Maurice Rouleau
(L'Actualité terminologique, volume 36, numéro 3, 2003, page 14)

Cet article développe le sujet abordé par l’auteur aux XIIIe SEDIFRALE (SEsiónes para Docentes y Investigadores de FRAncés Lengua Extranjera), tenues à Lima, Pérou, du 30 mai au 3 juin 2003.

Qui, en tant qu’étudiant, ne s’est jamais fait dire de consulter son dictionnaire pour y trouver, explicitement ou implicitement, la réponse à la question posée ou la solution à la faute commise? Qui, en tant que professeur, n’a pas un jour répondu à un étudiant, soit parce qu’il ignore lui-même la réponse, soit parce qu’il veut lui inculquer une façon de faire, de toujours consulter son dictionnaire? Le message, véhiculé par le professeur et perçu par l’étudiant, est clair : le dictionnaire a réponse à tout; si ce n’est pas dans le dictionnaire, ce n’est pas… bon, ce n’est pas… correct. Bref, ça ne se dit pas!

Il m’est arrivé, un jour, de dire à un étudiant de consulter son dictionnaire, qu’il y verrait que « sans détour » s’écrit bel et bien sans « s ». Comme j’avais vérifié au préalable dans mon Nouveau Petit Robert (NPR), je me faisais fort de détenir la vérité. En fait, je m’aventurais, sans le savoir, sur un terrain miné. Il est vrai qu’à l’entrée « détour » on trouve « sans détour ». C’était d’ailleurs là que j’avais pris ma belle assurance. Un autre étudiant me fit remarquer, non sans une certaine joie mal dissimulée, qu’à l’entrée « carrément » on pouvait lire : « d’une façon nette, décidée, sans détoursnbsp;». Cette fois-ci « détour » prenait un « s », ce qu’évidemment j’ignorais. J’ignorais également que l’étudiant aurait pu en dire autant en se référant, toujours dans le même dictionnaire, à trois autres entrées : « ambages », « chemin » et « façon ».

Comment expliquer que les rédacteurs du dictionnaire imposent au lecteur la graphie « sans détour » et qu’eux-mêmes se permettent de l’écrire, selon l’inspiration du moment1, avec ou sans « s »? Pourquoi eux auraient-ils le droit; nous, pas? Le dictionnaire venait de me jouer un vilain tour. Ma belle confiance venait d’être ébranlée. Ce n’était qu’un début… et cela aussi, je l’ignorais.

Un peu plus tard, un collègue me fit remarquer, fort poliment par ailleurs, que, dans un de mes textes, j’avais utilisé un adjectif qui ne figure pas dans le NPR. J’avais écrit : « Ces rapports sont immédiatement appréhendables. » J’aurais sans doute dû me sentir coupable, rougir de me faire prendre en flagrant délit. Mais un tel sentiment ne m’a même pas effleuré l’esprit, car j’ignorais que cet adjectif brillait par son absence. Pourquoi « appréhendable » ne figure-t-il pas dans le dictionnaire? Serait-ce qu’il n’est pas français et que, du même coup, son utilisation constituerait ce que les experts appellent un « barbarisme »? Ne serait-ce pas plutôt un oubli de la part des rédacteurs du NPR? Ne trouv-t-on pas dans ce même dictionnaire l’adjectif « académisable »? Pourquoi ce dernier aurait-il droit à l’existence, à la reconnaissance officielle, et non « appréhendable »? Ces deux adjectifs respectent tous deux pourtant un mode classique de formation des adjectifs : l’ajout du suffixe -able au radical d’un verbe du premier groupe : alcoolisable, aimable, contestable, inconsolable, permutable et tous les autres « …able » imaginables.

Je croyais être au début de la fin de mes expériences étonnantes avec le dictionnaire, mais je n’en étais, en fait, qu’à la fin du début. L’étude des prépositions allait me réserver bien des surprises que je ne soupçonnais pas encore. S’il est un domaine où le recours au dictionnaire se fait sentir, c’est bien celui de l’emploi des prépositions. Voici quelques exemples tirés de l’actualité récente où la préposition utilisée fait tiquer. Ces phrases ont été entendues à Radio-Canada2 (certains diraient sur Radio-Canada) :

(1) « On n’a pas vraiment eu le temps de penser autour de la question. »

(2) « On est incertain sur le sort de Saddam Hussein. »

(3) « L’Iran proteste pour la violation de son territoire. »

Dans la phrase (1), la préposition autour est pour le moins bizarre. Dans aucun dictionnaire, on ne rencontre « penser autour de qqch ». En fait, cette construction, qui sent l’anglais (to think about something), s’explique assez facilement quand on sait qu’elle est sortie de la bouche de quelqu’un qui a passé sa vie à travailler en anglais. En français, on pense à qqch.

