Nicole Ouimet
(L'Actualité langagière, volume 4, numéro 1, 2007, page 28)

En mai 2006, Mme Helena Ni Ghearáin, étudiante au doctorat à l’Université de Limerick, en Irlande, était de passage au Bureau de la traduction pour y donner une conférence sur l’aménagement linguistique qui se fait en Irlande depuis 1922 et les problèmes terminologiques propres à son pays. Mme Ni Ghearáin, qui a reçu une bourse de troisième cycle du Irish Research Council for Humanities and Social Sciences (conseil irlandais de recherche en sciences humaines et sciences sociales), est venue nous parler de son sujet de thèse, dont le titre est : Athnuachan Foclóra sa Ghaeilge: Pleanáil, Údarás, Cumhacht (Modernisation de la langue irlandaise : la planification, l’autorité, le pouvoir).

L’irlandais, aussi appelé « gaélique irlandais » ou « gaélique d’Irlande », est une des plus anciennes langues d’Europe. On le parle depuis l’an 350 avant J.-C. Il prend encore plus d’importance à partir du Ve siècle, avec l’introduction de la religion catholique. La fondation de nombreux monastères, devenus alors de véritables centres éducatifs et culturels, a permis aux Irlandais de produire une littérature riche et abondante, qui régnera sur l’Occident pendant trois siècles.

Malheureusement, la situation commence à se détériorer à partir du XVIe siècle, avec l’invasion anglaise. Le roi Henri III d’Angleterre détruit toute autorité celtique et ordonne l’expropriation des terres cultivables pour les donner aux Anglais. Les Irlandais, dépouillés de leurs richesses, sont privés de tout développement économique et social. L’irlandais devient une langue interdite et seul l’anglais est enseigné à l’école. On continue à parler l’irlandais dans la vie de tous les jours, mais la langue anglaise gagne tout de même du terrain, si bien que vers le milieu du XIXe siècle plus de 80 % des Irlandais ne parlent que l’anglais. C’est le déclin de la langue irlandaise.

Cependant, un mouvement en faveur du retour de l’irlandais s’instaure et vient faire contrepoids au déclin. Des groupes d’intellectuels fondent des sociétés dans le but de restaurer cette belle langue et de la faire revivre au sein de la population. La plus célèbre société est sans contredit la « Gaelic League » (Conradh na Gaedhilge – ligue gaélique), fondée en 1893 par le poète Douglas Hyde. L’irlandais renaît lentement de ses cendres…

La Constitution de 1937 reconnaît l’irlandais comme langue nationale et première langue officielle du pays, la seconde langue officielle étant l’anglais. L’Irlande devient le seul pays d’Europe a avoir pour première langue officielle une langue minoritaire. Mais la bataille est loin d’être gagnée. C’est pourquoi le gouvernement irlandais adopte, le 14 juillet 2003, l’Official Languages Act (loi sur les langues officielles) dans le but de promouvoir l’usage de l’irlandais, d’assurer la traduction des documents importants et de permettre aux citoyens d’être servis dans la langue officielle de leur choix. De plus, l’adoption de cette loi permet la création d’un service de commissaire aux langues officielles (Irish Language Commissioner) chargé de veiller, entre autres, à ce ue les organismes publics respectent les dispositions de la loi. On peut consulter une version bilingue (français et anglais) de la loi à l’adresse suivante : www.tlfq.ulaval.ca/AXL/Europe/irlande-loi2003-bilingue.htm. Enfin, le 1er janvier 2007, l’irlandais devient la 23e langue officielle de l’Union européenne.

Aujourd’hui, on enseigne l’irlandais et l’anglais dans les écoles primaires, et ce, dès la première année. Par contre, l’enseignement de l’irlandais au secondaire est facultatif et, à l’université, les cours se donnent généralement en anglais.

Bien que la population reste très attachée à la langue de ses ancêtres, seulement 2 % des Irlandais la reconnaissent comme leur langue maternelle et la parlent couramment. Cependant, les panneaux routiers et les plaques de rues sont toujours bilingues, et la population tient à y conserver les éléments inscrits en irlandais.

La situation est un peu différente dans le Gaeltacht, cette zone rurale de l’Ouest de l’Irlande qui compte 23 % de la population irlandaise. On dit que l’avenir de la langue se joue dans cette région, où elle est protégée officiellement. En effet, dans ce coin du pays, on enseigne uniquement en irlandais au primaire, on ne pose que des panneaux routiers unilingues et on encourage fortement l’affichage publicitaire en irlandais. De plus, des subventions destinées aux initiatives économiques et une politique de soutien social encouragent les habitants à demeurer dans le Gaeltacht et à y vivre en irlandais. D’ailleurs, on parle cette langue dans 45 % des foyers du Gaeltacht, ce qui correspond à 71 % de la population de la région.

L’irlandais s’infiltre peu à peu dans le quotidien de la population. Ainsi, une station radiophonique entièrement irlandophone, basée dans le Gaeltacht, diffuse dans tout le pays; une station de radio communautaire irlandophone a vu le jour à Dublin; une station de télévision diffuse uniquement en irlandais; des éditeurs privés publient des livres en irlandais pour les enfants et les adolescents. De plus, tous les noms de lieux ont une forme irlandaise.

Une des grandes difficultés sur lesquelles butent les langagiers irlandais chargés d’uniformiser la langue provient du fait que celle-ci est aujourd’hui formée de plusieurs dialectes, dont les trois principaux sont ceux des provinces de Connacht (Cúige Chonnacht), de Munster (Cúige Mumhan) et d’Ulster (Cúige Uladh). Pour comparer ces dialectes, on emploie généralement l’exemple suivant : « Comment allez-vous? », que l’on rend par

L’alphabet irlandais diffère un peu de l’alphabet français et anglais. On y trouve entre autres un emploi particulier des signes diacritiques : á, í, ó, ú, ái, ío, eái, úi, àn. De plus, de nombreuses lettres muettes sont présentes à l’écrit. Voici quelques mots et expressions :

Irlandais Prononciation française Français Anglais
adhmad aïemède bois (matériau) wood
capall copal cheval horse
ceart go leor kiarthe gâ lore d’accord allright
ciaróg kirogge scarabée beetle
coill kull forêt forest
conas a tá tú? conasse ta tou? comment allez-vous? how are you?
crann crâne arbre tree
deisceart djeche-karte sud south
dia duit djia dite bonjour hello
fáilte fôltieu bienvenue welcome
iarthar ir-hare ouest west
oithear oie-hare est east
slàn slaune au revoir goodbye
tá mé go maith tã mé go maï je vais bien I’m well
tuaisceart touche-karte nord north

Certes, la situation de l’irlandais est encore bien fragile. Le gouvernement continue d’en promouvoir l’emploi en instaurant des mesures et des politiques favorables à son implantation. Souhaitons que l’irlandais demeure bien vivant et devienne avec le temps la première langue de la majorité en Irlande.

Sources