Maurice Rouleau
(L'Actualité terminologique, volume 35, numéro 3, 2002, page 6)

Vinay et Darbelnet racontent, dans la préface de leur ouvrage Stylistique comparée du français et de l’anglais1, que c’est sur l’autoroute qui relie New York à Montréal que « l’histoire commence ». En lisant, avec les yeux de Français et de linguistes qu’ils étaient, des écriteaux du genre Slow-men at work ou Dual highway ends, ils prirent conscience que le français et l’anglais recouraient à des moyens linguistiques différents pour exprimer la même réalité. Cette différence de point de vue, ils la formulèrent alors de la façon suivante : l’anglais privilégie le pln du réel; le français, celui de l’entendement.

PLAN DU RÉEL/PLAN DE L’ENTENDEMENT

Par cette formule lapidaire, les auteurs nous disent que l’anglais fait appel à des mots images plutôt qu’à des mots signes, à des mots qui collent au concret plutôt qu’à l’abstrait, à des mots qui parlent aux sens plutôt qu’à l’esprit; que l’anglais donne dans le particulier (des exemples) plutôt que dans le général (principe). Bref, l’anglais ne voit pas la réalité avec les mêmes yeux que le français.

Quiconque s’attarde le moindrement à comparer un terme anglais et son équivalent français constatera, très souvent, la justesse de leur observation : dress rehearsal devient une « générale »; overhead projector, un « rétroprojecteur »; garbage collector, un « éboueur ». Si vous demandez à un francophone qui a une vision parfaite si le myope voit bien de près ou de loin, vous obtiendrez, une fois sur deux, une mauvaise réponse. Le problème ne se pose même pas à l’anglophone, car, pour lui, être myope, c’est être short-sighted. Le terme dit tout, il est descriptif, il fait image : une short-sigted person voit nécessairement bien de près. L’hypermétrope ou le presbyte deviendra en anglais a far-sighted person. Les équivalents anglais sont imagés; ils parlent aux sens; les termes français seraient eux aussi imagés si l’étude des racines grecques et latines était au programme, mais tel n’est pas le cas. Ils tombent donc de ce fait dans la catégorie des mots qui font appel à l’entendement.

Cette particularité du vocabulaire ne devrait toutefois pas poser de problème au traducteur, car les équivalents se trouvent généralement consignés dans les dictionnaires, ces témoins de l’usage. La situation est peut-être différente quand il s’agit d’expressions du genre : you are barking up the wrong tree ou mark my words, qui, évidemment, ne se rendent pas par « tu te trompes d’arbre » ou « note bien mes paroles », mais bien par « tu frappes à la mauvaise porte » et « je t’aurai prévenu » ou « je t’aurai mis en garde ». Ces expressions ne devraient pas, elles non plus, poser de problème au traducteur, à la condition évidemment qu’il se rende compte du caratère figé de l’énoncé, car il les trouvera dans des dictionnaires spécialisés2.

EXTENSION DU CARACTÈRE IMAGÉ, CONCRET DE L’ANGLAIS

Si le caractère imagé, concret, de l’anglais se limitait à des mots ou à des expressions figées, la différence entre les deux langues ne serait pas trop problématique. Mais ce caractère se retrouve bien au-delà du mot : dans des groupes de mots associés accidentellement, dans des propositions, voire même dans des phrases. Le problème qui se pose alors, c’est que l’équivalent de ces formules concrètes n’est pas consigné dans le dictionnaire. Si le traducteur en formation et, à plus forte raison, celui qui est en exercice ne sont pas conscients de cette particularité, leurs traductions ne pourront que s’en ressentir.

Voyons quelques exemples où celui qui ne tiendrait pas compte de cette différence entre les deux langues (concret/abstrait; particulier [exemples]/général [principe]; mots images/mots signes) produirait un texte qui manquerait d’élégance, qui ne serait pas idiomatique, qui ne correspondrait pas à la façon habituelle qu’a le français de dire la réalité.

  1. Since there were only two tides per day, the tide miller had to mill when the tide was right-whether at midnight or midday3.

