André Racicot
(L'Actualité langagière, volume 5, numéro 2, 2008, page 26)

Être ou ne pas être? Pas si élémentaire que cela, Watson. Car être ressortissant de la Grande-Bretagne ou du Royaume-Uni n’est pas tout à fait la même paire de… manches. L’usage confond souvent les deux termes qui, pourtant, ne sont pas synonymes.

Les plus érudits auront lu Astérix chez les Bretons. Le lecteur qui n’aura pas été trop dérouté par la recette de sanglier à la menthe aura sûrement remarqué que la contrée que l’on appelle la Bretagne est finalement ce qui correspond aujourd’hui à la Grande-Bretagne. Dans le livre, on constate que les Bretons sont en fait un peuple celtique, comme les Gaulois. Des cousins, quoi. Situation déroutante pour l’honnête langagier qui risque de s’étouffer avec sa bière tiède. Comment expliquer que la Bretagne… britannique soit devenue la Grande-Bretagne? C’est une longue histoire.

La frontière nord de l’Empire romain correspondait à ce que l’on a appelé le mur d’Hadrien, donc, grosso modo, à la frontière écossaise. Le peuple écossais a connu un relatif isolement qui lui a permis de préserver son identité et d’affirmer ses traditions. Plus au sud, c’était la tempête. Au fil des siècles, des peuples germaniques, qui n’étaient vraiment pas des gentlemen, sont débarqués dans les îles Britanniques, que l’on appelait alors la Bretagne, et en ont bouleversé la composition ethnique. Angles, Jutes, Saxons, Norvégiens, Danois ont joué du gourdin et de l’épée pour fonder divers royaumes qui, à la longue, sont devenus ce que l’on appelle aujourd’hui l’Angleterre. Quant aux populations celtiques, elles ont été refoulées, à l’ouest, au Pays de Galls et, au sud, en Cornouailles. Beaucoup de Celtes ont fui en France au Ve siècle pour gagner ce qui a justement été baptisé… Bretagne. Région qui, d’ailleurs, a sa propre Cornouaille, mais sans « s ». C’est donc dire que les Bretons britanniques ont migré en emportant le nom de leur pays.

La Bretagne d’Astérix avait vécu. Les îles Britanniques étaient devenues multiethniques avant la lettre. En 1603, Jacques VI d’Écosse monte sur le trône d’Angleterre. C’est ainsi que naît l’union des Anglais, Écossais, Gallois et Cornouaillais. Le nouveau pays reçoit le nom de Grande-Bretagne, une référence historique à l’appellation Bretagne de l’époque romaine.

Que vient faire le Royaume-Uni dans tout cela? On ne peut parler des îles Britanniques sans penser à l’Irlande. Comme on le sait, les relations entre Irlandais et Britanniques ont été tumultueuses. L’unification de la Grande-Bretagne et de l’Irlande en 1800 donne naissance au Royaume-Uni. En 1922, l’Irlande fait sécession, mais une partie de son territoire, l’Irlande du Nord, reste attachée au Royaume-Uni. Celui-ci prend officiellement le nom de Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord.

Comme on le voit, Royaume-Uni et Grande-Bretagne ne sont pas des synonymes. De fait, il n’existe officiellement aucun pays appelé Grande-Bretagne. Si c’était le cas, cela signifierait que l’Irlande du Nord (faussement appelée Ulster) a été rendue à l’Irlande. Or ce n’est pas le cas.

Le terme Royaume-Uni est un diminutif de l’appellation officielle précitée. Il est vrai, toutefois, que l’expression Grande-Bretagne se voit souvent. Politiquement et géographiquement elle est pourtant inexacte. Mais beaucoup de langagiers hésiteront à la condamner, justement à cause de l’usage, encore une fois. Mais une erreur est une erreur.

Avec Angleterre l’erreur est encore pire. Cette chère Albion, si glorieuse fût-elle jadis, n’est rien d’autre qu’une région géographique de la Grande-Bretagne. L’Angleterre n’a aucun statut politique; elle n’a pas de gouvernement autonome, elle n’est pas un pays. L’Angleterre ne peut englober l’Écosse et le Pays de Galles. Confondre ses habitants avec, par exemple, les Écossais, est une grave erreur, particulièrement si vous vous trouvez dans un pub d’Édimbourg!

Il ne saurait par conséquent être question de l’Angleterre en diplomatie. On dira par exemple que le Royaume-Uni est membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies.

Les habitants du Royaume-Uni sont des Britanniques. C’est bien sûr une appellation générique qui vient du toponyme Grande-Bretagne. Il n’existe aucun gentilé propre au Royaume-Uni. Cette situation n’est pas sans rappeler celle des États-Unis, dont les habitants, à l’inverse, se sont emparés du gentilé Américains, créant de ce fait une impropriété. Imagine-t-on un seul instant quelle aurait été la réaction si, au début du XIXe siècle, les Britanniques s’étaient qualifiés d’Européens. Les canons tonneraient encore. Indeed!