Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 10, numéro 1, 2013, page 8)

Q. Est-ce qu’on peut employer cette belle expression : avoir préséance, quand il est question d’autres choses que des personnes?

R. Un des premiers exemples que donne le Trésor de la langue française (TLF) : Les cours d’appel ont la préséance sur les tribunaux de première instance, porte sur des choses et non sur des personnes. Comme il est question de prérogatives dans une hiérarchie protocolaire, on pourrait toujours dire que l’on parle indirectement, par « métonymie », de personnes.

Mais que dire de la deuxième entrée du TLF (c’est moi qui souligne) :

P. ext. Supériorité reconnue à quelque chose, par institution ou par habitude, dans une hiérarchie de réalités ou de valeurs. Il faut éviter soigneusement toute oiseuse discussion, de vaine préséance entre ces deux éléments sociaux … C’est de cette philosophie même, en ce qu’elle donne au général la préséance sur le particulier, qu’André Gide fait le procès … Mais l’aptitude de la conscience au projet nous contraint à renverser la préséance du réel sur le possible

Loc. Donner la préséance à qqn/qqc. Faire passer quelqu’un, quelque chose avant quelqu’un ou quelque chose d’autre. Mais, pardonnez-moi de donner la préséance à la question de cœur, car le second motif ressemble bien à une question de fait…

Si les autres dictionnaires, notamment le Petit Robert, n’ont pas de tels exemples, c’est qu’ils limitent le sens de préséance au domaine du protocole et de l’étiquette. Ce qui n’est pas si étonnant, vu l’étymologie du mot, qui vient de seoir, « être assis », donc « être assis en avant ». Les exemples donnés par le TLF ne laissent pourtant planer aucun doute sur son extension légitime à d’autres domaines, même dans des cas où n’apparaît pas nécessairement en filigrane la notion de hiérarchie.

On rencontre cet emploi dans la presse européenne. J’ai dans mes dossiers ce vieil exemple du journal Le Monde :

Le président est censé publier des réglementations. Nous passerions des lois qui ont préséance sur les décrets, a-t-il assuré.
26 septembre 2006

Bien sûr, nous sommes là encore dans le domaine juridique, où l’expression ne semble jamais impropre. Mais d’autres contextes y recourent volontiers :

L’expo est conçue comme un débat sur le progrès de notre société de 2008 dans son approche des images, qui regagnent dorénavant la préséance sur le verbe.
L’Express, 3 novembre 2008

J’ai trouvé un exemple très semblable sur le site de la Bibliothèque nationale de France, dans la description d’un ouvrage publié en 2009 :

Craig oppose au décor réaliste et au jeu psychologique de l’acteur un art fondé sur le mouvement, la couleur, le jeu de l’ombre et de la lumière, où le geste a préséance sur la parole1.

Je garde toutefois l’impression – confortée par Google – que le mot est plus populaire dans l’usage canadien, où il apparaît dans toutes sortes de contextes, par exemple :

Est-il besoin de souligner que l’ouverture d’esprit et l’ouverture du cœur ont préséance sur les considérations d’âge. 
La Presse, 22 septembre 2012

En abuse-t-on un peu? Je pose simplement la question. Le mot en tout cas est répandu dans le domaine de l’informatique et des mathématiques. Document d’un cours de HEC Montréal sur les opérateurs logiques :

la règle en logique est que le et a préséance sur le ou (comme la multiplication a préséance sur l’addition)2

L’exemple suivant vient d’un document officiel de la Commission de toponymie du Québec, qui y énonce les « normes générales » sur lesquelles elle se fonde pour créer des noms de lieux :

Les lignes directrices suivantes visent à favoriser une plus grande rationalité en la matière, en indiquant quelles sont les circonstances où le critère de l’usage devrait avoir préséance et quelles sont les autres où l’on devrait accorder plutôt la préséance au critère excluant les noms de personnes vivantes ou décédées depuis moins d’un an3.

De toute façon, le Trésor est une source généralement suffisante pour défendre un point de vue. Un interlocuteur pourrait toujours avancer que les autres dictionnaires ne donnant pas un sens aussi large à préséance, on peut conserver ses doutes. Même les Larousse ne connaissent pas cet emploi. Vous aurez aussi maille à partir avec ceux qui, selon le mot de René Meertens, considèrent le Petit Robert comme « le juge de paix » en matière de langue4. Mais vous avez un des meilleurs avocats, le TLF, et un certain usage.

Les ligatures « œ » et « æ »

Q. Quelqu’un me demande si la ligature « œ » est obligatoire dans le mot œuvre. J’ai entendu dire que la ligature « æ » est facultative, mais on ne semble faire aucune concession dans le cas de « œ ». Qu’en est-il au juste?

R. En principe, oui, la ligature « œ » est obligatoire. Comme on l’explique notamment sur Wikipédia5, c’est parce qu’elle entre dans la catégorie des ligatures « linguistiques », qui dépendent de l’étymologie du mot et déterminent sa prononciation (comparer le « œ » de bœuf et le « oe » de moelle). On les distingue des ligatures « esthétiques », qui donnent du cachet à un texte imprimé et sont purement facultatives (comme ).

