André Racicot
(L'Actualité langagière, volume 2, numéro 2, 2005, page 20)

Vous avez tous lu L’étoile mystérieuse, cette bande dessinée de Tintin dans laquelle le héros débarquait sur une île où poussaient des champignons qui grossissaient à vue d’œil avant d’éclater en poussière. Devant les noms d’îles exotiques, nous sommes un peu comme Tintin. La crainte se mêle à l’effroi et nous ne savons comment énoncer ces noms sans à notre tour être victimes d’un champignon malveillant.

Pas besoin d’être mycologue pour savoir que les noms d’îles sont à peu près tous de genre féminin. Tiens? Vous l’ignoriez? C’est pourtant ce que soutiennent les grammairiens. À telle enseigne que Grevisse prend même le soin de préciser que le nom des îles constituées en État sont de genre masculin. Mais cela ne se vérifie pas toujours. Si l’on se fie au Larousse et à d’autres ouvrages, ce n’est pas le cas de Madagascar, par exemple. De fait, on peut énumérer quatre noms d’îles dont le genre masculin ne fait aucun doute : 1) le Groenland; 2) le Timor; 3) le Sri Lanka; 4) le Mindanao. Comme nos dictionnaires ne précisent pas le genre des autres noms d’îles, sauf de rares exceptions, il faut partir du principe que ces noms sont féminins.

Qu’en est-il de l’article, maintenant? Une observation attentive de l’usage nous permet de constater que le nom de beaucoup d’îles bien connues prend l’article. Pensons à la Corse, la Sicile, la Sardaigne, la Crête, la Dominique… En contre-partie, comment ne pas songer à Cuba, Malte, Mykonos, Gibraltar? Les deux possibilités quant à l’usage de l’article existent donc, mais notre esquif risque encore une fois de se fracasser sur l’imprécision de nos dictionnaires. Les noms d’îles défilent dans le corpus sans que jamais, ou presque, on n’en précise le genre. Pour ce qui est de l’emploi ou non de l’article… advienne que pourra. Nous ne savons jamais sur quel littoral les grands ouvrages nous jetteront.

En fait, la solution ne se trouve pas à 20 000 lieues sous les mers. Nous savons par cœur les noms des îles qui s’écrivent avec l’article. La notoriété de celles-ci explique peut-être l’emploi de l’article. Par conséquent, c’est le plus souvent le nom des îles moins connues qui se décline sans article. À moins d’avis contraire, il faut présumer que le nom de toute île obscure figurant dans votre texte ne prend pas l’article.

On peut maintenant se demander s’il est essentiel d’employer le générique île. « Seulement le vendredi », aurait sans doute répondu Robinson Crusoë. En effet, on peut aisément faire l’élision quand il est question de la Grenade, des Aléoutiennes, de l’Irlande. Après tout, personne ne dit « l’île d’Irlande ». Par ailleurs, certains noms invitent à la prudence : la Réunion, les îles Vierges, les îles Caïmans… « Il est en réunion à la Réunion », « Elle est en vacances aux Vierges et aux Caïmans », sont des énoncés qui sonnent mal…

Imaginons maintenant une énumération de noms d’îles : Mururoa, Belintung, Kavaratti et Christmas. Peut-on les énoncer sans le générique? Certes, on le pourrait. Mais serait-il clair de dire que Pierre, par exemple, travaille à Kavaratti (en Inde) et que Louise habite à Belintung (en Indonésie)? Ces deux toponymes pourraient facilement être confondus avec des noms de villes. C’est pourquoi, lorsque nous avons affaire à des endroits mal connus, il serait plus prudent d’utiliser le générique île.

Reste à savoir s’il faut dire « l’île Belintung » ou encore « l’île de Belintung ». La question reste en suspens, car, vous l’avez deviné, les ouvrages de langue sont muets. Il me semble toutefois que l’apposition est fréquente dans l’usage : les îles Baléares, l’île Pitcairn, l’île Maurice… Je lance donc une bouteille à la mer en espérant qu’un jour les flots (ou les lecteurs?) m’apporteront une réponse à ce sujet.