    Le traducteur ne doit évidemment pas s’attendre à trouver dans un dictionnaire l’équivalent de whether at midnight or midday. La précision apportée par l’auteur fait appel à deux moments particuliers de la journée, mais non des moments privilégiés pour observer une marée haute. Le lecteur se doit de comprendre que l’information fournie a une portée plus générale que les deux temps particuliers indiqués : la marée haute peut se produire à toute heure du jour et de la nuit et, à ce moment-là, le meunier doit être au travail. Alors traduire cette précision par « que ce soit à midi ou à minuit » n’a rien de faux. On pourrait même aller jusqu’à prétendre que les équivalents choisis (midi et minuit) sont heureux, car ils reprennent l’allitération observée dans les mots anglais (midday et midnight), ce qui ne serait pas faux. Mais la question est tout autre : dans un contexte non traductionnel, le locuteur francophone s’exprimerait-il de cette façon? Fort probablement que non. Il aurait sans doute dit : « quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit » ou de façon encore plus économique « de jour comme de nuit ». Ce faisant, il aurait opté pour le général et non le particulier comme le fait l’anglais.

    TRADUCTION :
    Puisqu’il n’y a que deux marées par jour, le meunier se devait d’être au poste à marée haute, de jour comme de nuit.

  2. When was the last time you bit into a really delicious peach, the juice fairly bursting through the skin? When was the last time you sat down to a steaming plate of fresh asparagus – the tender just-ripe tips, not the stringy kind you generally get at the supermarket4.

    En écrivant the juice fairly bursting through the skin, l’auteur recourt à une image, celle d’une explosion : le fruit est tellement rempli de jus qu’il est sur le point d’éclater. Pour rendre cette idée, le français dira que le fruit est « bien juteux », une formulation qui fait plus appel à l’entendement qu’aux sens. Quant à sat down to, le traduire par « s’attabler devant » un plat d’asperges ne serait pas faux. Ce serait par contre accorder beaucoup d’importance à un point de détail, dont le français peut aisément se passer. En effet, il importe peu que nous soyons attablé (cas particulier), à genoux, en tailleur ou debout devant un plat d’asperges; ce qui importe (idée générale), c’est d’y goûter, de les déguster. Ces deux phrases pourraient donc se traduire de la façon suivante :

    TRADUCTION :
    Quand avez-vous, pour la dernière fois, mordu dans une vraie bonne pêche on ne peut plus juteuse? Quand avez-vous, pour la dernière fois, dégusté des pointes d’asperges bien mûres, tendres et non filandreuses comme celles qu’offrent généralement les supermarchés?

  3. My memory bank is filled with vivid pictures of camps, and I would not trade a single one. But motels have hot running water5!

    Notons au passage l’utilisation, dans ce court paragraphe, du mot bank (concret) pour désigner l’endroit où sont stockés les souvenirs, par analogie avec la banque, là où l’on stocke son avoir. En français, le mot mémoire (abstrait) suffit amplement pour rendre l’idée. Quant à traduire I would not trade a single one par « je n’en échangerais aucun », force est de reconnaître que cette formulation manque d’appui. Si l’on échange quelque chose, il faudrait pouvoir préciser avec qui et contre quoi se fait cet échange. Si l’auteur n’est pas prêt à échanger ses souvenirs, c’est qu’à ses yeux ils n’ont pas de prix, qu’ils sont inestimables. Voilà l’idée à rendre.

    Regardons de plus près la courte phrase : But motels have hot running water! Une mise en contexte6 s’impose pour bien comprendre la phrase et, par conséquent, la bien traduire. L’auteur cherche à nous dire pourquoi le meilleur moment d’une partie de chasse est, pour lui, le retour au motel. La traduction « Mais les motels ont l’eau chaude. » rendrait compte des mots anglais utilisés, mais certes pas de l’idée cachée derrière ces mots. L’eau chaude représente, pour l’auteur, une commodité qu’il apprécie grandement et dont la présence traduit un certain confort que la tente ne peut lui procurer, à savoir prendre une bonne douche après une journée de chasse. L’auteur recourt donc ` un détail, l’eau chaude (concret), pour désigner une réalité plus générale, à savoir le confort (abstrait) que l’eau chaude symbolise.

