André Senécal
(L'Actualité langagière, volume 7, numéro 2, 2010, page 17)

Le premier instrument du génie d’un peuple, c’est sa langue.
Stendhal

Idéalement et dans la plupart des cas, la traduction s’exerce vers la langue maternelle du traducteur. Quoi de plus normal en effet que de s’assurer de la qualité et du caractère idiomatique d’une traduction en recourant à un traducteur qui exécute son travail vers sa langue maternelle. Le traducteur déploie alors des ressources de réexpression qu’il connaît intimement du fait de sa maîtrise parfaite, en principe, de la langue dans laquelle il s’exprime naturellement. Cette situation garantit aussi qu’un traducteur professionnel bien au fait de son métier saura reformuler même les nuances les plus fines de la langue de départ dans la langue d’arrivée.

La traduction technique ajoute une difficulté supplémentaire au travail du traducteur. Celle de devoir acquérir des connaissances spécialisées dans son domaine de prédilection. Malgré ce que l’on peut constater parfois sur le marché du travail, cette exigence d’acquisition de connaissances spécialisées ne peut être prise à la légère. Il n’en va pas seulement de l’exactitude technique de la traduction, mais aussi de la qualité idiomatique de la langue d’arrivée, de cette qualité qui fait qu’une traduction présente un naturel et une authenticité comparables à ceux de la langue d’origine. Or, deux conditions sont essentielles à la réalisation d’un produit de qualité en traduction technique : une excellente maîtrise de la langue d’arrivée et l’acquisition, toujours dans la lague d’arrivée, des connaissances spécialisées nécessaires.

Pour les besoins du présent exposé, l’auteur utilisera le terme « langue nationale » pour signifier toute langue autre que l’anglais et admettra que la grande majorité des traductions techniques se font de l’anglais vers les langues nationales. Nous savons tous que l’anglais est devenu la lingua franca des sciences et des techniques. D’aucuns pourront déplorer cette domination, mais comme cette situation fait l’affaire de tous les intervenants dans la mesure où elle favorise la communication à l’échelle mondiale, regardons plutôt comment l’expression des réalités techniques dans les langues nationales peut atteindre la même qualité, la même exactitude que celles de la langue anglaise.

Une documentation de langue anglaise

Force est de constater que l’acquisition de connaissances spécialisées par les traducteurs techniques se fait souvent par la consultation d’une documentation de langue anglaise. Cette documentation est facilement accessible du fait de la très grande diffusion dont jouit l’anglais partout dans le monde. Aussi, il arrive souvent que le traducteur technique francophone, lusophone, germanophone ou nippophone acquière une bonne partie de ses connaissances spécialisées dans la langue qu’il doit traduire. Façon de procéder qui n’est pas condamnable, compte tenu surtout du caractère hautement pratique de la documentation technique diffusée en anglais. Elle n’est cependant pas idéale dans la mesure où elle fait l’impasse, bien évidemment, sur le caractère idiomatique de la reformulation dans les langues nationales. Cette source d’information devrait se limiter à u apport, mais elle demeure néanmoins dans bien des cas la principale source vers laquelle n’ont pas le choix de se tourner les traducteurs techniques, les ressources documentaires spécialisées en langue nationale étant parfois limitées par rapport à tout ce qui se publie en langue anglaise dans le monde.

Les pays industrialisés produisent et diffusent de la documentation scientifique et technique dans leur langue nationale, quelle qu’elle soit. Il s’agit alors de savoir si un chercheur, un ingénieur ou un technicien maîtrisent suffisamment leur langue maternelle pour l’écrire de façon idiomatique d’une part, et s’ils sont au fait de la terminologie idoine d’autre part. Ces questions ne sont pas théoriques quand on connaît l’énorme influence de la langue anglaise sur les langues nationales dans les cas où des auteurs, dont la rédaction ou la traduction ne sont pas le métier, sont à la source de la documentation scientifique et technique dans la langue nationale. On ne saurait trop leur en tenir rigueur dans la mesure où ils sont payés pour exercer leur profession principale, et non pour agir comme rédacteurs ou traducteurs. Ils ne voient pas nécessairement ’importance de la qualité de la langue nationale dans leurs communications et ils empruntent plus facilement au lexique et à la syntaxe de la langue anglaise, la plupart du temps parce qu’ils ne savent pas que leur propre langue possède déjà un terme technique idiomatique pour exprimer une réalité, et que la syntaxe n’a pas pour eux l’importance que lui accorde un langagier. Peu importe, le milieu se comprend. Il se comprend parce qu’il fait appel à une langue étrangère pour « faciliter » la compréhension dans la langue nationale.

