Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 34, numéro 2, 2001, page 22)

Femmes, vieillards, enfants que le malheur accable,
Tous sont intéressés à le trouver coupable.
(Voltaire)

Voltaire aurait dit un jour à je ne sais trop qui que même s’il désapprouvait ses idées, il défendrait jusqu’à la mort son droit de les exprimer. Toutes proportions gardées, j’ai un peu l’impression que c’est mon cas aujourd’hui. Je n’aime pas particulièrement l’expression « intéressé à + infinitif », au sens que nous lui donnons chez nous, et pourtant, je me porte à sa défense.

Pour plusieurs raisons. D’abord, parce que je crains que cette tournure, telle qu’employée par Voltaire, ne soit menacée de disparition. C’est du moins l’impression que nous donnent les dictionnaires courants. Car il faut se rabattre sur les « vieux » pour la trouver –le Furetière (1690), le Bescherelle (1887), le Larousse du XXe siècle (1928) –, ou sur quelques grands dictionnaires plus récents –le Dictionnaire encyclopédique  Quillet (1953), le Trésor de la langue française (1983).

Ensuite, parce que la tournure a pris un sens nouveau –sous l’influence de l’anglais, dit-on –, qui semble bien être entré dans l’usage. Pas seulement au Québec, mais en France également. La preuve, un grammairien bien connu la condamne. À l’été 99, Jacques Drillon lançait un quiz sur la langue dans le Nouvel Observateur, où il posait cette « colle » au lecteur :

La bonne attachée de presse doit demander :

  1. Seriez-vous intéressé à parler de ce livre?
  2. Seriez-vous intéressé pour [sic] parler de ce livre?
  3. Voudriez-vous parler de ce livre?

Je ne vous indique pas la bonne réponse…

Enfin, j’ajouterais bien une dernière raison, qui n’a sans doute pas le poids des autres, mais c’est pourtant le coup de pouce qu’il me fallait. Une collègue, d’origine française, qu’on pourrait difficilement soupçonner de laxisme, l’écrit sans hésitation dans le journal du service. (Je ne vous dirai pas son nom –question de protéger mes sources et de lui éviter de se faire harceler par plus puriste qu’elle.)

Mais commençons par voir ce que ce tour a de fautif. Dans les Maux des mots1, Jean Darbelnet écrit que le verbe « intéressé à + infinitif » est « souvent employé d’une façon peu idiomatique qui reproduit la construction anglaise to be interested ». Pour éviter « cet emploi fautif du verbe intéresser », au lieu d’écrire « les personnes intéressées à assurer cet enseignement », il propose « désireuses de ou désirant (ou encore disposées à) ». Un dictionnaire de Faux amis2 propose un autre équivalent :

Lorsque le verbe to interest est employé dans la structure to be interested in doing sth il correspond plutôt à vouloir, aimer, p. ex., we’re interested in increasing our exports to Africa : nous voudrions accroître nos exportations vers l’Afrique.

Curieusement, les auteurs ne soufflent mot de l’usage « classique ». L’ignorent-ils? Le considèrent-ils comme vieilli? Darbelnet prend au moins la peine de signaler que l’usage existe. Et même l’Académie, qui vient (enfin) de faire paraître le tome 2 de son Dictionnaire, ne juge pas utile d’indiquer que le tour aurait vieilli. Elle se contente d’en donner le sens : « avoir intérêt à, y être obligé, engagé par le motif de son intérêt » et de s’approprier l’exemple du Bescherelle : « Vous êtes intéressé à empêcher cet abus d’autorité ».

Mais n’en déplaise aux dictionnaires –le Grand Robert, le Grand Larousse de la langue française, les portables, tous l’ignorent souverainement –, c’est un usage qu’on ne saurait écarter du revers de la main. Depuis Mirabeau (1789) et Étienne de  Jouy (1815), en passant par Albert de Mun (1895) et Charles-Ferdinand Ramuz  (1927), jusqu’à Jean Giono (1958) et Rachid Mimouni (1992), on n’a jamais cessé de l’employer. Je me contenterai de deux exemples :

Mais personne n’y croit, sauf ceux qui sont intéressés à y croire3.

[…] hors les produits primaires qu’ils ne sont plus intéressés à produire4.

Cet emploi n’est pas inconnu de ce côté-ci de l’Atlantique. Je l’ai relevé chez un grand journaliste du 19e siècle :

Voilà donc les peuples directement intéressés à favoriser la prospérité […]5.

Chez un père de la Confédération, Hector Langevin :

Le gouvernement central ne sera pas intéressé à attaquer notre religion […]6.

Et chez un sénateur du tournant du siècle :

[…] les autres provinces sont trop intéressées à nous garder pour nous lâcher7.

Mais revenons à des exemples hexagonaux, où le sens classique commence à s’atténuer :

[…] un investisseur intéressé à participer à la réduction de l’insécurité urbaine8.

Cet exemple est tiré d’un document bilingue rédigé en français. La traduction anglaise est identique : « interested in participating in the reduction of urban insecurity ».

Autre exemple :

Qui sera intéressé à faire respecter la loi si l’acte prohibé ne nuit à personne9?

On sent encore l’idée d’« avoir intérêt à », mais dans l’exemple suivant, il s’agit clairement du sens condamné par Drillon :

[le jeune éditeur] m’a appelé pour me dire qu’il était très intéressé à nous publier10.

Parmi plusieurs exemples québécois, l’auteur du Dictionnaire québécois français en laisse échapper un qu’il a entendu à TF1 : « Elles ne sont plus intéressées à retrouver leur famille11 ».

J’ai également relevé un cas avec « de », chez un universitaire :

[…] un vieil homme, qui paraît intéressé de voir un étranger12.

Chez nous, on ne compte plus les journalistes qui emploient cette tournure : qu’ils soient du Droit (Adrien Cantin), du Soleil (Michel Vastel), de la Presse (Lysiane Gagnon), ou du Devoir (Chantal Hébert, Jean Dion). Le tour n’est pas inconnu des universitaires non plus (Louis Balthazar, Victor Teboul), ni des essayistes politiques (Pierre Godin, Christian Rioux).

On le rencontre même chez deux professeurs de traduction. Dans un des modèles de lettre proposés dans Le français, langue des affaires, ils écrivent :

Nous avons toutefois pensé que vous seriez intéressé à comparer le prix de revient13.

Se seraient-ils laissé prendre au piège? Ou voulaient-ils insister sur le fait que le client éventuel « avait intérêt » à comparer les prix? On peut en douter.

Au terme de ce bref tour d’horizon, je dois dire que cette tournure ne me revient toujours pas. Cela tient sans doute au fait que j’ai été conditionné, mais c’est aussi parce qu’il est tellement facile de l’éviter. Il n’en reste pas moins qu’il y a parfois dans cet « intéressé » quelque chose qu’on perdrait à le remplacer. Prenons cet exemple de Michel Vastel : « le pays est intéressé à discuter de réforme ». On peut très bien écrire que le pays « veut » ou « souhaite » discuter de réforme, qu’il en a le goût, qu’il est disposé à le faire, mais dit-on la même chose?

Je vous laisse trancher.

P.-S. Je découvre à la dernière minute que l’expression figure dans le Harrap’s français-anglais (1972) : « intéressé à faire qqch. –interested in doing sth. ». Malheureusement, sans contexte, il est difficile de savoir si c’est la formule classique, ou le sens condamné.

NOTES