Jacques Desrosiers
(L'Actualité terminologique, volume 31, numéro 4, 1998, page 22)

Quand Mille Milles et son amie Chateaugué, les héros du Nez qui voque de Réjean Ducharme, avancent à tâtons la nuit dans un magasin pour aller voler une robe de mariée, Mille Milles, qui marche devant, écrit que Chateaugué le suit en silence « en me touchant pour s’assurer que je la précède toujours ». Chateaugué ne fait rien de spécial pour que Mille Milles la précède : elle vérifie seulement qu’il est toujours là devant elle. Même sens dans cet autre exemple littéraire, plus vieux, de Paul Léautaud : « Il était même monté frapper pour s’assurer que la concierge ne se trompait pas en lui disant que j’étais sorti » : le visiteur ne fait rien de spécial pour que la concierge dise vrai, il va simplement v&ecute;rifier si Léautaud est effectivement absent.

Le tour est vieux, et on le retrouve jusque dans Les travailleurs de la mer de Victor Hugo : « … il avait fait un tour à bord pour s’assurer que tout était en ordre ». C’est d’ailleurs le seul sens que les dictionnaires donnent à s’assurer que, en l’illustrant par des exemples du genre Assurez-vous que la porte est bien fermée : « devenir sûr » (Petit Robert), « rechercher la confirmation de quelque chose » (Petit Larousse), « se rendre certain par le moyen d’un contrôle, d’une vérification » (Dictionnaire de l’Académie française), « rechercher la preuve, contrôler ou confirmer » (Lexis), « contrôler, vérifier » (Robert historique), laquo; faire le nécessaire pour connaître avec certitude quelque chose, vérifier » (Trésor de la langue française).

Cet emploi reste vivant dans l’usage, témoin cet exemple récent tiré d’une annexe au Code canadien du travail : Pour s’assurer qu’il y a assez d’oxygène dans un espace clos, on devra d’abord, avant d’y pénétrer, mesurer à l’aide d’un moniteur la teneur en oxygène de cet espace. L’emploi de s’assurer que y est irréprochable : vérifier, contrôler, afin d’être sûr. Les exemples abondent. Avant de reproduire l’original, on doit s’assurer que le texte ne comporte aucune rature. On vérifie les demandes pour s’assurer qu’elles sont exactes (en anglais : claims are checked for accuracy). Les organismes de réglementation gouvernementaux se sont assurés que ces aliments étaient effectivement propres agrave; la consommation humaine (Service canadien d’inspection des aliments). Selon une revue financière, l’investisseur Warren Buffet investit dans une dizaine d’entreprises, tout au plus, même s’il en surveille une trentaine : il veut ainsi s’assurer que les siennes continuent de faire mieux que leurs compétitrices. Ce n’est pas lui qui va faire monter ou baisser le prix des actions : mais il les surveille.

L’emploi controversé de s’assurer que consiste à lui donner le sens de « faire en sorte ». C’est ce qu’on fait quand on traduit, par exemple, Every employer is required to establish procedures to ensure that all employee occupational injuries are reported within three days of their occurrence, par Tout employeur est tenu d’établir des modalités pour s’assurer que tous les accidents de travail soient signalés dans un délai de trois jours. Dans ce genre de contexte il n’y a aucune espèce de contrôle : l’employeur instaure des mesures pour faire en sorte que les accidents soient signalés. L’emploi du subjonctif rend d’ailleurs la phrase malaisée : on ne peut avoir à la fois le subjonctif, mode de l’incertitude, et la certitude totale.

Remarquons qu’il ne suffit pas de mettre l’indicatif au lieu du subjonctif pour éviter le problème. Lorsqu’on dit dans un cours de marketing qu’il faut faire la promotion de l’entreprise, s’assurer qu’elle est connue avant de faire la promotion de ses services, on décrit une action, un effort à entreprendre, et non un simple contrôle à effectuer. Très souvent s’assurer que est la traduction littérale de to ensure (ou to make sure). Quand on écrit : C’est l’opposition qui a proposé une motion pour s’assurer qu’il n’y ait pas de débat, pour rendre to make sure that there would be no debate, il n’y a aucune vérification : l’opposition fait en sorte qu’i n’y ait pas de débat. Dans l’énoncé de mission d’un ministère : Le Ministère doit veiller à ce que les règles de droit soient respectueuses des droits et s’assurer que ces règles soient orientées vers l’instauration de rapports harmonieux, s’assurer que est repris en fait comme synonyme de « veiller à ».