Les défis du traducteur technique

Le défi est de taille pour le traducteur technique désireux de trouver de la documentation scientifique et technique de qualité dans sa langue. S’il est peu expérimenté, il sera normal qu’il suive presque aveuglément la documentation qu’il consulte. Seuls une familiarisation poussée avec le domaine spécialisé, des recherches approfondies, des recoupements de sources fiables et une très bonne capacité d’analyse, de jugement et de déduction, doublée du fameux « doute salutaire », permettront au traducteur de finir par y voir clair. Tous ces éléments constituent ce qu’il convient d’appeler l’expérience. C’est l’expérience qui permet au traducteur technique de séparer le bon grain de l’ivraie, de savoir à quel moment ne pas se fier au vocabulaire d’une source autrement fiable, et de ubstituer une tournure idiomatique à un énoncé dont la structure obéit à la singularité d’une langue autre que celle dans laquelle il s’exprime.

Une partie de cette expérience s’acquiert en cours d’emploi, mais ce n’est pas suffisant. Le traducteur doit consacrer des efforts non négligeables en dehors des heures de travail pour bâtir cette expérience. Les lectures, recherches et études auxquelles il doit se livrer demandent une motivation supplémentaire de sa part, surtout après de dures journées de labeur, des échéances très serrées, à un moment où la fatigue physique et intellectuelle appellerait un repos mérité et réparateur. S’il ne doit surtout pas négliger les périodes de repos qui lui permettront de « recharger ses batteries », le traducteur technique doit néanmoins chercher à organiser son temps pour y inclure des périodes de perfectionnement personnel, indispensables à l’acquisition de son expérience et au peaufinage de tecniques de réexpression fondées sur une connaissance intime des réalités scientifiques et techniques en langue nationale. Plus qu’une saine organisation de son temps, une discipline professionnelle constitue sans doute ici le préalable essentiel au succès de son entreprise.

L’appréhension des réalités scientifiques et techniques en langue nationale appelle deux prémisses : une capacité d’assimilation des réalités spécialisées de la part du traducteur technique et une capacité de discernement dans ce qui, dans la documentation spécialisée, constitue les éléments d’un discours scientifique et technique cohérent, rigoureux et idiomatique.

Le traducteur technique doit pouvoir comprendre en principe la nature et l’action des réalités spécialisées. Un intérêt pour les sciences et les techniques présente un atout essentiel pour lui dans cet exercice. Distinguer entre densité et masse spécifique, comprendre le phénomène de la sustentation en mécanique du vol, disposer de connaissances élémentaires suffisantes en géologie, être sensibilisé à la nomenclature pharmacologique sont autant d’exemples d’assimilation des réalités spécialisées. Des recherches et des lectures dans la documentation scientifique et technique en langue nationale permettent au traducteur de relever le vocabulaire fonctionnel de la spécialité et les tournures propres à cette dernière, de même que les terminologies approximatives et les énoncés ormulés en fonction d’une structure obéissant à une langue autre que la langue nationale. Dans ce dernier cas, cette capacité de discernement met en relief la nécessité de maîtriser parfaitement les règles et les nuances de sa langue nationale, élément parfois négligé.

Les ressources spécialisées de la langue nationale

Les encyclopédies renseignent de façon très utile sur les réalités spécialisées, suivant en cela le principe de l’entonnoir, c’est-à-dire du général au spécifique, ce qui permet au traducteur technique de se familiariser rapidement avec ces réalités. Sur le plan linguistique, il observera de quelle manière sont formulées les réalités. La rédaction des rubriques appelle une rigueur qui justifie le statut de référence des encyclopédies. Le traducteur technique pourra donc s’y fier.

