Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité langagière, volume 8, numéro 2, 2011, page 10)

J’entends dire entre les branches…
(Maurice de Goumois, François Duvalet1)

Si vous avez suivi la saga des malheurs qui s’abattent sur la population haïtienne depuis quelque temps, vous avez sûrement entendu parler du télédiol. Non? Vous ne regardez pas la télé? Un romancier haïtien2 en donne cet exemple : « L’attaché culturel s’était mis en route, et rapport avait été fait quotidiennement à la préfecture de Quina par télédiol (télégueule) sur tout ce que le représentant de la France disait à chaque étape… » Comme vous le voyez, c’est une variante de télégueule. Que vous connaissiez sans doute. Non? Mais vous ne lisez pas les journaux?

Par contre, j’imagine que vous n’avez pas attendu les bouleversements qu’ont connus les pays arabes ces derniers mois pour découvrir le « téléphone arabe ». D’ailleurs, le journaliste du Monde3 chez qui j’ai rencontré télédiol pour la première fois l’appelle le « téléphone arabe haïtien ». Enfin, chacun ayant son moyen de communication, ailleurs, on parle de radio-trottoir (Afrique) ou de radio-cocotier (Nouvelle-Calédonie). Vous le saviez, je présume?

Curieuse* comme vous l’êtes, vous vous êtes empressée de vérifier les traductions de « téléphone arabe », j’imagine? Vous avez dû sourire en apprenant qu’en anglais il se transforme en vigne, grapevine. Et en jetant un coup d’œil à la partie anglais-français, vous aurez vu que grapevine peut aussi correspondre à votre petit doigt : « Mon petit doigt me l’a dit. » Il peut également s’agir de vos « services de renseignement ». Ou de « la rumeur publique », encore. J’ai même relevé, je ne sais plus où (comment ai-je pu ne pas le noter?), « c’est ma femme qui me l’a dit ». (On ne dit pas i le mari est apte à jouer ce rôle…)

Mais au bout du compte, vous avez sûrement été déçue qu’aucun dictionnaire ne traduise par l’expression que vous auriez employée spontanément, « à travers les branches ». C’est malheureux, puisqu’elle est imagée. Et expressive. Comment expliquer cette absence? L’expression ne serait pas assez répandue? Pourtant, en interrogeant avec divers verbes – apprendre, entendre, savoir –, on en trouve plusieurs milliers d’occurrences sur Internet. Serait-elle strictement québécoise, alors? C’est possible, puisque je n’y ai vu aucune source non québécoise (sauf distraction de ma part).

À moins que ce ne soit parce qu’elle a le malheur de ressembler au tour anglais? Certains y voient effectivement un calque. Plusieurs collègues, et de nombreux internautes, notamment. Personnellement, j’ai longtemps cru à l’influence de l’anglais. Mais aujourd’hui, je me dis qu’il faut faire un gros effort d’imagination pour se convaincre qu’on a pu, à partir de grapevine, aboutir à nos branches… Par ailleurs, parlant de traduction, la rareté de la vigne chez nous nous interdisait de traduire littéralement. « J’ai appris à travers la vigne » n’aurait pas été très vraisemblable. À défaut, nous nous serions donc raccrochés aux branches?

Aucun des auteurs qui enregistrent l’expression ne parle de calque. Que ce soit Léandre Bergeron4, Gaston Dulong5, A. Clas et É. Seutin6, A. Dugas et B. Soucy7, Marie-Éva de Villers8 ou Lionel Meney9. Deux dictionnaires « québécois** », le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (Robert, 1993) et le Dictionnaire universel francophone (Hachette, 1997), la donnent aussi. Mais seul ce dernier juge utile de préciser qu’il s’agit d’un québécisme.

D’après la première de ces sources, notre tournure aurait à peine trente ans. Mais comme en témoigne la citation de François Duvalet, elle est au moins cinquantenaire. De fait, elle est beaucoup plus vieille encore. Clas et Seutin donnent une source qui date du début du siècle dernier. Une conférence qu’un certain père Vincent-Pierre Jutras aurait prononcée en 1917! Hélas, pas moyen de mettre la main dessus. Mais le Trésor de la langue française au Québec vient à notre secours. Il cite une conférence lui aussi, de Louis-Philippe Geoffrion cette fois, qui date de 1928. Mais elle est tout aussi inaccessible que l’autre.