Dans la phrase (2), la préposition sur étonne à première vue. Ce n’est pas la préposition que les dictionnaires nous présentent. Spontanément, on dit : incertain ou certain de qqch/qqn. L’emploi de sur pourrait s’expliquer par le fait que l’adjectif « incertain » signifie : « qui est dans le doute sur qqch », ou peut-être plus pertinemment par la tendance européenne à utiliser la préposition sur à toutes les sauces. J’en veux pour preuve ce qu’un médecin français travaillant à Bagdad, durant cette guerre, disait dans une entrevue : « … surtout les blessés qui arrivaient sur les denières quarante-huit heures » ou encore « Les hôpitaux sur lesquels nous travaillions… ». De toute évidence, il ne s’agit pas d’un anglicisme; l’anglais dit : uncertain about, as to ou of something.

Dans la phrase (3), l’emploi de pour après le verbe « protester » heurte la logique. Cette préposition est généralement associée à une attitude favorable. Or, « protester » est tout le contraire; il signifie : déclarer formellement son opposition, son hostilité, son refus. Et quand arrive le moment de dire l’objet d’une protestation, c’est la préposition contre qui vient normalement à l’esprit. D’autres prépositions sont également utilisables avec ce verbe, mais elles ne traduisent pas le même rapport logique : protester d’un geste brusque, avec force, à grands cris (rapport de manière). On peut également protester de son innocence, mais le verbe a alors un autre sens, celui de donner l’assuranceformelle et non d’exprimer son opposition à qqch. Pour n’a jamais voulu dire contre, mais le NPR le lui fait dire. Il ne cite d’ailleurs qu’un exemple : « sirop pour la toux ». Dans l’industrie pharmaceutique canadienne, par contre, on dit systématiquement : « sirop contre la toux ».

Dans les trois cas présentés, l’utilité du dictionnaire se manifeste par la non-consignation de la forme que l’on juge fautive : par exemple, « penser autour » n’est pas consigné, donc c’est fautif. Autrement dit, l’absence de la construction nous amène à conclure à la non-idiomaticité de l’expression. Mais une telle conclusion suppose implicitement que tout ce qui se dit en français se trouve dans le dictionnaire. Voyons si une telle conclusion tient la route. Prenons la phrase suivante, prononcée par un journaliste français, au cours d’une entrevue télévisée :

(4) « La garde républicaine est demeurée loyale à Saddam Hussein. »

Je me suis immédiatement demandé si la préposition à était bien celle qu’il fallait utiliser. Si oui, était-ce la seule? Si non, quelles autres prépositions ou locutions prépositives pourrait-on utiliser sans risquer de se faire corriger? À l’égard de, avec, envers, vis-à-vis de? Autrement dit, quelle préposition l’adjectif « loyal » commande-t-il? La question a été posée à deux groupes de langagiers : une quinzaine de rédacteurs professionnels et une trentaine de traducteurs en formation. Près des trois quarts de chacun des groupes auraient utilisé indifféremment « loyal à  » et « loyal envers ». À l’égard de ralliait qelques voix; quant à vis-à-vis de, on le refusait, tout comme avec.

Pour savoir si ces utilisateurs ont raison, nous allons examiner ce que disent les ouvrages de référence sur le sujet. Jetons d’abord un coup d’œil aux rares ouvrages consacrés à l’emploi de la préposition, celui de Grevisse3 et celui de Lasserre4. Aucun d’eux ne contient l’entrée « loyal ». Consultons en deuxième lieu cinq dictionnaires des difficultés du français (le Girodet5, le Hanse6, le Colin7, le Thomas8 et le Péchoin9). Dans aucun d’eux, il n’est question de préposition à utiliser ou à ne pas utiliser avec l’adjectif « loyal ». Pour finir, consultons trois dictionnaires de langue générale (le Multi10, le PLI11 et le NPR12, cédérom 2001). S’il est une difficulté à &eacue;viter, le Multi devrait nous l’indiquer. Or, il est muet sur le sujet, tout comme le PLI. Le NPR, par contre, nous fournit un exemple pertinent : loyal envers qqn.