    TRADUCTION :
    Que de souvenirs inoubliables et inestimables! Oui, mais que de confort dans un motel!

  4. But no matter which we did first, the most pleasant part was to finally be propped up in bed, clean and stuffed, with the knowledge that we did not have to move for the next ten hours.

    Cette phrase, qui clôt le texte d’où provient l’exemple précédent, contient deux segments imagés. Rendre propped up in bed par « adossé sur ses oreillers » pourrait, dans certaines circonstances, avoir du sens. Ici, toutefois, compte tenu du reste de la phrase, une telle traduction serait malvenue, sauf si vous aimez dormir assis! L’auteur décrit, encore une fois, une situation particulière pour désigner une situation plus générale : être à l’aise, bien installé dans son lit et non couché sur la dure comme cela lui est arrivé dans des camps de fortune. Quant au nombre d’heures indiquées, for the next ten hours, il n’est certainement pas à prendre au pied de la lettre. L&squo;auteur choisit ici de parler de dix heures, non pas parce qu’il dormira dix heures, mais pour illustrer par une durée concrète que la période de repos sera longue. Traduire ce passage par « rester immobile durant 10 heures » aurait de quoi effrayer quiconque n’a besoin que de sept ou huit heures de sommeil. L’utilisation du verbe to move sert à mettre en opposition les nombreux déplacements que l’auteur a faits durant sa journée de chasse et le fait qu’il n’aura pas à bouger du motel for the next ten hours. Comme il mentionne qu’il est installé dans son lit, et que c’est généralement pour y dormir, les dix heures ne font référence qu’à la période de repos qui s&rsquoannonce, autrement dit qu’à une BONNE nuit de sommeil, où « bonne » englobe à la fois l’idée d’une « longue » nuit et d’une nuit « réparatrice ».

    TRADUCTION :
    Peu importait la décision, le moment le plus plaisant restait celui où nous nous installions confortablement dans notre lit, propres, repus et assurés de passer une bonne nuit de sommeil.

  5. Most secretaries live in an area between being too assertive and being too passive. Often a secretary feels she has to think twice before stepping in and correcting the grammar, even when she knows her « superior » can’t frame a good sentence7.

    Rendre to live in an area par « vivre dans une zone » serait ici incongru. Pour en faire une bonne traduction, il faut, comme toujours, débusquer le sens derrière cette image et trouver les mots pour le dire. To live ici fait référence aux états d’âme de la secrétaire, à rien d’autre. Elle se trouve donc prise entre deux feux. Elle ne vit pas là, elle est tout simplement hésitante.

    Il est vrai qu’il est difficile d’écrire correctement si l’on ne maîtrise pas bien la grammaire. Mais est-ce vraiment la seule faiblesse du patron? Il y a fort à parier qu’une personne qui ne maîtrise pas la grammaire ne maîtrisera pas non plus l’orthographe, la ponctuation, etc. C’est donc dire que l’auteure ne mentionne qu’un cas particulier (faute de grammaire) pour souligner un problème plus fondamental, plus général (ne pas savoir écrire). De plus, l’utilisation du mot sentence ne serait pas à traduire par « phrase ». Encore une fois, l’auteure recourt à un cas particulier pour désigner quelque chose de plus vaste, de plus général : le texte.

    TRADUCTION :
    La plupart du temps, elle ne sait trop que faire : s’affirmer ou s’effacer. Par exemple, même si elle sait son « supérieur » incapable d’écrire correctement, elle hésitera à intervenir.

  6. A coarse probe cannot be used to search out a fine crevice. Light is the probe that is employed with the microscope, and the coarseness of this probe is unalterably set by the wavelength of visible light (0.4 to 0.7 µm)8.

