André Guyon
(L'Actualité langagière, volume 8, numéro 4, 2012, page 28)

Dans mes temps libres, je travaille avec un ami à l’élaboration d’un cours sur la redondance dans les mémoires de traduction. Pour moi, la redondance désigne les correspondances floues, exactes et inter-documents. Voici, en exclusivité, un résumé du deuxième chapitre de ce cours.

Oubliez tout ce que vous pensiez savoir

Alors votre logiciel vous présente des chiffres que vous comprenez bien, n’est-ce pas? Voyons voir…

Les logiciels calculent des correspondances exactes et des correspondances partielles, aussi appelées correspondances floues. Les correspondances exactes peuvent se limiter au texte ou comprendre aussi le formatage. Dans le cas des correspondances floues, la différence entre les logiciels peut se limiter à certains éléments comme la ponctuation, la casse ou l’accentuation. Pourtant, les logiciels affichent un pourcentage qui varie d’un produit à l’autre. Pourquoi? Tout simplement parce qu’il n’existe aucune norme décrivant ce qu’est la redondance. Voici quelques exemples qui devraient vous surprendre.

Selon vous, dans quelle mesure (pourcentage) les phrases ci-dessous se ressemblent-elles? Pourquoi?

Pour trouver la réponse, j’ai utilisé deux logiciels de gestion de mémoires de traduction. Le premier a calculé des ressemblances à 75 %, le second à 80 %. Pourquoi 80 %? Parce que ce logiciel considère – à juste titre – que les mots n’ont pas tous la même valeur.

À votre avis, cette dernière façon de faire est-elle bonne?

Voilà une question-piège! En fait, ces chiffres ne veulent à peu près rien dire. La principale difficulté n’est pas de traduire « Our country is », mais de bien choisir le complément. Un mot sur quatre, on peut considérer ou pas que c’est 25 % des mots. On peut décider que certains mots comptent pour moins que d’autres, mais ça n’a toujours rien à voir avec l’effort de traduction réel.

Conclure qu’il ne reste à fournir que 25 % ou, pis encore, 20 % de l’effort de traduction serait ridicule. Si on considère que les mots n’ont pas tous la même valeur, il y aurait lieu, au moment d’évaluer l’effort économisé grâce à la redondance, d’augmenter le pourcentage de ce qui reste à traduire, et non de le diminuer.

Les calculs nébuleux des logiciels ne riment souvent à rien pour les langagiers, mais ce n’est rien à côté du fait que les logiciels considèrent que toutes les phrases sont égales.

Selon vous, est-ce que j’épargne plus de temps :

  1. en récupérant 10 fois la traduction de « Government of Canada »?
  2. en récupérant une phrase comme celle-ci : « The user is responsible for the use of the usernames and passwords required by the application of XYZ services and for all direct and indirect activities enabled by these usernames and passwords. »?

Faites attention de ne pas confondre avec le temps qu’il vous faudra pour traduire. Je parle ici du temps épargné grâce à la récupération d’une bonne traduction. Au bout du compte, 300 mots « économisés » par 100 occurrences de « Government of Canada » ne génèrent presque aucune économie réelle d’effort, contrairement à la longue phrase.

Si nous sommes à peu près d’accord jusqu’ici, j’aimerais bien mettre un peu d’huile sur le feu et préciser que dans l’exemple « Government of Canada », au moins, la traduction des « phrases courtes » ne pose guère problème. Voyez ce qui arrive avec l’expression « corporate software », qui peut être traduite de diverses façons selon le contexte. J’ai trouvé plusieurs contextes et équivalents sur des sites Web de l’administration fédérale. En voici trois :

« Corporate software » peut être rendu d’au moins trois façons. Pour trouver la traduction appropriée, je devrais donc lire les paragraphes, voire les pages qui précèdent ou qui suivent l’expression. Pour les titres et autres « phrases courtes », la quantité de contexte à vérifier peut facilement dépasser 1000 % du segment qu’on s’apprête à traduire. À l’inverse, la phrase longue est plus ou moins autosuffisante en contexte la plupart du temps.

Les utilisateurs chevronnés des mémoires de traduction ont probablement déjà entendu parler du concept de correspondance exacte en contexte (ICE pour « in-context exact match »). Une idée très répandue veut que dans ce cas, quand on a le bon logiciel, on puisse se passer d’une relecture puisqu’on est certain que ce qui précède et ce qui suit est identique. Logique, non?

Je sais, vous me voyez venir. Eh oui, si le principe est logique, son application l’est moins. Un jeu de mots trop facile pour m’en priver consisterait à dire que ICE est une surface glissante.

Le fait qu’on trouve, dans un texte quasi identique, exactement la même phrase en langue source ne signifie pas nécessairement que sa traduction n’a pas changé, même si c’est une bonne indication. Voici un exemple :

Du français à l’anglais

Plus tard, nous aurions ce qui suit à traduire dans un texte quasi identique :

Certains ne manqueront pas de souligner qu’une GLACE** bien conçue tient forcément compte des passages précédant et suivant la phrase ou le paragraphe à traduire.

Est-ce que ça garantit le genre pour autant? Hélas non!

Le fait est que la seule introduction d’une phrase qui préciserait le sexe d’une personne qui exerce la profession dont on parle dans un texte de 25 pages pourrait forcer des modifications dans tout le texte. Imaginez un texte qui décrit comment le traducteur doit utiliser les mémoires de traduction. Un beau jour, quelqu’un se fâche et décide qu’après tout, cette profession est majoritairement féminine et le texte anglais devrait plutôt parler d’une traductrice.

Plausible, non? Évidemment, pour traduire le texte en français, il faudrait changer non seulement ces passages, mais aussi tout le reste du texte. De telles particularités ne sont pas propres au français. On me dit que bravo en italien se dit brava si on parle à une femme, qu’en portugais, selon qu’on remercie un homme ou une femme, on dit obrigado ou obrigada, qu’en japonais, si on parle de soi, le ton doit différer de ce qu’il serait si on parlait d’autrui, car on doit accorder plus d’importance aux autres qu’à soi-même dans un compte rendu.

Comme vous venez de le constater, une partie de ce que nous pensions savoir doit être revue. Au Bureau de la traduction, nous envisageons une mesure de l’effort qui tiendra compte non seulement de la longueur des phrases, mais aussi de bien d’autres facteurs. Puis, nous veillerons à ce que ces éléments soient bien compris par tous nos collègues.

Remarques