Que conclure de la lecture de ces divers ouvrages? Que nous voyons un problème là où il n’y en a pas, car, s’il y en avait un, les auteurs des dictionnaires de difficultés ou même ceux des ouvrages sur les prépositions se seraient certainement fait un devoir de nous l’indiquer? Que la préposition envers est LA préposition à utiliser, parce que le NPR nous en fournit un exemple? Qu’en utiliser une autre, par exemple à, comme le pensent les langagiers interrogés, serait incorrect, pour ne pas dire fautif? Penser ainsi, c’est admettre implicitement que n’est bon que ce que le dictionnaire fournit. De là à dire que c’est la seule chose à utiliser, il n’y a qu’un pas que bien des utilisateurs font allègrement. Mais avant d’endosser une telle conclusion, il y aurait sansdoute lieu de se poser certaines questions sur la facture, la fiabilité, l’exhaustivité, etc., de ces ouvrages de référence.

Si un adjectif figure au dictionnaire et qu’aucune préposition ne lui est associée dans les exemples fournis, comme c’est le cas pour « audible13 » dans le NPR, faut-il en conclure que cet adjectif s’emploie absolument? Il est pourtant possible d’utiliser certaines prépositions : audible à deux cents mètres, depuis le haut de la montagne, sur une courte distance, etc. Ce n’est donc pas l’absence d’exemples qui constitue une interdiction…

Quand le médecin veut préciser le médicament qu’il utilise pour traiter une maladie, dira-t-il : « je traite à, par ou avec tel médicament »? Comme ces trois prépositions servent à exprimer l’instrumentalité14, cela signifie-t-il qu’on peut indifféremment utiliser l’une ou l’autre? Que nous disent les dictionnaires à ce sujet? Dans le NPR, on trouve, comme exemple pertinent (c’est-à-dire en tant que v. tr. dir. à la voix active), « traiter un champ au D.D.T ». Le PLI nous donne : « traiter un malade par les antiiotiques ». Faut-il en conclure qu’en médecine il faut dire « traiter par » parce que le PLI nous le donne en exemple? Qu’en agriculture il faut dire « traiter à  » parce que le NPR nous fournit cet exemple? Rien ne nous permet de tirer une telle conclusion. En fait, dans la langue médicale, c’est la préposition par qui est couramment utilisée avec le verbe traiter15 (employé à la voix active). Cela ne signifie pas que, dans une autre langue de spécialité, ce verbe se construise de la même façon. En métallurgie, on traite certainement un métal à froid ou à chaud. Das l’articulation d’un mot, la langue de spécialité a donc ses préférences que le dictionnaire ne marque pas nécessairement.

Faut-il remercier qqn de qqch ou pour qqch? Tout dépend du dictionnaire consulté. Le PLI indique les deux prépositions sans faire de distinction : Je vous remercie de vos conseils. Je vous remercie pour vos conseils. Le NPR, quant à lui, fait une distinction : Nous vous remercions de votre aimable hospitalité. Remercier pour s’emploierait surtout pour des choses concrètes : Je vous remercie vivement pour votre cadeau, pour votre envoi. Dans d’autres sources, tout en faisant la distinction entre abstrait et concret, on trouve quelques remarques. Selon Girodet, l’emploi de pour appartient à une langue moins soignée; selon Colin, le pour est plus expressif dans le cas de choses concrètes; selon Péchoin, remercier pour serait plus courant, mais remercier de plus soigné.

Vu qu’un dictionnaire n’illustre pas tous les emplois d’un mot (ex. : « audible ») et même que les dictionnaires ne donnent pas toujours les mêmes acceptions (ex. « audible » dans le NPR et le PLI); vu que les dictionnaires ne fournissent aucune précision sur les usages en langue de spécialité (ex. : « traiter »); vu que les dictionnaires des difficultés ne s’entendent pas tous (ex. remercier pour ou de) sans que l’on sache exactement sur quoi les rédacteurs se basent pour expliquer leur choix, que penser du fait qu’un seul dictionnaire, en l’occurrence le NPR, fournise un exemple d’utilisation d’une préposition avec l’adjectif « loyal »? Faut-il en conclure que envers est LA préposition à utiliser, qu’en utiliser une autre, par exemple la préposition à, serait fautif? Bien des gens n’hésiteraient pas à le prétendre. Mais comme une occurrence ne fait pas loi, il y aurait lieu de fouiller un peu plus et de consulter d’autres dictionnaires, notamment le dictionnaire de l’Académie. Dans sa 9e édition, dont la parution a débuté en 1986, on peut lire : loyal avec qqn. Cette préposition avait pourtant été rejetée par tous les langagiers interrogés à ce sujet!