L’avantage des revues spécialisées réside dans le fait qu’elles expriment les réalités dans une langue vivante et actuelle. Elles n’en dispensent pas pour autant le traducteur technique de faire preuve de jugement ni de se demander dans quelle mesure une revue traitant d’une spécialité donnée est inféodée à la terminologie et à la formulation de la langue anglaise. Ainsi, certaines spécialités, comme le bâtiment, la pharmacologie et la voile, présentent un vocabulaire très pur en français, et la présence de l’anglais — autrement que par l’emprunt, procédé de lexicalisation légitime — y est très sporadique. Il convient de noter que dans ces spécialités, la formulation est à l’avenant et qu’elle constitue une référence de choix pour le traducteur technique./p>

Les monographies spécialisées en langue nationale sont des références très complètes dans lesquelles l’information est présentée en contexte. Elles sont généralement rédigées par des experts. D’une consultation légèrement plus laborieuse, ces monographies ont, dans la très grande majorité des cas, fait l’objet d’une évaluation par des pairs, ce qui constitue un gage de qualité.

Les dictionnaires, glossaires, vocabulaires et lexiques sont de qualité variable. Et c’est ici que l’expérience du traducteur technique jouera un rôle déterminant. La fréquentation d’une spécialité permet au traducteur technique d’y déceler des difficultés particulières, sur le plan tant de la traduction que de la terminologie. Il sera donc intéressant de vérifier avec quel bonheur celles-ci seront traitées par les différents auteurs de ces ouvrages. Pour une difficulté donnée, bien des auteurs garderont un silence pudique, d’autres proposeront des solutions qui, à défaut d’être universelles, n’en sont pas moins originales; d’autres encore proposeront la « solution » répandue, mais pas vraiment satisfaisante. On n’insistera jamais assez sur l’importance de lire les notices d’utilisaton, les avant-propos, les introductions de ces ouvrages pour en connaître la méthodologie… dans la mesure où ces renseignements sont fournis.

Aujourd’hui, Internet permet de repérer rapidement des sources en langue nationale, où qu’elles se trouvent sur la planète. Quel progrès par rapport à l’époque où la qualité de l’information en traduction technique dépendait du budget d’un centre de documentation et d’un carnet de contacts! Grâce à Internet, le traducteur technique peut effectuer des recoupements qui lui permettent de valider un terme ou une tournure idiomatique. Ces recoupements sont souvent nécessaires : Internet recelant le meilleur et le pire, le traducteur technique doit faire preuve d’une grande prudence, se méfier de la validation par la fréquence et rechercher une confirmation tangible, axée sur le fond des notions.

La formation permanente offerte sous forme d’ateliers, de colloques ou de congrès s’avère particulièrement utile si elle est assurée par des personnes-ressources compétentes dans leur spécialité et dont la langue nationale est de très haute tenue. Les sujets abordés sont d’actualité et ils ciblent souvent des questions pratiques relatives à l’exercice de la profession. Cette formation est optimale quand elle est offerte par un langagier spécialisé dans une discipline scientifique et technique. Celui-ci apportera autant de soin à communiquer une information spécialisée qu’à formuler cette information correctement et de façon idiomatique. Le meilleur des deux mondes, quoi!

L’affirmation des langues nationales

L’affirmation des langues nationales dans les secteurs scientifiques et techniques favorise la formation de chercheurs et de techniciens dans leur spécialité respective, parce que cette formation se fait d’abord dans leur langue maternelle. L’acquisition des connaissances se fait plus rapidement et sur une assise plus solide, puisqu’elle ne demande pas aux apprenants d’interpréter à partir d’une langue étrangère, en l’occurrence l’anglais. Un adage dit qu’il se perd toujours quelque chose dans une traduction. Qu’on soit d’accord ou non, il n’en reste pas moins que les risques sont présents, puisque l’effort sera double : comprendre la langue étrangère avant de comprendre les réalités.

L’affirmation des langues nationales permet à leurs communautés de disposer de ressources documentaires originales qui s’insèrent dans un fonds de connaissances parfaitement intégré aux particularités de leur langue. D’aucuns y verront aussi un élément identitaire qui, s’il n’est pas nécessairement assumé en toute connaissance de cause, imprègne néanmoins l’inconscient collectif de la communauté nationale et lui permet alors d’accueillir sans crainte d’assimilation tout ce que la langue anglaise peut offrir comme apport et enrichissement dans le secteur du savoir. Si l’on peut accepter que la langue anglaise occupe (momentanément?) plus de place dans les domaines scientifiques et techniques lacunaires au sein de certaines langues nationales, il faut souhaiter que ces dernières se développent suffisamment dans ces domaines pour que la langue aglaise en vienne à se cantonner dans son rôle de langue planante au profit de la communication internationale, sans s’immiscer outre mesure dans les langues nationales.