Fanny Vittecoq
(L'Actualité langagière, volume 7, numéro 1, 2010, page 39)

En 1990, alors rédactrice au journal étudiant de l’Université de Sherbrooke, j’ai interviewé le professeur Pierre Martel1 sur la réforme de l’orthographe. J’étais loin de m’imaginer que le sujet serait encore d’actualité vingt ans plus tard…

Au Bureau de la traduction, la question refait surface fréquemment : peut-on écrire en nouvelle orthographe? Avant de vous présenter la position du Bureau à ce sujet, voici un survol de la situation.

Qu’est-ce que la nouvelle orthographe?

La nouvelle orthographe découle du rapport Les rectifications de l’orthographe du Conseil supérieur de la langue française de France, approuvé par l’Académie française et publié dans le Journal officiel de la République française en 1990. Un ensemble de règles grammaticales ont été modifiées, ce qui a permis de simplifier la langue française et de corriger certaines anomalies de l’orthographe. Le Réseau pour la nouvelle orthographe du français (RENOUVO) a publié en 2005 une liste de 2000 mots dans Le millepatte sur un nénufar – Vadémécum de l’orthographe recommandée. Depuis la publication en 2009 du Grand vadémécum de l’orthographe moderne recommandée : cinq millepattes sur un nénufar, la liste complète compte maintenant quelque 5000 mots, dont es termes techniques et rares. C’est cette liste que le RENOUVO recommande pour les langagiers, tout en précisant que celle de 2005 est encore valable. Les nouvelles règles orthographiques touchent le trait d’union et la soudure, le pluriel des noms composés et des noms étrangers, les accents et le tréma, les consonnes doubles, le participe passé de laisser suivi d’un infinitif et certaines anomalies.

Un vent de « RENOUVO »

La nouvelle orthographe n’a pas connu que des temps forts. Le tollé qu’elle a déclenché à ses débuts en 1990 a été suivi d’un silence d’une dizaine d’années. Mais alors qu’on la croyait éteinte, elle a trouvé un second souffle en 2002. Le RENOUVO, représenté au Canada par le Groupe québécois pour la modernisation de la norme du français (GQMNF), a soufflé très fort sur la braise pour la raviver. Ses efforts ont porté des fruits : la nouvelle orthographe – nom moins rébarbatif que réforme – a fait des progrès spectaculaires, particulièrement depuis 2007. De nombreux ouvrages de langue et correcteurs orthographiques reconnus, ainsi que des organisations et des instances importantes, acceptent mintenant les nouvelles graphies.

La nouvelle orthographe a certes le vent dans les voiles, mais la course n’est pas complètement gagnée. Dans l’édition 2009 du Petit Robert, 61,3 % des nouvelles graphies étaient répertoriées, tandis que le Petit Larousse illustré en répertoriait seulement 38,8 %. De plus, le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport du Québec ne souhaite pas l’imposer dans l’enseignement pour l’instant. Il l’admet cependant dans la correction des épreuves et en fait mention partiellement dans son programme. C’est un retard par rapport à la France, à la Belgique et à la Suisse, qui l’enseignent officiellement depuis plusieurs années. Même si la nouvelle orthographe fait couler beaucoup d’encre, elle est encore peu employée, notamment dans la presse écrite.

Position du Bureau de la traduction

Le Bureau de la traduction vient d’adopter une position officielle sur la nouvelle orthographe, qui s’adresse aux fonctionnaires fédéraux :

Le Bureau de la traduction considère que la nouvelle orthographe et l’orthographe traditionnelle sont toutes deux correctes.

Les fonctionnaires peuvent donc utiliser les nouvelles graphies, en entier ou en partie. Autrement dit, ils peuvent adopter une règle grammaticale en particulier ou encore plusieurs mots de la nouvelle orthographe. Les graphies des deux orthographes sont considérées comme des variantes orthographiques. Il est donc admis d’écrire par exemple connaitre (sans accent circonflexe) et goût dans un même texte.

Toutefois, il est conseillé de faire preuve d’uniformité dans un texte. Si les mots connaitre et goût sont placés à proximité l’un de l’autre, il conviendrait d’écrire soit connaitre et gout, soit connaître et goût. Dans le même ordre d’idées, si l’on choisit d’adopter la règle des traits d’union entre tous les éléments d’un nombre, il va de soi qu’on appliquera cette règle pour tous les nombres dans le texte. Il en est de même pour un mot qui se répéterait dans le texte : on ne l’écrira pas de deux façons différentes.

