Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 19, numéro 8, 1986, page 9)

En plus d’être rustique (…), (notre langue) est meurtrie…
(Victor Barbeau, Le Français du Canada, Garneau, 1970.)

Par un matin glacial de février, en l’an de grâce mil neuf cent soixante-dix-neuf, 2001 proposait à ses lecteurs endormis, avec leur premier café de la journée, un petit billet sur « en plus de » suivi de l’infinitif. Huit ans se sont écoulés depuis, les mises à jour des petits Larousse et Robert se sont succédé, et on a même eu droit à une nouvelle édition du Grand Larousse encyclopédique et du grand Robert, mais l’expression n’y figure toujours pas. Même Joseph Hanse l’ignore. Il faut se rendre à l’évidence : 2001 ne devait pas avoir ses entrées chez les faiseurs de dictionnaires. Dommage pour eux…

C’est un concours de circonstances qui m’amène à reparler de cette question. En 1982, le Comité consultatif de la normalisation et de la qualité du français à l’Université Laval faisait paraître un recueil de ses avis sous le titre Les maux de nos mots1. On y lit que « en plus de » peut être suivi d’un nom ou d’un pronom, mais non d’un infinitif. L’année dernière, un professeur de l’Université de Sherbrooke, M. Pierre Collinge, m’écrivait pour me demander mon avis sur cette tournure. (On a pu lire sa lettre dans L’Actualité terminologique, vol. 19,  3.) Quelques mois plus tard, le professeur Jen Darbelnet publiait un Dictionnaire des particularités de l’usage dans lequel il signale que « en plus de » « n’offre pas la commodité de se construire avec un infinitif »2.

Et moi qui croyais –naïvement –que l’affaire était classée! Il ne me paraît donc pas inutile de revenir à la charge.

C’est Mme Irène de Buisseret qui, la première, m’a mis en garde contre ce « solécisme »3. C’était en 1969, il me semble. En 1973, L’Actualité terminologique4 nous apprenait que c’était un calque de l’anglais (« in addition to », « besides » ou « beyond » + gérondif). À l’époque où j’écrivis mon billet, je n’avais que trois sources : un article de Robert Dubuc5, une traduction6 et un roman français7. Depuis, la récolte a été assez bonne, mais pas autant que je m’y attendais.

Au Québec, inutile de dire que les exemples foisonnent. Aussi, pour ne pas tomber dans le piège de la pétition de principe, je me contenterai de signaler qu’outre Victor Barbeau8 et Robert Dubuc –grands défenseurs de la langue –, nos meilleurs écrivains l’emploient : un grand romancier, Jacques Ferron9, un critique réputé, Gilles Marcotte10, et un bon styliste, Jean Éthier-Blais11.

Du côté des traductions de l’anglais, j’escomptais une telle moisson, mais je n’en ai trouvé que deux exemples :

La question (…), en plus d’être très pertinente12

En plus d’être noir13

Le premier est tiré d’un journal de John Steinbeck, et le second, d’un roman de Chester Himes. Malheureusement, je n’ai pu mettre la main sur la version originale ni de l’un ni de l’autre, de sorte qu’il n’y a pas moyen de savoir si les traducteurs ont été influencés par l’anglais.

En supposant qu’il s’agit d’un anglicisme, on peut s’étonner de le rencontrer dans des ouvrages traduits de langues telles que l’espagnol ou le portugais.

L’ineffable Mafalda, dans le dernier album de Quino, est perplexe :

En plus d’être capitaliste, il est radin?14

Voilà pour l’espagnol. Au tour du portugais (ou du brésilien, si vous préférez) :

(…) en plus de planter de la canne à sucre15

Elles devinrent intouchables en plus de rester putains.16

Y a-t-il un spécialiste des langues romanes dans la salle? Je serais curieux de savoir ce que dit l’original.

Passons à la presse. Le correspondant du Figaro à Montréal écrit :

Un tel livre (…), en plus d’être un plaidoyer17

Un collaborateur des Temps modernes :

Le columbarium (…), en plus d’être réfractaire18

Et un chroniqueur du Monde :

Mireille Mathieu a montré que, en plus d’apprendre des chansons par cœur19

Pour ne pas être en reste, le cinéma apporte sa modeste contribution.

Un personnage du film Le Chat et la souris, de Claude Lelouch, s’exprime ainsi :

En plus d’avoir ses empreintes sur le revolver…

Mes trois dernières sources sont plus sûres :

Après tous ces exemples, on pourra toujours m’objecter qu’une faute reste une faute, peu importe qui la commet, ou combien de gens la commettent. C’est un point de vue que ne partagerait pas Jacques Cellard. « Quand neuf Français sur dix font une ‘faute’, écrit-il, c’est le dixième qui a tort, fût-il académicien »23.

Il serait intéressant de savoir de quand date cet usage. Chez nous, il remonte au moins au début des années 40. Ma source la plus vieille est un récit de voyage, Blanc et Noir24, paru en 1944. En France, l’exemple est presque aussi vieux. Il s’agit de la traduction du roman de Chester Himes, S’il braille, lâche-le, parue en 1948.

On le voit, notre tournure n’est plus tout à fait jeune –probablement cinquantenaire. Alors, qu’attend-on pour l’admettre au dictionnaire? Même pour entrer à l’Académie, on n’a plus à attendre aussi longtemps. Jean d’Ormesson y a été élu à 48 ans à peine.

Messieurs les lexicographes, à vous de jouer!

NOTES