Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 8, numéro 1, 2011, page 21)

Pour écrire cet article, j’ai profité des lumières de Sybil Brake, de Kim Lacroix et de Maurice Rouleau, qui ne partagent pas nécessairement mon point de vue sur la question.

La question suivante m’a été transmise par une collègue anglophone à qui elle avait été adressée, parce qu’il s’agit en grande partie d’un problème de traduction de l’anglais vers le français.

Q. Here are some examples of the use of "should" that we find in the documents coming from the Health Products and Food Branch, Health Canada, an important client of our unit (Médecine). These documents are "Notices of decision" regarding drugs that have recently been approved by the Department. In our mind, "should" and "should not" have a rather prescriptive sense in that context and should (or must!) be translated by "doit" and "ne doit pas," instead of "devrait" and "ne devrait pas." The client insists that we use "devrait."

Recothrom should be administered under the conditions stated in the Product Monograph taking into consideration the potential risks associated with the administration of this drug product. [In the following sentence, the author switches to "must".] Recothrom must not be injected directly into the bloodstream.

Recothrom devrait être administré selon les conditions décrites dans la monographie de produit, en tenant compte des risques potentiels associés à l’administration de ce produit pharmaceutique. Recothrom ne doit pas être injecté directement dans la circulation sanguine.

Prevnar® 13 should be given intramuscularly using the pre-filled syringe (0.5 mL).

PrevnarMD 13 devrait être administré par voie intramusculaire au moyen d’une seringue préremplie (0,5 mL).

What advice would you have for medical translators? Many do not agree with their client on the appropriate translation of "should" in these examples.

R. N’étant pas spécialiste de la langue médicale, je ne peux que dégager quelques constatations générales de l’usage, mais plusieurs raisons m’incitent à me rallier à votre point de vue.

À l’évidence, qu’ils s’adressent au personnel médical ou aux usagers, les conseils touchant les médicaments ne sont pas de simples suggestions : ce sont à tout le moins de très fortes recommandations, voire des instructions à suivre. La question est donc de savoir si should et le conditionnel devrait expriment bien cette valeur. Il me semble que la réponse est oui dans le cas de should, alors que le conditionnel français dilue beaucoup trop l’idée d’obligation que ces conseils renferment.

Le Grevisse fait remarquer que les verbes qui expriment la nécessité passent au conditionnel « quand on considère comme douteuse la réalisation du fait jugé nécessaire, possible, souhaitable, etc.1 ». L’usage montre d’ailleurs que si should sert souvent à formuler une obligation de façon très nette, le conditionnel français ne le fait à peu près jamais.

Lorsqu’il est demandé à un patient d’être à jeun avant une prise de sang ou un examen quelconque, comme une échographie, presque toujours quand l’anglais emploie should, le français choisit l’indicatif présent :

You should not eat for four hours before the scan.
Vous ne devez rien manger dans les quatre heures précédant l’examen2.

Si vous avouez que vous n’êtes pas à jeun, l’examen sera annulé. Les rédacteurs anglophones sentent should comme suffisamment contraignant dans ce genre de contexte, tandis que du côté français rédacteurs et traducteurs évitent le conditionnel, sans doute parce qu’il donnerait l’impression erronée que le patient a une marge de manœuvre.

Le Practical English Usage de Michael Swan consigne cette valeur particulière de should, parmi d’autres emplois : « we often use should to talk about obligation, duty and similar ideas3 ». Tout en faisant remarquer qu’il est moins fort que must, Swan précise : « should can be used instead of must to make instructions sound more polite4 ». On met des gants blancs pour formuler l’instruction, qui reste une instruction.

Il ne faut donc pas là-dessus se fier aveuglément aux dictionnaires bilingues, comme le Robert-Collins qui rend mécaniquement should par le conditionnel dans ses pages de grammaire. On entend un autre son de cloche dans les unilingues. Le Canadian Oxford Dictionary définit l’un des premiers sens de should par l’idée même d’obligation : « to express a duty, obligation ». Selon le Collins-Cobuild, « You use should to give someone an order to do something », exemple : All visitors should register with the British Embassy5.