« Æ » étant aussi de nature linguistique (comparer cæcum et paella), elle devrait être obligatoire. Mais comme elle n’apparaît que dans quelques mots d’origine latine, notamment des termes médicaux, son caractère linguistique est contesté. Certains la considèrent comme purement esthétique. On peut donc la juger facultative.

Tout cela semble bien simple. En fait, c’est un vrai sac de nœuds.

D’abord, il y a des divergences d’un dictionnaire à l’autre, puis entre les versions papier et électronique des mêmes dictionnaires, et à l’intérieur même des maisons d’édition.

La forme « œ » est presque toujours respectée – du moins sur papier, par exemple dans le Trésor de la langue française. Mais le TLF informatisé ligature au hasard : sœur, vœux et bœuf, mais œuf, cœur et mœurs; fœtus mais oesophage; le tout avec une touche supplémentaire d’incohérence : œuvre et main-d’œuvre, mais chef-d’œuvre et hors d’œuvre. Oeil n’est pas ligaturé à l’entrée du mot, mais il l’est à l’entrée clin (d’œil). Problèmes techniques sans aucun doute. Dans la version électronique du Hanse, absolument rien n’est ligaturé.

Ce n’est pourtant pas impossible à faire, puisque notre « juge de paix », le Petit Robert, sur papier ou sur écran, ligature tout ce qui peut l’être. De même le Multidictionnaire, papier ou version sur mobile.

Pour « æ », le Petit Larousse écrit et cætera et cæcum, mais ex aequo, curriculum vitae et lapsus linguae. Le Larousse en ligne, lui, fait la ligature dans tous ces mots sauf curriculum vitae. Le Dictionnaire de l’Académie française écrit ex aequo à l’entrée principale, tout en acceptant ex æquo. L’entrée et cetera comporte la note : « (On trouve aussi Et caetera, Et cætera) ». Cæcum, mais vitae. On voit que vitae est populaire. Même le correcteur de mon téléphone, qui rétablit automatiquement toutes les ligatures, ne touche pas à vitae. Mais n’oubliez pas que le Petit Robert monte la garde : jamais de vitae, papier ou écran. C qui n’empêche pas le Dixel de Robert d’admettre les deux, et de reconnaître seulement ex aequo.

Il n’est pas étonnant que les ligatures impatientent du monde. Pour François Daniellou6, « la ligature est un choix esthétique de typographie, qui n’a rien à voir avec l’orthographe ou la grammaire ». Il ajoute : « en ce qui concerne la ligature æ, fort heureusement, la messe est presque dite. […] Un curriculum vitae vous sera tout aussi utile qu’un curriculum vitæ ». Il rejette l’argument phonétique, puisque « l’orthographe française n’est pas du tout phonétique […] il existe de très nombreuses manières d’écrire un même son ». Même la forme « œ », selon lui, est « sans doute appelée à dispara&icir;tre ».

C’est ce que pensent aussi les deux correcteurs du journal Le Monde, qui écrivent dans leur blogue Langue Sauce piquante :

Nous ne trahirons pas un immense secret en dévoilant que l’existence de l’œ-Œ ne tient qu’à un fil : il n’apparaît dans la presse et l’édition que par la volonté des secrétaires de rédaction, éditeurs et correcteurs qui le rétablissent systématiquement après un oubli non moins systématique des écrivants. S’il n’y avait pas leur action volontariste, ce caractère ne serait plus qu’un souvenir7.

On pourrait ajouter de l’eau à leur moulin. Dans les dictionnaires, les mots commençant par une ligature sont classés à l’ordre alphabétique comme si les deux lettres étaient distinctes. D’ailleurs quand on vous demande d’épeler cœur, on veut entendre « c-o-e-u-r », et non « c-e dans l’o-u-r8 ». Il est par conséquent difficile d’affirmer que coeur renferme une faute d’orthographe. De plus, à moins d’être expert en calligraphie, on ne ligature pas oeil, coeur, oeuvre, etc., lorsqu’on écrit à la main. Si ces orthographes sont fautives seulement dans un texte imprimé, on n’est pas loin de la preuve que ce sont de conventions essentiellement typographiques.

La forme « æ », la moins courante des deux, a un handicap sérieux : écrivez-la en minuscules italiques à l’écran, et vous verrez que dans certaines polices de caractères elle est presque identique à « œ ». C’est peut-être une raison de sa défaveur. Pour éviter toute confusion, André Goosse l’écrit toujours en majuscules dans le Bon usage.

Si on veut ligaturer, il est possible d’ajuster son traitement de texte en conséquence. Dans Word, on le fait mot par mot à l’aide des « Options de correction automatique9 ». Il suffit d’employer les codes ASCII suivants :

Mais vous n’êtes pas encore sorti de l’auberge. Parce que si vous avez écrit bœuf dans votre document, et que vous faites ensuite une recherche Contrôle + F avec boeuf, le logiciel ne verra jamais bœuf – et inversement. Dans Google par contre, tout fonctionne bien : une recherche sur bœuf ou boeuf vous donnera toutes les pages contenant boeuf ou bœuf. Même chose dans Twitter.

Dans un monde où le traducteur a des clients, le plus simple est sans doute de respecter la tradition, du moins pour « œ », puisque cet usage est peut-être important pour le client. Il est préférable de se faire demander que de se faire reprocher de ne pas ligaturer. 

Notes et références