Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 32, numéro 1, 1999, page 25)

Écrit à l’époque où la bogue faisait encore bon ménage avec la châtaigne, ce « Mots de tête » fut le premier à paraître dans L’Actualité terminologique (vol. 14,  7, août-septembre 1981). Aujourd’hui que le bogue sème la pagaille chez les puces et que celui de l’an 2000 a mis tout le monde sur les dents, nous avons cru approprié de reproduire l’article pour amorcer à notre façon le tournant du millénaire.

J’attendais avec impatience la parution du nouveau Harrap’s anglais-français* pour écrire ce billet. Mon petit doigt me disait que j’y trouverais à glaner. Il ne s’est pas trompé, l’expression que je traque depuis plusieurs années y est. À ma connaissance, c’est le seul dictionnnaire qui la donne.

Mais les Québécois n’ont pas attendu le feu vert du Harrap’s pour l’employer. Bien au contraire, ils en usent et en abusent. Pour ne donner qu’un exemple, un professeur d’histoire trouve le moyen de la glisser pas moins de quatre fois dans un article de neuf pages1.

Les anglophones ont une tournure identique, et qu’ils affectionnent tout autant. On nous a d’ailleurs souvent dit que la nôtre était un calque de la leur. Et pourtant, il est assez curieux que nos dépisteurs d’anglicismes (Pierre Beaudry, Louis-Paul Béguin, Gilles Colpron, Gérard Dagenais) n’en fassent aucune mention.

Vous devez commencer à vous demander où je veux en venir. Et bien, je ne vous ferai pas languir plus longtemps. Je veux parler de l’expression tournant du siècle (qui viendrait de turn of the century).

C’est aux environs de la crise d’Octobre** que j’ai trouvé cette locution chez un auteur français pour la première fois. Dans son introduction au théâtre de Shakespeare, qui date de 1961, J.B. Fort écrit :

On rencontre de même, après le tournant du siècle, diverses allusions à Shakespeare l’acteur, le poète […]2.

Quelques années plus tard, je la relevais dans l’ouvrage d’un historien économiste, professeur à l’Université de Paris I  :

Le « tournant » des prix, à peu près au tournant des deux siècles – XVe et XVIe – semble donc nettement amorcé3.

Inutile de dire que je commençais à me poser de sérieuses questions sur cet anglicisme pour le moins douteux.

Au début de l’année dernière, nouvelle rencontre dans un ouvrage sur le Québec d’un journaliste de L’Express :

La question du tournant du siècle sera sans doute de savoir […]4.

Et dans une étude sur l’immigration aux États-Unis, parue la même année, l’auteur, agrégée d’histoire et chargée de recherche au C.N.R.S., l’emploie deux fois5.

On la trouve également en page couverture du dernier roman de Maurice Denuzière, Bagatelle6. Ainsi que sous la plume du traducteur du Journal d’un provocateur d’Andrei Amalrik7 (s’agirait-il plutôt d’un slavisme?).

Enfin, il existe une série d’études, publiées conjointement par des universités de France et du Canada, qui s’intitulent Les littératures des langues européennes au tournant du siècle.

Dorénavant le traducteur qui tient à cette expression comme à sa machine à écrire*** sera en assez bonne compagnie. Mais celui qui, par scrupule, préfère l’éviter, trouvera dans le Robert-Collins deux autres solutions : « en début (en fin) de siècle » ou, si l’on est d’humeur chèvre-chou, « fin dix-neuvième et début vingtième ». Ou encore, pour varier, on peut suivre l’exemple de Pierre Vilar :

[…] à la charnière du XVe et du XVIe siècle8.

[…] aux confins du XVe et du XVIe siècle9.

Ainsi, le pauvre traducteur-talonné-par-son-réviseur-harcelé-par-le-chef-bousculé-par-le-client n’aura plus à se torturer les méninges. Et son collègue, moins pressé ou plus soucieux de correction, aura l’embarras du choix.

Retour à la remarque 1* Paru en 1980.

Retour à la remarque 2** De 1970.

Retour à la remarque 3*** Où l’on voit que l’article date. Aujourd’hui, on parlerait peut-être de PC.

P.S.  – J’imagine qu’au cours des quelque dix-huit ans qui se sont écoulés depuis la parution de ce billet, vous avez dû avoir plus d’une fois l’occasion de maudire le silence obstiné des dictionnaires. Les unilingues, surtout, qui semblent ignorer l’existence même de cette tournure. Et pourtant, elle est bien vivante.

Je l’ai rencontrée dans une traduction de l’allemand qui remonte à 1955! (Germanisme, alors?)

Le regretté Romain Gary l’emploie dans Les oiseaux vont mourir au Pérou, recueil de nouvelles paru en 1962.

Elle se trouve dans L’Encyclopaedia Universalis, à l’article « Slovaquie » (vol. 14), sous la plume d’un professeur de l’Institut national des langues et civilisations orientales. Le volume date de 1972.

Je l’ai relevée dans Parler croquant (1973), l’ouvrage bien connu d’un franc-tireur de la langue française (qui n’a rien du loose cannon), Claude Duneton.

Henri Godard, professeur à l’Université de Paris VIII, qu’on peut difficilement soupçonner d’anglophilie (voir L’Aliénation linguistique), l’écrit dans sa préface à L’Album Giono (1980).

Henri Van Hoof, professeur honoraire à l’Institut supérieur de traduction de Bruxelles, auteur de Traduire l’anglais, l’emploie dans un article paru dans Le Langage et l’homme (janv. 1982).

L’expression figure pas moins de quatre fois dans un article des Temps modernes (nov.-déc. 1987). Et les présentateurs du numéro n’hésitent pas à écrire « le tournant des années 75 »… Et je vous fais grâce de la douzaine d’exemples que j’ai trouvés dans Le Monde depuis 1981, sauf pour dire que deux d’entre eux proviennent de la chronique d’un académicien, Bertrand Poirot-Delpech.

Mais la cerise sur le gâteau, c’est que loin d’être un anglicisme, il s’agirait d’un « vrai ami ». C’est ce que nous apprend Jean-Pierre Causse dans son Dictionnaire des vrais amis, paru en 1978. (À l’époque où j’ai écrit mon article, j’en ignorais malheureusement l’existence.)

Après tout ça, on se demande ce que diable peuvent bien attendre les dictionnaires!

Heureusement que les bilingues sont là pour sauver un peu la face. Après le Harrap’s, le Grand dictionnaire bilingue Larousse est le seul à traduire turn of the century par tournant du siècle. Mais ni l’un ni l’autre ne donnent l’expression à tournant. Quant au Hachette-Oxford (1994) et au tout dernier Robert-Collins (1998), ils font le contraire…

C’est d’une incohérence surréaliste.

NOTES