Jean Delisle
(L'Actualité langagière, volume 8, numéro 4, 2012, page 18)

Lors de la Conférence de Londres (4 décembre 1866 – 11 février 1867), les Pères de la Confédération mettent la dernière main au projet de constitution du pays. C’est la première fois qu’une colonie d’un empire européen s’émancipe par la négociation, sans effusion de sang, d’où le caractère novateur et avant-gardiste de la démarche canadienne. Pour désigner la nouvelle entité politique, les délégués conviennent de l’appellation Kingdom of Canada, « Royaume du Canada ». Les Britanniques rejettent aussitôt cette proposition afin de ménager les susceptibilités républicaines des Américains, hostiles à l’idée qu’un gouvernement monarchique comparable à celui de la Grande-Bretagne existe à leur frontière setentrionale. La désignation choisie leur paraît, en outre, prématurée et prétentieuse.

Les négociateurs canadiens se rabattent alors sur l’expression Dominion of Canada, proposée par le chef de la délégation du Nouveau-Brunswick, Samuel Leonard Tilley (1818-1896). Le mot dominion est tiré de la King James Bible : « He shall have dominion also from sea to sea, and from the river unto the ends of the earth » (Ps 72,8)a. Les convictions religieuses de Tilley, pharmacien de formation et homme dévot, teintaient toute son activité politique. Il sera ministre des Douanes dans le premier cabinet de sir John A. Macdonald en 1867.

Jamais le terme dominion n’avait désigné un État. Ce mot n’était pas nouveau, cependant. « Avant 1867, il signifiait "tout lieu sur lequel s’étendait la Couronne britannique" et son sens étymologique évoquait une idée d’asservissement1. » Tilley et les autres Pères de la Confédération en font, par extension de sens, un quasi-synonyme d’État souverain. Mais comment traduire ce concept aux contours flous, propre aux institutions britanniques? Encore au berceau, la Confédération canadienne connaissait ses premiers problèmes de bilinguisme et d’équivalences.

Une traduction imposée

L’avocat Eugène-Philippe Dorion (1830-1872), une des figures dominantes de la traduction officielle des années ayant précédé et suivi la Confédération, suscitait l’admiration de ses contemporains par sa connaissance du latin et du grec, de l’anglais, du français et de quelques langues autochtones. Admis au barreau en 1853, il est nommé, deux ans plus tard, traducteur à l’Assemblée législative de la province du Canada. En 1859, il succède à son chef, D.P. Myrand, et demeure à ce poste, à Ottawa, auprès de la Chambre des communes2. Dorion a beaucoup contribué à améliorer la qualité du texte français des lois. Il a dû cependant céder devant la volonté de sir George-Étienne Cartier (1814-1873), qu lui a imposé de traduire Dominion of Canada par « Puissance du Canada » dans l’Acte de l’Amérique britannique du Nord (AABN)b.

Photo de Eugène-Philippe Dorion
Eugène-Philippe Dorion

Dorion trouvait quelque peu insolite et prétentieux qu’une colonie non industrialisée d’à peine trois millions et demi d’habitants s’autoproclame « Puissance »… Le jeune Dominion était-il une puissance militaire, navale, économique, politique? Où se positionnait-il sur l’échiquier mondial? N’oublions pas qu’en 1867, quatre provinces seulement composent le Canada : le Québec, l’Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Dorion n’est pas le seul à formuler des réserves sur cette traduction. Dans la presse et au sein même de la Chambre des communes, une polémique s’engage sur la traduction, qui ne fait pas l’unanimité.

Rappelons que la traduction produite au printemps de 1867 n’a aucun caractère officiel. « Le Parlement britannique n’a adopté qu’un texte anglais […] jamais un texte français de cette loi n’a été soumis à Westminster3. » En fait, il y a eu deux traductions de cette loi, qui reçut la sanction royale à Londres, le 29 mars 1867. La première est celle que le Journal de Québec publie les 2 et 4 mars 1867. L’autre est parue le 1er juin dans un numéro spécial de la Gazette du Canada en accompagnement du texte officiel anglais. Fait intéressant, les traducteurs du Journal de Québec ne rendent pas Dominion par « Puissance », mais hésitent enre « Domaine du Canada » et « Royaume du Canada » et recourent aussi à une traduction implicite.

