Jacques Desrosiers
(L'Actualité terminologique, volume 34, numéro 3, 2001, page 25)

Il y a une vingtaine d’années, dans un article au ton pamphlétaire publié dans L’Express, l’écrivain Yves Berger épinglait ce qui lui apparaissait comme « les trois maux de la langue française » : le pullulement des adverbes, la prépondérance du passif, et l’inflation du participe présent1.

On se doute bien qu’il attribuait ces maux à l’influence de l’anglais, qui crée des adverbes « avec une ahurissante facilité », préfère de loin le passif (he was ordered to) et recourt volontiers au gérondif (those still working). Par nature, disait-il, le français préfère les adjectifs, l’actif (on lui a ordonné de) et les subordonnées (ceux qui travaillent encore).

Ces reproches s’adressaient surtout à la langue littéraire et au français courant, puisque la langue de l’administration s’accommode très bien de la voix passive et des adverbes. Robert Catherine, dans son classique ouvrage, dressait de longues listes d’adverbes « chers au style administratif » et écrivait que la phrase administrative « se complaît dans la passivité impersonnelle »2.

Son troisième reproche mettait toutefois le doigt sur un mal qui fait des ravages à tous les niveaux de langue. Le participe présent se faufile dans des constructions qui n’ont plus rien à voir avec la démarche naturelle du français. Tapez incluant dans Google et vous verrez. En fait, on pourrait aligner toutes sortes d’exemples : Un indice suit la valeur d’un ensemble d’actions, fournissant ainsi une mesure du rendement d’un marché. NBC ferme sa division Internet entraînant la perte de 300 emplois. La pauvreté se retrouve dans un bon nombre de pays, comprenant l’Amérique du Nordetc.

Non que le participe présent ait quelque tare, même si certains le trouvent lourd et monotone. Il faut plutôt faire le tri entre les emplois corrects, d’autres qui semblent artificiels et ceux qui sont carrément monstrueux.

Exemple de monstre : l’insupportable incluant, dont la fréquence est bien sûr attribuable, comme le souligne Jean Delisle dans La traduction raisonnée, à « l’omniprésent including ». Certains emplois n’ont vraiment rien de drôle :

Incluant leur visière, les policiers n’ont pas un centimètre carré d’épiderme exposé.

À quoi peut bien se rapporter incluant dans cette phrase? À rien, absolument rien. Or un participe doit se rapporter à un nom ou à un pronom. Qu’il soit directement lié au nom (elle est partie avec un dossier contenant des documents importants), ou qu’il en soit séparé par une virgule (récitant sa leçon, l’élève…), il joue le rôle d’un adjectif qui qualifie un nom. Mais il « participe » aussi de la nature du verbe, puisqu’il exprime une action et peut se faire suivre de compléments, de sorte que comme tout verbe il doit renvoyer à un sujet.

Il fallait une préposition : avec leur visière, ou une proposition absolue, c’est-à-dire un participe accompagné de son sujet propre : visière incluse. Il en va de même dans des appositions telles que :

Tous les pays, incluant les États-Unis, ont subi la récession.

Cette phrase est absurde puisque incluant, se rapportant à pays, implique que chaque pays inclut les États-Unis. La suppression des virgules ne changerait rien à l’affaire, au contraire elle mettrait encore plus en relief le non-sens. Il fallait y compris les États-Unis, ou les États-Unis inclus. Tout comme sur la feuille d’envoi des télécopies où l’on devrait lire, non pas Nombre de pages, incluant la page-titre, mais y compris la page-titre ou page-titre incluse. L’usage finira peut-être un jour par faire d’incluant une préposition, comme il l’a fait pour concernant ou s’agissant. Mais la route est encore longue…

Noter qu’il n’est pas pour autant interdit d’employer inclure au participe présent : on pourrait bien parler d’une liste de pays incluant les pays de l’Ouest, ou écrire Incluant seulement les pays de l’Ouest, votre liste est inutilisable.

Parfois il est difficile de voir si le participe s’appuie vraiment sur un nom. Ainsi dans les exemples suivants :

Ahuntsic est le seul collège qui a un département complet de communication graphique, permettant de produire un recueil de qualité.

L’euro a touché des creux records durant le dernier trimestre, incitant la Banque centrale à intervenir en vue de stimuler la devise.

Les obligations d’épargne sont encaissables en tout temps, vous permettant de toujours avoir des liquidités sous la main.

le participe, malgré les apparences, s’appuie sur la phrase entière, comme un gérondif anglais. Ce n’est pas le collège Ahuntsic qui permet de produire un recueil de qualité, c’est le fait qu’il possède un département complet de communication graphique. Ce n’est pas l’euro qui a incité la Banque à agir, c’est le fait que son cours se soit effondré. Ces phrases exigeraient des relatives (ce qui vous permet) ou une reformulation (L’euro ayant touché des creux…, la Banque est intervenue).