Dans le domaine médical, les exemples ne manquent pas où le caractère impératif de should ne fait aucun doute :

Can PICO-SALAX be mixed ahead of time?
No, each sachet of PICO-SALAX should only be mixed just before use.

Il n’est pas étonnant qu’on le traduise alors par le présent :

Peut-on mélanger PICO-SALAX à l’avance?
Non. On ne doit mélanger chaque sachet de PICO-SALAX qu’avant son utilisation6.

Il en va ainsi dans les notices d’emploi d’une foule de médicaments courants. Je donne quelques exemples, suivis du nom de la pharmaceutique qui les produit :

DUOFILM should be kept away from fire or flame.
Le DUOFILM doit être tenu loin du feu.
Stiefel Canada

This medicine is for your use only and you should not give it to others.
Ce médicament est uniquement pour votre usage personnel et vous ne devez en donner à personne d’autre.
Ferring

[Elidel] should be applied twice a day.
[Elidel] doit être appliqué deux fois par jour.
Novartis

For best results, you should avoid milk.
Pour obtenir les meilleurs résultats, vous devez éviter le lait.
Merck Frosst

Diabetics should not use this product.
Les personnes diabétiques ne doivent pas utiliser ce produit.
Johnson & Johnson

Plus frappant encore est le fait que should n’est pas si fréquent dans ces notices. Les rédacteurs anglophones préfèrent recourir à l’impératif (Discard after one use), souvent adouci par une formule de politesse (Please discuss this with your doctor), et parfois au présent intemporel (No solid food is allowed). En français, c’est l’infinitif injonctif (Prendre un comprimé deux fois par jour) qui sert le plus souvent à rendre l’omniprésent impératif de l’anglais :

Do not take Advil if you are pregnant, unless directed by a physician.
Consulter un médecin avant de prendre Advil si vous êtes enceinte.

Si bien que lorsque should apparaît en anglais, il semble avoir été mis là simplement par souci de variété et est traduit, outre le présent doit, par diverses expressions, toutes plus fortes et plus claires que le conditionnel, toujours susceptible de laisser l’usager perplexe. Un exemple :

Patients with diabetes should not use DUOFILM.
L’utilisation du produit est contre-indiquée dans le cas de diabète.

En français aussi, quand le conditionnel apparaît, son rôle semble être non pas de formuler un conseil moins important que les autres, mais simplement de rompre la monotonie. Et alors tout le contexte déteint sur lui :

Elidel ne doit (should) être utilisé que si les autres thérapies se sont avérées inefficaces… Vous devriez (should) utiliser Elidel tel qu’il vous a été prescrit par votre médecin… On doit (should) mettre fin au traitement par Elidel lorsque les signes…

Cette règle de traduction n’est pas exclusive au domaine médical. Quand les instructions à la fin d’un formulaire de demande de bourse ou d’emploi indiquent la date d’échéance à laquelle envoyer la demande, l’anglais recourt aussi bien à should qu’à must. Encore une fois, le premier est moins brutal que le second; mais les deux disent la même chose : un jour de retard, et vous êtes éliminé du processus. Voilà pourquoi l’un et l’autre sont traduits presque systématiquement par doit :

Application should be made by 1 November 2010.
Les documents … doivent nous parvenir au plus tard le 1er novembre 20107.

Le conditionnel est rare. Les documents devraient nous parvenir au plus tard le 1er novembre ne serait guère convaincant, enlevant trompeusement un peu de sa contrainte à l’obligation. Ce genre de consignes indique la marche à suivre. On ne dit pas : vous devriez peut-être envoyer le formulaire à cette date plutôt qu’à une autre. Ce n’est pas un ordre formel, mais pas un simple tuyau non plus.