Enfin, en cette période de transition, si l’on choisit de rédiger un texte en nouvelle orthographe, on peut ajouter une note au début ou à la fin du texte indiquant que c’est le cas. Les correcteurs orthographiques, par exemple celui d’Antidote ou de Word, peuvent aider à rédiger un texte en nouvelle orthographe. Dans les paramètres du correcteur orthographique de Word (version 2005 ou ultérieure), il faut choisir l’option Orthographe rectifiée.

Dans les outils et les publications du Bureau de la traduction

Les terminologues ajouteront les nouvelles graphies comme des variantes orthographiques dans TERMIUM Plus®, la banque de données terminologiques et linguistiques du gouvernement du Canada, quand ils créeront de nouvelles fiches ou de nouveaux lexiques ou quand ils modifieront des fiches existantes. Les langagiers-analystes responsables des outils d’aide à la rédaction de TERMIUM Plus® en tiendront aussi compte dans leurs travaux.

Mythes et réalités

Mythe : Il faut dorénavant rédiger en nouvelle orthographe.

Réalité : La position du Bureau de la traduction donne le choix aux fonctionnaires fédéraux de rédiger en nouvelle orthographe ou en orthographe traditionnelle. C’est une position différente de celle du RENOUVO et du GQMNF, qui la préconisent et qui militent en sa faveur. C’est pourquoi ils utilisent le terme orthographe recommandée.

Ce n’est pas parce que le Bureau admet la nouvelle orthographe qu’il rejette l’orthographe traditionnelle. En effet, ce n’est pas demain que tout le monde écrira en nouvelle orthographe. La plupart des gens continueront probablement à écrire comme ils l’ont toujours fait. Ce sont les prochaines générations, les jeunes qui l’auront apprise au primaire, qui l’utiliseront. L’implantation des nouvelles graphies dans l’usage se fera graduellement, car c’est ainsi qu’une langue évolue. Il y aura une longue période de transition, de digraphisme, où les nouvelles graphies cohabiteront avec les graphies traditionnelles avant de les supplanter – peut-être –, en partie ou en entier.

Mythe : La nouvelle orthographe vient détruire toute la beauté du français.

Réalité : Les changements apportés par la nouvelle orthographe ne sont pas nombreux et les textes n’en seront pas défigurés. Certains qualifient même ironiquement la nouvelle orthographe de réformette. Dans une page d’un texte général rédigé en nouvelle orthographe, un seul mot en moyenne diffère de l’orthographe traditionnelle, en raison généralement d’un accent. On lit parfois des textes rédigés en nouvelle orthographe sans s’en rendre compte.

Mythe : La nouvelle orthographe simplifie toutes les règles de la langue française.

Réalité : La nouvelle orthographe simplifie la langue française sur beaucoup de points. Toutefois, certaines règles difficiles en français ne sont pas abordées, notamment l’accord des participes passés (à l’exception du verbe laisser suivi de l’infinitif). De plus, la nouvelle orthographe a créé quelques exceptions et incohérences. Par exemple, la liste des nouvelles graphies comprend bonhommie avec deux m comme bonhomme, mais le mot pomiculteur n’en fait pas partie (suivant cette logique, on devrait pouvoir écrire pommiculteur). Ou encore : dans la liste des nouvelles graphies, on trouve portemonnaie, portecrayon et porteclé aux côtés de porte-document, porte-serviette et porte-bagage.

Ce texte a été rédigé en nouvelle orthographe…

… et en orthographe traditionnelle, puisqu’aucun mot n’était touché par la nouvelle orthographe. C’est donc dire que, dans certains cas, la nouvelle orthographe ne touche même pas un mot par page.

Vous pensez que la nouvelle orthographe est un sujet d’actualité? Eh bien, on n’a pas fini d’en entendre parler. La Belgique et la France se penchent actuellement sur différents problèmes du système orthographique et essaient de proposer des solutions qui pourraient servir de base à des rectifications futures. Parmi les sujets à l’étude, on compte l’accord du participe passé…

Pour plus de renseignements au sujet de la nouvelle orthographe, consultez :

Remarque