Même quand le participe se rapporte sagement à un nom, il est facile de déraper vers le calque :

Pellan s’opposa à l’esprit rétrograde qui régnait aux Beaux-Arts, entraînant avec lui ses meilleurs élèves.

Cette approche est plus dynamique, comportant donc plus de risques.

Ces phrases ont un air de parenté avec les exemples ci-dessus où le participe s’appuyait sur la phrase entière. Pourtant, ici, c’est bel et bien Pellan qui est parti avec ses élèves, c’est l’approche qui comporte des risques. Il y a calque non pas à cause d’un appui bancal, mais parce que ces participes expriment la conséquence, le résultat de l’action énoncée dans la principale – alors que, contrairement à l’anglais, le participe présent en français n’exprime généralement pas la conséquence.

Séparé du nom par une virgule, il ne peut en effet prendre que quatre valeurs : le temps, la cause, la condition ou la concession. Il exprime surtout les deux premières. Dans le premier cas, puisqu’il n’a pas de valeur temporelle propre, il emprunte celle du verbe principal et exprime donc toujours la simultanéité, tout « présent » qu’il est :

Essuyant ses larmes, elle se détourne de lui. (= en même temps que)

Les milices ont envahi la ville, saccageant les magasins.

Il n’a pas répondu aux questions, se contentant de dire que le budget augmenterait.

Il exprime la cause avec beaucoup d’efficacité. Les exemples abondent :

Voyant qu’on ne l’écoutait pas, elle cessa de parler. (= parce que)

Cette demande est étonnante, venant de lui.

Les fédérations étudiantes ne sont pas rassurées, jugeant ces déclarations imprécises.

Le modèle standard s’est révélé un outil performant, permettant de prévoir avec précision les interactions des quarks et des leptons.

Étant encaissables en tout temps, les obligations d’épargne vous permettent de toujours avoir des liquidités sous la main.

Plus rarement, il exprime la condition et la concession :

Elle réussirait mieux, s’y prenant autrement. (= si)

Même ne conduisant à rien, ces instants me semblaient en eux-mêmes avoir assez de charme (H. Michaux).

Il est parti, sachant pourtant la tempête imminente. (= bien que)

Croyant bien faire, elle a tout gâché.

On voit où réside la beauté du participe présent : il fait l’économie des locutions conjonctives, et « cimente » la phrase, selon le mot des Le Bidois.

Même lorsqu’il joue l’un de ses quatre rôles légitimes, il arrive que le participe s’appuie sur le mauvais nom, pour des raisons qu’on ne peut mettre cette fois sur le dos de l’anglais. On connaît l’anacoluthe : Roulant à bicyclette, une vache le renversa. La drôlerie vient du fait que le lecteur rapporte d’instinct le participe au sujet de la phrase, ce qui est normal puisque le participe étant un verbe dépourvu de sujet propre, il décrit en principe une action accomplie par le sujet du verbe principal. Les écrivains, toutefois, lorsqu’il n’y a ni cocasserie ni équivoque, prennent beaucoup de liberté avec cette règle :

Un jeudi, arrivant vers midi à la Sainte-Baume, la fièvre la prit (S. de Beauvoir).

Étant la maîtresse du procureur Maillard, il vous suffisait, pour me sauver, de lui dire la vérité (M. Aymé).

Ce tour se rencontre surtout lorsque le participe présent prend la forme du gérondif :

En sortant de la réunion, son cœur battait très fort.

En ouvrant mes volets ce matin-là, un grand bonheur m’envahit (J. d’Ormesson).

Le fou rire m’a pris en le voyant.

L’appétit vient en mangeant.

Il en va de même en français technique. Claude Bédard, tout en reconnaissant qu’une tournure comme la température de retour est régulée en mettant hors circuit l’un des échangeurs en cause était « grammaticalement incorrecte », soutenait que « cette construction est tellement fréquente en français technique qu’on peut considérer qu’elle fait usage »3.

N’empêche que ces tours sont souvent perçus comme des licences d’auteur. Les anacoluthes sont toujours un peu à la merci de nos humeurs : la faute de construction de l’un est la figure de style de l’autre. Mieux vaut être prudent car l’usage reste chatouilleux sur ce point. On évitera certainement des tours comme Espérant recevoir de vos nouvelles bientôt, veuillez agréer mes salutations distinguées. De même, une phrase comme :

Les ordinateurs de poche sont de plus en plus puissants, et c’est la même chose pour les téléphones cellulaires dont, en soulevant le clavier des touches, l’écran s’élargit afin de permettre de surfer sur le Web

est moins une prouesse de style qu’une construction en panne.

On peut préférer les subordonnées aux participes. À chacun de décider s’il préfère écrire les autos roulant vers la frontière ou les autos qui roulent vers la frontière. Même s’il faut concéder qu’il y a abus du participe présent, celui-ci, bien employé, reste un outil concis et admirable pour alléger la phrase, bref une grande ressource syntaxique.

NOTES