    Voilà les deux premières phrases d’un texte technique portant sur le pouvoir de résolution du microscope. Traduire la première par « Une sonde grossière ne peut être utilisée pour fouiller une fente mince » pourrait, aux yeux de certains, paraître acceptable, étant donné que les mots ont été traduits, mais l’idée, elle, n’aura pas été rendue. L’anglais a recours à des mots qui font image : probe, crevice, des mots insérés dans une phrase qui fait elle-même image, une phrase dont le sens dépasse la simple addition des mots. Derrière ces deux mots particuliers, probe et crevice, se cache un principe (généralisation) : pas question d’espérer faire un travail délicat avec un outil grossier. Ce principe est, dans la deuxième phrase, appliqué à la microscopie. Si, pour effectuer un bon travail, il faut utiliser le bon outil, il faudra, si l’on veut distinguer, à l’aide du microscope, deux objets rapprochés, utiliser une lumière ayant une longueur d’onde qui permette de faire ce travail. Autrement dit, plus la longueur d’onde est courte, plus rapprochés seront les objets que ce microscope nous permettra de voir distinctement. Le pouvoir de résolution du microscope est donc fonction de la longueur d’onde utilisée.

    TRADUCTION :
    La qualité d’un travail va de pair avec celle de l’outil. En microscopie photonique, l’outil, c’est la lumière; et sa précision est fixée par la longueur d’onde de la lumière visible (0,4 à 0,7 µm).

    Voilà donc quelques exemples qui illustrent bien la prédilection de l’anglais non pas pour le mot image – ce que nous savions déjà grâce à Vinay et Darbelnet – mais pour la proposition image, pour la phrase image. J’entends par là des propositions ou des phrases qui donnent dans le concret, dans le particulier, dans les exemples plutôt que dans l’abstrait, le général, dans le principe.

    CONSÉQUENCE DE CETTE PRÉDILECTION

    Cette prédilection pour l’image, le concret, le particulier imprime à la phrase une structure assez stéréotypée chaque fois que l’auteur recourt à deux cas particuliers ou plus : il présente les cas particuliers – objets de sa prédilection – avant de mentionner le générique en question. Cette tournure appelle diverses solutions, selon les besoins. En voici quelques exemples.

  7. In many parts of the world there are people who believe in spirits, witches, warlocks, fairies, elves, leprechauns, goblins, demons, jinns, sprites, pixies, and other supernatural beings9.

    L’auteur termine ici sa longue énumération par and other supernatural beings, formulation qui se veut un générique. Le lecteur en conclut donc qu’il vient de lire une liste de cas particuliers. Mais à y regarder de plus près, cette conclusion n’est pas tout à fait exacte. En effet, warlock et witch désignent des êtres humains ayant un pouvoir spécial et non pas des êtres surnaturels. De plus, sprite, qui figure parmi les spécifiques, est en fait lui-même un générique qui a pour synonymes10 : brownie, dryad, elf, fairy, goblin, imp, leprechaun, naiad, Oceanid, peri, pixie, spirit et sylph. À remarquer : cinq de ces synonymes figurent déjà dans la liste des spécifiques du texte original…

    Le traducteur ne devrait pas se sentir obligé de traduire tous les spécifiques, et encore moins quand ces spécifiques, ou supposés spécifiques, font injure à la logique, comme c’est le cas dans la phrase étudiée. Ici, le traducteur doit aller à l’essentiel et bien faire la distinction entre « être surnaturel » et « pouvoir surnaturel ».

    TRADUCTION :
    Dans bien des pays, des gens croient aux êtres surnaturels : les démons, les fées, les elfes, les djinns, etc.

    En anglais, une énumération aussi longue, même bien faite, n’est pas pratique courante. Plus souvent, l’anglais ne fait appel qu’à deux cas particuliers, comme en font foi les quelques exemples qui suivent.

  8. It is a fact that it has to be written very carefully into a job description just what a secretary’s duties are, or she will be told to clean off the desk, pick up cleaning and the like11.

    Ici, pour nous dire que la secrétaire risque d’être appelée à faire des choses qui ne relèvent pas de sa tâche, l’auteure, en bonne anglophone, préfère nous donner deux exemples : to clean off the desk et to pick up cleaning, et, pour nous faire comprendre qu’il s’agit bien d’exemples, elle ajoute, pour terminer : and the like. Ces trois mots se veulent sans doute une généralisation, mais sous une forme assez floue. L’auteure laisse au lecteur le soin de trouver le terme générique qui décrit bien les deux cas particuliers, à savoir faire des tâches « domestiques ». Il y a lieu de préciser que ces deux cas particuliers n’ont pas à être traduits tels quels, car ils ne servent qu&squo;à illustrer le principe général caché dans and the like. Le traducteur pourrait tout aussi bien utiliser deux autres cas de figure, car ce qu’il lui faut traduire, c’est le message et non les mots. Si jamais l’espace lui manquait, il pourrait également couper court, sans perte de sens.