Mais il serait faux de prétendre que s’assurer que traduisant to ensure est toujours un anglicisme. L’anglais emploie to ensure aussi bien au sens de « vérifier » que de « faire en sorte ». You must ensure (ou You must make sure) that you are on time veut dire « faites en sorte de ne pas être en retard ». Mais dans ce courrier récent de TPSGC qui invitait les employés à amener leurs jeunes à leur lieu de travail pendant une journée et qui disait aux parents : you may want to check with the school to ensure that the day&rsqu;s absence will not create any problem, le verbe est bel et bien employé – et correctement selon les anglophones que j’ai interrogés – au sens de « vérifier pour être sûr ». Il était donc correct de traduire comme on l’a fait par : vous devrez peut-être vous assurer, auprès de l’établissement en question, que son absence ne posera pas de problème.

De même, l’emploi du futur après s’assurer que ne pose pas nécessairement de problème. Il est certain que c’est le sens controversé du verbe que l’on retrouve lorsque la secrétaire d’État américaine, Madeleine Albright, traduite par un journal, déclare que son gouvernement veut s’assurer que les intérêts économiques des États-Unis pourront être étendus à l’échelle planétaire. Mais on peut très bien dire à un groupe Je veux m’assurer aujourd’hui que vous serez tous présents demain, et apprendre que l’un d’entre eux aura un empêchement. C’est encore un contrôle, et non un effort pour faire en sorte que quelque chose se réalise. Mais il est vrai, et c’est sans doute le signe d’une évolution, que dans l’usage actue le contrôle en question porte souvent sur une action future, alors que dans les exemples tirés des dictionnaires ou de la littérature, la recherche de certitude porte toujours sur une chose que l’on peut aller vérifier sans délai.

Quoi qu’il en soit, deux ou trois choses sont assez claires :

Il reste donc à savoir s’il est acceptable de donner au verbe le sens de « faire en sorte ». Et là on entre dans une zone grise. Il traîne une vague ambiguïté dans une phrase typique comme celle-ci, tirée d’un texte du gouvernement britannique repris dans une brochure de Revenu Canada : A charity which conducts research must ensure that it is properly conducted using a methodology appropriate to the subject. L’organisme de bienfaisance doit-il simplement contrôler le travail des chercheurs ou veiller à mettre en place une méthode appropriée? Il fait sans doute les deux : il vérifie pour être sûr – et il intervient pour faire en sorte. Dans ce genre de contexte, le traducteur recourt en général à s’assurer que, en se disant qu’il préserve en quelque sorte l&rsqu;ambiguïté.

Une équivoque semblable se rencontre souvent dans les textes rédigés directement en français. Bernard Frappier écrit dans Le Devoir du 25-8-1998 : Le gouvernement central de la fédération canadienne a sûrement la responsabilité de s’assurer que le processus est conforme aux intérêts de ladite fédération. Si vous vous êtes fait arrêter par la police, explique le Réseau juridique du Québec, le rôle de votre avocat est de s’assurer, si vous êtes éventuellement condamné, que toutes les règles auront été suivies et que tous vos droits auront été respectés : l’avocat vérifie constamment, et à la moindre faille il intervient pour corriger la situation. Dans une phrase comme Il faut s’assurer que notre processus de planification des immobilisations nous aide &agrav; établir les priorités pertinentes, peut-être l’idée de « faire en sorte » prédomine-t-elle, mais celle de « contrôler » semble aussi présente : on vérifie périodiquement le processus et on fait les ajustements nécessaires.