Une intervention à la Chambre

Le débat entourant la traduction de Dominion s’est transporté au Parlement… de la « Puissance ». Le 13 mars 1878, le député de Lévis, Louis Fréchette (1839-1908), se lève à la Chambre, où il siège depuis 1874, et s’exprimant en français, ce qui est plutôt rare à l’époque, propose que soit formé un comité spécial ayant pour mandat la révision de la version française de l’Acte de 1867. Parmi les exemples de corrections qu’il souhaite voir apporter à ce document fondateur, il cite le mot « Puissance ». Il se montre indulgent envers les traducteurs, lui qui a été traducteur parlementaire en 1862c :

Je ne prétends pas que les traducteurs français soient responsables de cette traduction; ce n’est pas eux qui l’ont faite; je n’ai pas non plus l’intention d’accuser l’auteur de cette traduction d’ignorance de la langue française. Ce monsieur a probablement péché par trop d’orgueil national en traduisant Dominion par « Puissance » […] Je crois que […] la louable ambition de voir notre pays prendre rang parmi les grandes puissances de l’Europe, ne [peut] excuser cette absurde vanteried, qui ne saurait donner aux étrangers une idée bien juste de notre connaissance de cette langue française dont les Franco-Canadiens sont si fiers4hellip;

Dans son intervention, l’auteur de La légende d’un peuple ajoute sa voix à ceux qui critiquent la pertinence de la traduction imposée par Cartier. « Le mot "Puissance", dit-il, comporte une idée de domination active, tandis qu’au contraire le mot Dominion n’est employé que dans le sens de domination passive, il représente l’idée de quelque chose sur lequel une domination est exercée. Cette idée était parfaitement rendue autrefois par Possessions Anglaises5. » La nuance est subtile, mais Fréchette ne peut admettre que le Canada se définisse comme une « Puissance », estimant que l’expression est réservée aux pays souverains jouissant d’une influence prépondérant sur la scène internationale, ce qui n’est pas le cas du Canada à l’époque.

Photo de Louis Fréchette
Louis Fréchette

Un journaliste de L’Opinion publique lui fait écho en janvier 1880 : « On devrait bien en finir avec cette appellation incorrecte de Puissance. […] Soyons plus modestes et plus sensés. Une colonie ne saurait être comptée au rang des puissances6. »

Élimination progressive

Après le Statut de Westminster, qui reconnaît officiellement, en 1931, l’autonomie de tous les Dominion de l’Empire britannique, le gouvernement canadien cesse d’utiliser le mot Dominion, qui disparaît progressivement des traités à partir de 1935. Mais les anciens documents officiels en conservent encore des traces, dont la Loi des élections fédérales.

La révision de cette loi donne lieu, au début des années 1950, à un dernier débat passionné sur le sujet. Les députés conservateurs du Québec, dont Léon Balcer (Trois-Rivières) et Henri Courtemanche (Labelle), félicitent le gouvernement de vouloir éliminer le mot Dominion de la législation canadienne, malgré l’opposition farouche de nombreux conservateurs de langue anglaise. L’un d’eux, Davie Fulton, de Kamloops (Colombie-Britannique), qualifie le projet de « stupide et absurdee ». Les francophones, affirmant leur appartenance au Canada, souhaitent rompre les liens coloniaux unissant leur pays à la Grande-Bretagne, alors que les anglophones, taxés d’impérialistes dans la presse de langue rançaise, manifestent un profond attachement à l’Empire britannique. En fait, ils sont tiraillés entre deux loyautés : la loyauté canadienne et la loyauté impériale.

En 1951, le premier ministre Louis Saint-Laurent, francophone du Québec d’allégeance libérale, déclare au Parlement que le mot sera désormais banni de tout nouveau document officiel, puis progressivement éliminé7. Il ne figurera pas dans la nouvelle Loi constitutionnelle de 1982.