    TRADUCTION :
    Les tâches d’une secrétaire doivent toujours être bien définies, sinon elle risque de devenir la femme à tout faire.

  9. It is expected, however, that the reader will recognize that a man must be older than his children, that when two people win a mixed doubles match, one is male and the other is female, and a few other equally simple facts from everyday experience12.

    Dans cet exemple-ci, le rédacteur prend soin de préciser que les exemples donnés sont tirés des facts from everyday experience. Cet élément d’information se trouve, comme dans les exemples précédents, en fin de phrase. Avant de donner dans le général, l’anglais privilégie le particulier. Dans le premier cas, il est dit qu’un homme est nécessairement plus âgé que ses enfants. Il n’en est pourtant pas autrement avec la femme! Le rédacteur semble s’être inspiré du cas qu’il avait sous les yeux et qui, par hasard, était un père avec son fils. Dans le second, il est dit que l’équipe gagnante, dans un double mixte, est composée d’un homme et d’une femme. Il en est pourtant de même pour l’équipe perdante! Le rédacteur s’est donc, cette foisci, inspiré uniquement d’une des deux équipes qui s’affrontent dans un match, laissant au lecteur le soin de conclure qu’il en est de même pour l’autre. Force est de reconnaître que traduire uniquement les mots ferait injure à la logique. Mieux vaut, en français, aller chercher le général qui se cache derrière ces particuliers.

    TRADUCTION :
    Le lecteur devrait toutefois pouvoir exploiter certaines réalités quotidiennes, comme le fait qu’un parent est plus âgé que son enfant; que, dans un double mixte, chaque équipe est formée d’un homme et d’une femme.

  10. Rheumatoid arthritis, Lupus erythematosus, and other inflammatory diseases can also cause median nerve compression, as can tissue edema conditions arising from pregnancy, diabetes, hypothyroidism, and obesity13.

    Ici, les auteurs, deux médecins, nous informent que les deux cas particuliers nommés : rheumatoid arthritis et lupus erythematosus font partie des inflammatory diseases. Fait à remarquer, ici encore, ce terme générique est introduit par and.

    Par contre, dans le dernier membre de phrase, le générique tissue edema conditions précède une énumération des cas particuliers. Mais cette façon de faire n’est pas le procédé inverse de celui que nous abordons. En effet, les spécifiques ne sont pas des exemples d’œdème, mais bien plutôt des exemples de causes d’œdème, d’où d’ailleurs la présence de arising from.

    TRADUCTION :
    Le syndrome du canal carpien (SCC) peut être causé par diverses maladies inflammatoires, comme la polyarthrite rhumatoïde ou le lupus érythémateux aigu disséminé (LED), ou encore par un œdème secondaire à la grossesse, au diabète, à l’hypothyroïdie, à l’obésité.

CONCLUSION

Vinay et Darbelnet nous ont fait prendre conscience que, pour exprimer la réalité, l’anglais recourait, de préférence, à des mots images et le français à des mots signes.

Dans le présent article, nous montrons que cette préférence de l’anglais pour l’image, le concret, le particulier va bien au-delà du mot, comme nous l’ont appris Vinay et Darbelnet; elle se retrouve dans des propositions et parfois même dans des phrases complètes. Les exemples étudiés dans le présent article l’illustrent bien.

Cette façon de faire se rencontre sous tellement de plumes différentes qu’il ne peut s’agir d’idiosyncrasie, mais bien plutôt d’une façon bien anglaise de dire la réalité. Aussi anglaise que l’utilisation du mot image. Elle n’est d’ailleurs pas réservée qu’aux textes généraux (voir l’exemple  6).