Heureusement qu’une linguiste était à l’affût. Ludmila Bovet10 a retrouvé le texte de Geoffrion : « La locution apprendre à travers les branches au sens d’apprendre par ouï-dire, locution qui évoque sans doute les commencements de toute colonie dans les forêts de notre pays, n’est-elle pas aussi charmante qu’expressive? » Geoffrion en parle une première fois en 1927 (dans Le Canada français) et l’année suivante devant la Société royale du Canada. Mme Bovet*** a sans doute raison de dire qu’il « se plaisait à l’utiliser dans les discours qu’il prononçait devant les ociétés savantes ».

Aussi, on s’étonne qu’elle soit absente de ses délicieux Zigzags autour de notre parler. Est-ce qu’il en aurait découvert l’existence trop tard pour l’inclure dans l’un des trois volumes de ses Zigzags, parus entre 1924 et 1927? Que n’a-t-il publié un quatrième recueil? Il aurait eu le temps, puisqu’il n’est mort qu’en 1942. Dommage, mais comme diraient nos compatriotes anglophones, il ne sert à rien de pleurer sur le lait répandu… Perrette en sait quelque chose.

Le Trésor donne deux autres exemples, identiques, tirés des caricatures d’Albéric Bourgeois, En roulant ma boule : « d’après ce que j’ai entendu dire à travers les branches ». La première date de 1934 et la seconde, de 1944… Ce qui m’a amené à continuer mes recherches sur Internet, et j’ai fini par trouver une source qui nous permet d’affirmer que notre tournure est à peu près centenaire. Dans l’Almanach Rolland de 1914, on trouve un conte d’un certain A. Bourgeois : « Paraît qu’ils faisaient des grosses gages dans les factries, à ce qu’on entendait dire à travers les branches… » Il ne peut s’agir que du même Albéric.

Après tous ces exemples, qui s’étendent sur presque un siècle, on peut se demander s’il vaut la peine d’en ajouter d’autres. Il suffit de jeter un coup d’œil aux journaux pour en trouver. Néanmoins, je ne résiste pas à la tentation de vous en imposer un dernier, d’un ancien directeur du Devoir : « L’échéance de 1960 approche et on apprend à travers les branches, que la bisbille est prise dans la Ligue d’action civique11. » Et pourquoi pas un tout dernier, pour ajouter une note un peu impolitiquement correcte : « Petites filles, nous avions su – à travers les branches – que le pénis des hommes était proportionnel à leurs pieds12. »

Je termine en faisant deux vœux. Pour qu’on cesse de trouver à cette expression un petit air louche, il suffirait que les prochaines éditions du petit Larousse ou Robert l’enregistrent. Pour ce qui est du Robert, un premier pas vient peut-être d’être fait. Alain Rey, dans la deuxième édition de son Dictionnaire historique de la langue française (2010), la donne, avec cette explication : « Une locution expressive, au Québec, est entendre à travers les branches, (apprendre) de manière indirecte, par la rumeur. » On dirait presque qu’il a copié Geoffrion. Ce qui ne serait pas étonnant puisqu’il donne comme date d’origine… 1927.

Et mon second vœu. Après les 100 mots à sauver (2004) de Bernard Pivot et les 101 mots à conserver du français d’Amérique (2008) d’Hubert Mansion, je propose qu’on lance les 102 expressions québécoises à retenir et je recommande qu’à travers les branches y figure.

Remarques

Retour à la remarque 1* Le féminin embrasse le masculin (pour une fois).

Retour à la remarque 2** La collaboration de deux Québécois – Jean-Claude Boulanger et Claude Poirier – à ces dictionnaires explique vraisemblablement la présence de la locution.

Retour à la remarque 3*** Je ne saurais trop vous recommander la lecture de cet article. Si je l’avais découvert avant, j’aurais peut-être renoncé à écrire le mien.

Notes