Une interprétation nostalgique

Dans un essai récent, Mon pays métis (2008), John Saul évoque la polémique ayant entouré l’emploi de Dominion et sa traduction française. Il traite de « colonisés » les traducteurs francophones ayant critiqué la « traduction politique » et « domestique » imposée par sir George-Étienne Cartier. Par « traduction domestique », l’auteur entend « une traduction ayant un sens local particulier, différant du sens de la langue impériale8 ». Ses arguments sont les suivants : les Pères de la Confédération connaissaient parfaitement la signification du mot « Puissance », ils étaient amplement justifié de l’employer, ce mot est l’équivalent de Dominion dans la Biblef, cette traduction se double d’un sens politique et, enfin, tout mot acquiert son sens véritable en fonction de son contexte d’utilisation. L’essayiste termine son plaidoyer en affirmant que l’histoire de la langue au Canada a consisté à donner aux mots une interprétation et un sens propre à notre pays (aucun exemple, toutefois, ne vient étayer cette généralisation). C’est donc en toute connaissance de cause que les Pères de la Confédération, hommes intelligents, ont employé les mots Dominion et « Puissance » et, par conséquent, leurs choix font autorité.

On peut prêter aux cofondateurs du pays les meilleures intentions du monde, mais il n’en demeure pas moins qu’en appliquant au Canada de la fin du XIXe siècle l’appellation de « Puissance », ils dénaturent le sens de ce mot en cherchant à le « canadianiser », tout comme John Saul verse dans l’exagération lorsqu’il affirme que « moins de quatre ans après la Confédération, Cartier avait mené le Canada à son statut de puissance continentale9 ». Si le pays était une « Puissance continentale » en 1867, est-il passé, en 2011, au rang de « superpuissance mondiale »? Même les plus patriotes des Canadiens n’oseraient le pétendre de crainte de se couvrir de ridicule.

Photo de Sir George-Étienne Cartier
Sir George-Étienne Cartier

On ne peut pas étirer impunément le sens d’un mot car, s’il est vrai qu’un mot acquiert son sens en contexte, il porte aussi l’empreinte de ses connotations. Sa redéfinition ne gomme pas son histoire, pas plus qu’un peuple ne peut faire tabula rasa de son passé en accédant à l’indépendance. C’est pourquoi une traduction peut être objectivement mauvaise et, dans le cas à l’étude, elle l’était indéniablement. John Saul stigmatise en outre « l’élite coloniale » qu’il accuse d’avoir « posé un acte nihiliste » en supprimant les mots Dominion et « Puissance » de la loi fondatrice du pays. Ces propos sont encore une fois excessifs. La fierté patriotique n’exclut pas un certain degré de lucidié et de réalisme.

Le poids des traducteurs

Du strict point de vue de la traduction, ce cas nous rappelle une fois de plus que le « traducteur [...] n’a aucun droit, il n’a que des devoirs10 ». La compétence linguistique incontestable d’Eugène-Philippe Dorion et l’autorité qu’on lui reconnaissait en matière de traduction ont pesé moins lourd dans la balance que la volonté des détenteurs du pouvoir politique. La seule solution acceptable en l’occurrence était de conserver le mot dominion dans la version française. C’est la voie qu’a suivie Louis-Philippe Geoffrion (1875-1942)g de la Société royale du Canada et ancien greffier de l’Assemblée l&eaute;gislative du Québec lorsqu’il a publié sa propre traduction de l’AABN en 1941. Sa version est nettement supérieure aux précédentes11. Plus près de nous, Ravi J. Gunnoo a étudié la question d’un point de vue juridique et a conclu qu’il n’existe « aucune équivalence du mot puissance à dominion dans les domaines du droit public, du droit constitutionnel, du droit international et des sciences politiques12 ».

Il faut bien admettre que les traducteurs, tout comme les terminologues, d’ailleurs, ne jouissent pas de la reconnaissance sociale nécessaire pour imposer d’autorité leur point de vue, même dans leur champ de compétence. Ce sont pourtant des professionnels au même titre que les autres. La raison en est qu’en matière de langue et de traduction, tout le monde se croit orfèvre.

Plus d’un homme politique aurait intérêt à méditer cette pensée de l’académicien-traducteur Nicolas Perrot d’Ablancourt (1606-1664) : « Tout le monde n’est pas capable de juger d’une traduction, quoy que tout le monde s’en attribue la connoissance, et icy comme ailleurs, la maxime d’Aristote devroit servir de regle, qu’il faut croire chacun en son Art13. » Heureusement, le temps finit parfois par donner raison aux traducteurs.

Je remercie Alain Otis pour ses commentaires et compléments d’information.

Remarques

Notes