La question est de savoir comment traduire ce genre de proposition ou de phrase. Étant donné que le traducteur doit rendre le message et non les mots, il lui faut évaluer la pertinence de la proposition image dans la phrase ou celle de la phrase image dans le paragraphe. Et cela, dans le texte de départ comme dans le texte d’arrivée, car le destinataire, un francophone, doit comprendre. Et sa compréhension passe généralement non pas par le plan du réel, mais bien par le plan de l’entendement. C’est donc dire que les propositions ou les phrases ne peuvent être traduites littéralement.

La méconnaissance ou l’ignorance de cette particularité de la langue anglaise est sans doute à l’origine de bien des traductions surprenantes. J’en veux pour preuves les termes intent-to-treat analysis et state-of-the-art performance. Les équivalents proposés pour intent-to-treat analysis sont fort variés. On trouve dans le Gladstone14 : analyse selon le principe de l’intention de traiter; dans TERMIUM® : analyse des sujets retenus au début de l’essai clinique; dans le Grand dictionnaire terminologique15 : anayse du projet thérapeutique (!); dans d’autres sources16 : analyse des sujets retenus au début de l’étude/l’essai clinique, analyse des patients sélectionnés, analyse selon l’intention de traiter, etc. À noter, dans tous ces cas, on a reproduit l’expression imagée de l’anglais, plutôt que tenté de trouver une formulation qui correspondrait mieux à l’esprit français, c’est-à-dire qui se situerait sur le plan de l’entendement. D’où le caractère un peu étonnant des équivalents.

Dans le cas de state-of-the-art, il arrive qu’il soit traduit littéralement. C’est ce qu’a fait la Société française de biologie clinique17, dans son Dictionnaire des termes à l’usage de la validation de techniques, où l’on trouve « performance de l’état de l’art » comme équivalent de state-of-the-art performance. Il y a même lieu de se demander si cette traduction littérale ne serait pas en train de faire son chemin dans la langue des linguistes? À preuve, le communiqué suivant reçu dernièrement par courrier électronique :

« Un bref état de l’art des travaux récents en sémantique formelle consacrés au calcul des valeurs aspectuo-temporelles amène à soulever un certain nombre de questions fondamentales pour la recherche dans ce domaine, et en particulier les quatre questions suivantes… »

Si le traducteur ne réalise pas qu’il est en présence d’un mot image, d’un mot concret, d’un cas particulier, il n’est pas étonnant, quand il est confronté à une proposition ou à une phrase image, concrète, que ses traductions soient gauches. En fait, si le traducteur saisit bien le rôle des cas particuliers, des cas concrets, des exemples que contient le texte anglais, deux possibilités s’offrent à lui : se contenter de traduire littéralement le segment de phrase (voir l’exemple 1 : whether at midnight or midday), ce qui peut à l’occasion être possible; ou s’éloigner des mots pour exprimer l’idée qui se cache derrière eux (voir les exemples nos 2, 3, 4, 5, 6), ce qui est souvent la solutio la plus heureuse.

Cette prédilection de l’anglais pour les cas concrets, pour l’image n’est pas sans se refléter sur la manière d’écrire. Appelé à donner des exemples de ce qu’il avance, l’anglophone commence par des cas particuliers, ce qui est tout à fait conforme à sa vision du monde, et finit généralement son énumération de deux exemples ou plus par and suivi du générique (voir les exemples nos 8, 9, 10) ou de ce qu’il croit être un générique (voir l’exemple  7).

Face à une telle formulation, le traducteur a plusieurs choix.

Même si l’anglais aime bien le plan du concret et le français celui de l’entendement, il ne faudrait pas en conclure que cette façon de faire est l’apanage de la seule langue anglaise. Taine et Gide20 n’ont-ils pas formulé de façon imagée le principe mis de l’avant par Vinay et Darbelnet! Le premier a dit : « Traduire en français une phrase anglaise, c’est copier au crayon gris une figure en couleur »; et le second : « Il est du génie de notre langue de faire prévaloir le dessin sur la couleur ». Le français peut recourir à l’image et il y recourt, mais moins fréquemment. Simple question de dosage.

NOTES