Tout se passe comme si l’usage étirait le sens traditionnel de s’assurer que pour lui donner le double sens de « vérifier pour devenir sûr » et « agir en conséquence », – pour lui faire dire non seulement « vérifier », mais « vérifier, puis faire en sorte ». Cette extension de sens ne fait peut-être pas encore partie du français établi, étant absente des dictionnaires, mais elle n’est pas a priori condamnable. Après tout, quand une personne dit à une autre : « Assure-toi que la porte est bien fermée », elle lui demande en réalité deux choses : explicitement, d’aller vérifier si la porte est bien fermée; implicitement, si elle ne l’est pas, de faire en sorte qu’elle le soit. Il y aura un petit échange depropos assez vifs si la deuxième personne revient en disant simplement : « J’ai vérifié, la porte n’est pas bien fermée. »

Le visiteur malchanceux de Léautaud ne pouvait rien faire, sa vérification effectuée, pour que Léautaud soit chez lui; c’était, disons, le sens strict de s’assurer que, une pure vérification. Mais dans presque tous les autres cas, même celui de Hugo, le verbe implique plus qu’une simple vérification. Dès que Chateaugué ne sentira plus Mille Milles au bout de ses doigts, elle chuchotera son nom ou se mettra à battre l’air autour d’elle pour le retrouver, reprendre leur procession et le forcer à ouvrir la marche. Le Code du travail exige en réalité de rétablir le niveau d’oxygène dans les espaces clos où il est trop bas. Le richissime Warren Buffet, s’il constate que ses actions baissent, pourra les vendre pour faire en sorte de toujours avoir les meilleures. La simple directive Il faut d’abord s’assurer que le modem st sous tension renferme le même genre d’implication.

Il est donc naturel qu’on en soit venu à employer souvent s’assurer que non plus seulement au sens strict de « vérifier », mais au sens élargi de « vérifier, puis selon le cas faire en sorte ». Cette extension de sens me paraît légitime. La vraie question est de savoir si l’on peut sauter complètement par-dessus l’idée de vérification pour aller tout de suite au sens de « faire en sorte », comme dans l’exemple que nous avons vu plus haut : il faut faire la promotion de l’entreprise, s’assurer qu’elle est connue avant de faire la promotion de ses services, ou dans une déclaration comme celle-ci, d’un politicien : il faut s’assurer que la reconnaissance internationale ne sera pas trop longue à venir. Dans ces phrases, on saute en quelque sorte une étape.

Les dictionnaires bilingues n’hésitent pas à faire le saut. Le Hachette-Oxford traduit carrément to ensure par « s’assurer que, faire en sorte que (+ subj.) ». Le Larousse et le Robert-Collins, dans leur partie anglais-français, traduisent une phrase comme I did everything I could to ensure that he would succeed par J’ai fait tout ce que j’ai pu pour m’assurer qu’il réussirait. Mais le Robert-Collins donne cet exemple depuis au moins vingt ans. La définition du Hachette-Oxford, elle, est pour le moins ambiguë. Et il est frappant de constater que, dans leur partie français-anglais, les trois mêmes dictionnaires donnent à s’assurer que le seul et unique sens de « vérifier, contrôler ». D’une partie à l’autre du même ouvrage, le mot n’a pas le même sens.

Cette incohérence des bilingues n’est pas très inspirante, mais il faut dire à leur décharge que d’autres facteurs que l’influence de l’anglais et la paresse de la langue pressée pourraient accélérer le glissement de sens de s’assurer que vers l’idée de « faire en sorte ». Plusieurs autres valeurs du verbe assurer n’ont en effet rien à voir avec l’idée de vérifier, et au contraire impliquent exclusivement l’idée de faire en sorte que quelque chose se produise. S’assurer une retraite confortable ou la faveur de quelqu’un ne consiste pas à vérifier quoi que ce soit, mais à faire advenir quelque chose. Il en va de même d’assurer le bonheur de quelqu’un, le succès d’une entreprise, le transfert des passagers, le développement ´conomique et social.

Je ne suis pas convaincu pour autant que le bon usage soit prêt à donner un sens apparenté à s’assurer que. Selon le Robert historique, les deux grandes valeurs du verbe assurer, l’idée générale de « se garantir la possession, livrer » et celle de « donner pour sûr, certain », à partir desquelles ont évolué tous les différents emplois du verbe, existent côte à côte, et de façon assez indépendante, depuis six ou sept siècles. Ce n’est pas une raison suffisante pour refuser l’innovation. Mais c’en est une pour hésiter avant de couper à s’assurer que tout lien avec l’idée de vérification, d’autant plus que ce sens, comme on l’a vu, reste très vivant dans l’usage actuel.