Pourquoi donc le NPR ne nous fournit-il pas un exemple utilisant la préposition avec, s’inspirant pour ce faire de l’Académie? Pourquoi l’Académie n’a-t-elle pas consigné, dans sa dernière édition, la construction avec envers, comme le NPR le fait? La langue aurait-elle évolué à ce point, entre 1986 et 2001, qu’aujourd’hui on n’utilise plus que envers, que l’emploi de avec est vieilli? Non, car l’Académie a publié son fascicule contenant l’adjectif « loyal » en octobre 200016. Sur quoi se basent donc les rédacteurs du NPR pour proclaer qu’ils reflètent l’usage? Sur quoi se basent donc les académiciens?

Pour répondre, indirectement, à la première question, nous avons consulté différentes éditions du Petit Robert : l’originale, celle de 1967, puis celles de 1977, de 1992 et de 1996. Ce n’est qu’à partir de l’édition 1996 que l’on trouve « loyal envers ». Par contre à « déloyal », on trouve, et cela depuis la toute première édition, « déloyal envers ». Serait-ce qu’on peut dire déloyal envers depuis 1967, mais ne dire « loyal envers » que depuis 1996? Une telle question ne peut que faire sourire. On disait certainement « loyal envers » bien avant 1996, même si le dictionnaire ne le consignait pas. Alors, la question qui vient immédiatement à l’sprit est la suivante : se pourrait-il que « loyal à  » se dise, mais que le dictionnaire ne l’ait pas consigné?

Pour répondre plus directement à la question, il faudrait savoir comment travaille l’équipe du Robert. Fort heureusement, en septembre 1993, Mme Josette Rey-Debove a accordé, une entrevue à un journaliste de La Presse, car venait de paraître le Nouveau Petit Robert. Le journaliste en profite donc pour savoir ce que signifie, pour l’équipe du Robert, le mot USAGE, car tout dictionnaire se veut le reflet de l’usage. Le journaliste demande alors :

« L’usage de combien de personnes? À partir de quel moment pouvez-vous décider que c’est un mot d’usage courant? ».

Réponse de Mme Rey-Debove :

« Évidemment voilà qui n’est pas scientifique […] Je ne peux donc pas vous fournir de preuve certaine, mais ce que je peux vous dire, c’est que j’ai une très longue expérience, jointe à une passion des lexiques, qui me donnent l’habitude de certaines déductions […] Mes collaborateurs et moi […] avons tous l’oreille très ouverte à ce qui se dit et s’écrit, dans la rue, à la radio, à la télévision… ».

« Bien sûr, il est certain que l’on peut se faire une idée de l’importance d’un mot, mais c’est une idée qui ne sera jamais chiffrée. Importance que l’on ressent… »

Le journaliste ajoute alors :

« C’est dire que vous donnez un pouvoir magistral à la presse écrite ou parlée, en l’occurrence à la presse parisienne… pour décider de l’usage d’un mot. »

Mme Rey-Debove finira par dire, plus tard, au cours de l’entrevue :

« Je vais être franche avec vous, le français que nous décrivons est plutôt le français parisien. C’est vrai. »

Nous savons maintenant que, si le NPR ne donne que « loyal envers », c’est sans doute parce que l’équipe de rédaction de ce dictionnaire a l’impression que, dans la région parisienne, on dit ou on utilise, après l’adjectif « loyal », plus volontiers la préposition envers que toute autre préposition! Mais pourquoi ne l’avoir consigné qu’en 1996?

Se pourrait-il que « loyal envers » n’ait pas été consigné dans le Petit Robert, en 1967, parce que, comme le dit Paul Robert, dans la préface de ce dictionnaire, la réduction de taille (le passage du Grand Robert17 au Petit Robert) a porté sur une part de vocabulaire et sur les exemples? La réponse est NON, car « loyal envers » ne se trouve ni dans le Grand Robert de 1990, ni dans la deuxième édition augmentée publiée en 2001. Comment expliquer que « loyal envers » figure dans le NPR depuis au moins 1996 et qu’il soit absent du Grand Robert de 2001? Force est d’admettre que, si quelque chose ne se trouve pas dans le ditionnaire consulté, ce n’est pas nécessairement parce que la construction est fautive.

