut-être un jour d’imposer la forme plurielle « ombudsmen ». Mais nous n’en sommes pas encore là.