En fouillant dans Google, j’ai remarqué que l’usage anglais emploie applications should be sent (before ou no later than…) cinq fois plus souvent que applications must be sent. En revanche, on dit applications must be received dix fois plus souvent que applications should be received. C’est facile à comprendre. Avec must be received, les auteurs du formulaire s’adressent à eux-mêmes : ils peuvent être fermes. Should be sent s’adresse aux candidats qui envoient la demande : on est poli. Mais l’échéance ne devient pas élastique pour autant.

La langue technique ne fonctionne pas différemment, si du moins je me fie aux exemples tirés du site English for Techies, dont je cite un long extrait parce qu’il résume bien la problématique :

Le modal should à la forme affirmative sert à exprimer :

  1. soit une suggestion, un conseil : 
    • If the tool does not function properly, the following troubleshooting chart should be used to locate and correct the trouble : Si l’outil ne fonctionne pas correctement, on utilisera le tableau de recherche de pannes ci-dessous pour localiser et rectifier le défaut
    • The NavTrac receiver should be mounted in a location where the display is easily visible and the keyboard is readily accessible : Il est conseillé d’installer le récepteur NavTrac à un emplacement où l’écran sera bien visible et le clavier facilement accessible (autre trad. : Il convient d’installer…)
  2. soit une forte recommandation :
    • Nickel-cadmium cells should be discharged completely before recharging : Les piles au nickel-cadmium doivent être totalement déchargées avant toute recharge

Ainsi qu’on peut le constater, le modal should est traduit, dans la langue technique, non pas par devrait, etc., mais, selon l’insistance du rédacteur, par doit , par une périphrase du genre il est conseillé de / il convient de / il y a lieu de, ou par le futur simple8. [c’est moi qui souligne]

Apprécions la riche palette d’expressions utilisées pour traduire should. Dans les documents où il est question de la grippe H1N1, l’Agence de la santé publique du Canada elle-même se passe volontiers du conditionnel :

If you get flu-like symptoms and are otherwise healthy, you should stay home to recover.

Si vous êtes habituellement en bonne santé et que vous présentez des symptômes pseudogrippaux, récupérez à la maison9.

Tout comme dans les conseils de santé qu’elle donne aux voyageurs :

If you are ill with the flu before you leave Canada or while abroad you should delay your travel.

Si vous tombez malade avant votre départ du Canada ou pendant un séjour à l’étranger, reportez vos déplacements10.

Comme on le voit sur la même page du site, le conditionnel reprend sa place en français lorsque le conseil ressemble davantage à une suggestion qu’à une prescription :

You should consult the Department of Foreign Affairs and International Trade (DFAIT) for further information on whether the country you are travelling to/from has established screening measures.

Vous devriez vous informer auprès du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international (MAECI) pour savoir si votre pays de destination ou celui d’où vous partez a prévu des mesures de dépistage.

Un document de Santé Canada publié en 2004 au moment de la crise du SRAS traduisait systématiquement should par doit :

All "SRI Alerts" should be reported to Health Canada.

Toutes les « Alertes de MRS » doivent être signalées à Santé Canada11.

A person should be excluded if an alternate diagnosis can fully explain their illness.

Une personne doit être exclue si un autre diagnostic peut expliquer entièrement sa maladie.

Chacun a toutes les raisons du monde de voir dans tous ces conseils de très fortes recommandations ou des consignes à observer. Advenant des complications, les médecins et le personnel infirmier pourraient se retrouver dans l’embarras s’ils les prennent à la légère. Pour le public, il est plus prudent de considérer les avis donnés par une autorité médicale comme impératifs, peu importe qu’on les suive ou les ignore : il faut comprendre qu’ils ont été écrits avec l’intention qu’ils soient suivis à la lettre.

C’est cette idée que should garde intacte. La formulation peut varier, le message est le même : voici ce qu’il faut faire. Le conditionnel devrait sera toujours risqué, parce qu’en atténuant cette valeur d’obligation, il sous-entend : faites comme vous voulez. Voilà sans doute la raison principale pour laquelle de nombreux traducteurs ne traduisent pas should par le conditionnel.

Notes