Mais qu’en est-il du dictionnaire de l’Académie, qui nous fournit « loyal avec »? Lui aussi se nourrit à la mamelle de l’usage. Ne lit-on pas dans la préface de la dernière édition :

« Le Dictionnaire de l’Académie est celui de l’usage, simplement et suprêmement, le Dictionnaire du bon usage, qui par là sert, ou devrait servir, de référence à tous les autres. Telle est l’ambition, mesurée mais persévérante, qui guide les académiciens français. »

Mais nulle part il n’est précisé ce que signifie, pour eux, le mot usage. On cite bien Quintilien : « J’appellerai donc usage ce qui est consacré par les gens les plus éclairés », mais nous ne savons pas qui sont ces gens éclairés. Les grands écrivains, les journalistes? Ceux de Paris, de la France ou de la Francophonie? Nul ne saurait dire. Dans cette même préface, on précise : « l’usage demande du temps à s’établir, et du temps à se constater » – on aurait pu ajouter : « et encore plus de temps à être consigné » –, mais on ne dit rien sur la façon de constater cet usage. On y lit également : « Nous ne faisons place aux mots étrangers qu’autant qu’ils sont vraiment installés dns l’usage… », mais jamais il n’est question de la façon d’évaluer le degré d’installation d’un mot dans l’usage.

D’après un académicien18, la question de l’usage est régulièrement soulevée aux réunions du jeudi après-midi19, c’est donc dire qu’ils ne s’entendent pas sur le sujet. Que les académiciens ne donnent pas « loyal envers » signifierait-il que cette construction n’est pas dans l’usage, dans le bon usage? Le choix de la préposition avec après « loyal » s’expliquerait, toujours selon le même académicien, par la plus grande utilisation, dans la langue française, de la préposition avec comparativement à celle de envers! Ce serait donc cela l’usage dans ce cas-ci…

Et si « loyal à  » se disait, comme les langagiers sont portés à le croire! Certains trouveraient quand même le moyen de prétendre qu’il s’agit d’un anglicisme. En effet, l’anglais ne dit-il pas : loyal to? Certes, mais « contrairement à ce qu’on nous répète trop souvent, nous dit Frèdelin Leroux fils20, ce n’est pas parce qu’un terme ne figure pas dans les dictionnaires et qu’il existe un terme semblable en anglais, qu’il s’agit nécessairement d’un anglicisme ». Pourquoi ne pourrait-il pas s’agir tout simplement d’une transposition par analogie? Comme « loyal » signifie « fidèle à », il est presque normal que loyal se construse avec la préposition à. C’est d’ailleurs de cette façon qu’on explique l’apparition de la préposition à après le verbe « pallier ». Ce dernier, qui signifiait à l’origine : couvrir, dissimuler (donc, v. tr. dir.), en est venu à signifier : atténuer, faute de remède véritable. Avec ce sens, il est devenu v. tr. ind. : «  Par analogie avec parer à, obvier à, remédier à, il est aussi employé avec la préposition à […], usage fort critiqué par les puristes et les enseignants, mais répandu21 &rquo;.

Il serait agréable de penser que le cas qui vient d’être présenté est unique, mais la réalité est bien différente. En voici un autre, concernant cette fois-ci un verbe : combiner / se combiner.

Dans la phrase suivante :

(5) « Ne peut être combinée… aucune autre offre promotionnelle. »

quelle préposition faudrait-il utiliser, quelle préposition l’usage reconnaît-il? Avec ou à? Faisons la même démarche que précédemment. Consultons, dans l’ordre, les ouvrages sur les prépositions, ceux sur les difficultés du français, et finalement les dictionnaires de langue générale.

  1. Ouvrages sur les prépositions. Le Grevisse est muet; le Lasserre indique la préposition avec.
  2. Ouvrages des difficultés. Le Girodet est catégorique : ce verbe commande la préposition avec. Il ajoute même : « La construction avec à est considérée comme fautive », sans évidemment préciser sur quoi il se fonde pour porter ce jugement. Le Colin est du même avis, tout comme le Hanse. Le Thomas cite même un exemple de l’Académie, comme pour tuer dans l’œuf toute idée de contestation. Le Péchoin, son successeur, n’invoque plus l’Académie, mais n’en considère pas moins que « l’on dit correctement combiner une chose avec une autre ou une chose et une autre. Cela signifie implicitement que « combiner à  » est incorrect. D’après ces ouvrages, la voie à suivre est claie : il faut dire « combiner avec », peu importe la raison de ce choix.
  3. Ouvrages de langue générale. Le Multi nous dit que ce verbe se construit avec la préposition avec. Dans le PLI, on ne trouve aucun exemple d’utilisation. Il n’y a là rien de surprenant, car ce dictionnaire n’est pas reconnu pour ses exemples. Mais que le NPR n’en fournisse aucun, il y a là de quoi être étonné. Consultons donc le Grand Robert. On n’y trouve qu’un seul exemple d’utilisation, qui appartient au domaine de la chimie : « combiner du chlore avec du sodium ». Le dictionnaire de l’Académie n’utilise, lui aussi, que la préposition avec. On pourrait croire que tout est dit, qu’il n’y a pas d’autre solution que d’écrire ou de dire : « combiner avec&bsp;».

Ne tirons pas trop rapidement de conclusion. La lecture du Grand Robert, à la forme pronominale « se combiner », nous réserve une surprise. En effet, on peut y lire les deux exemples suivants : « la haine se combine à l’amour » et « les métaux se combinent avec les acides ». Faut-il en conclure que la préposition à s’utilise quand on parle de choses abstraites (amour) et la préposition avec quand on parle de choses concrètes (acides)? Pourquoi serait-il correct de dire « se combiner à  », mais fautif22 de dire : « combiner à »? Le Grand Robert n’est d’ailleurs pas le seul à consignercet usage. Le Dictionnaire des verbes français23 en fait autant, et cela depuis 1969, deux ans après la parution du Petit Robert. En effet, on y trouve les deux constructions : 1) avec la préposition à : combiner l’hydrogène à l’oxygène (domaine de la chimie) et se combiner à l’amitié; 2) avec la préposition avec : combiner une chose avec une autre et se combiner avec l’oxygène.

Qui donc a raison? Y a-t-il vraiment lieu de faire une distinction entre l’emploi de la forme pronominale et celui de la forme active? L’utilisateur, aux prises avec des opinions divergentes, ne sait plus trop que penser. Le professeur lui est pris entre deux feux. Quelle que soit la construction utilisée, on pourra toujours rétorquer que telle autre source – aussi digne de foi! – dit le contraire… Mieux vaut alors accepter les deux constructions, car ce n’est pas à l’utilisateur de trancher!

Pour expliquer le caractère obligatoire, ou pseudo-obligatoire, de la construction « combiner avec », certains pourraient être tentés d’invoquer la formation du verbe. En effet, « combiner » est formé de deux éléments : com- (cum) et bini. Si réellement la formation du verbe est en cause, comment expliquer qu’il soit correct de dire : coordonner ou comparer une chose à une autre ou une chose avec une autre ou encore une chose et une autre. Les verbes « coordonner » et « comparer » ne sont-ils pas eux aussi formés du préfixe latin cum-, qui veut dire avec?

Bref, l’examen de l’adjectif « loyal » et du verbe « combiner / se combiner » nous a placés devant une dure réalité : les dictionnaires ne s’entendent pas toujours sur ce qu’est l’usage ou du moins sur ce qu’ils considèrent être l’usage. Ils se veulent le reflet de cet usage, mais leurs rédacteurs sont incapables de le définir. Et nous qui devons faire usage de ces dictionnaires!

Il n’est évidemment pas question de faire une recherche aussi fouillée que celle présentée dans cet article chaque fois qu’un problème de préposition se pose. Ce serait irréaliste. Mais il faut se rendre à l’évidence : on ne trouve pas tout dans un dictionnaire. Et par conséquent, si ce n’est pas dans le dictionnaire, ce n’est pas nécessairement fautif! La réponse recherchée peut fort bien ne pas se trouver dans votre dictionnaire, mais vous la trouveriez peut-être dans un autre… Peut-être même ne la trouveriez-vous nulle part.

Un tel énoncé a de quoi bousculer les idées reçues, car quiconque consulte un dictionnaire espère bien y trouver de quoi satisfaire son interrogation. Une telle attente est tout à fait justifiée. D’ailleurs, dans ses Mots de tête, F. Leroux fils ne cesse de se demander si les dictionnaires finiront par inclure, un jour, telle ou telle expression. Comme si la trouver dans un dictionnaire pouvait calmer ses angoisses, le déculpabiliser, car ce serait enfin « correct » parce que consigné!

Je n’en demande pas tant. Fort de mon expérience, je préfère me dire et dire aux autres – avec les précautions d’usage qui s’imposent – que, même si ce n’est pas dans le dictionnaire, ce n’est pas nécessairement… mauvais!

NOTES