Frèdelin Leroux fils
(L'Actualité terminologique, volume 15, numéro 8, 1982, page 11)

« La justice en français au Manitoba : une loi ou un vœu pieux? »
(Michel G. Auger, Le Droit, 18.01.82)

À l’instar de l’homme des tavernes qui, devant un verre à moitié vide, déclare qu’il est à moitié plein (pas lui, son verre), je suis naturellement porté à l’optimisme. Et pourtant, il m’arrive de désespérer. Des dictionnaires notamment.

Un jour, quelque empêcheur de penser en rond me glissa une pernicieuse puce à l’oreille : « vœu pieux » qu’on lit et qu’on entend partout, serait un anglicisme (ou, à défaut, un québécisme). Incrédule, je me jetai sur le premier dictionnaire à portée de main. Rien. Et sur un deuxième. Toujours rien. Et ainsi de suite, faisant chou blanc à tout coup. Même les dictionnaires anglais ignoraient l’équivalent éventuel « pious wish ». (Une collègue anglophone m’a dit ne l’avoir jamais lu ni entendu.)

Vraisemblablement blanchi de l’accusation d’anglicisme, il ne me restait plus qu’à faire un sort au québécisme infamant. C’est maintenant chose faite : « vœu pieux » s’emploie en vieille comme en nouvelle France. Mais comment expliquer le silence des dictionnaires? Parti pris ou ignorance? Quoi qu’il en soit, mon propos n’étant pas de chercher noise aux lexicographes, passons plutôt aux exemples que j’ai relevés à droite et à gauche.

Pour parler comme les terminologues, je note deux « occurrences » chez Gérard de Villiers :

Les vœux pieux de la Company ne valaient pas de bon « baby-sitters »1.

Dans Compte à rebours en Rhodésie2, le même auteur donne « vœux pieux » comme équivalent de « wishful thinking ». C’est une possibilité intéressante, qu’on ne retrouve évidemment dans aucun dictionnaire. (Le premier Québécois venu traduirait spontanément par « rêver en couleurs », mais il risquerait de se faire reprocher d’user d’un québécisme…)

L’Express3 nous fournit un troisième exemple et Le Monde, pour ne pas être en reste, nous en donne trois :

Entre les vœux pieux et la réalité4.

En effet, la « solution diplomatique » ne saurait être qu’un vœu pieux5

(…) le projet du budget 1981 a prouvé que ce n’était là qu’un vœu pieux6….

Mais il n’y a pas que les journalistes ou les « pondeurs » de romans policiers qui affectionnent cette tournure. Morvan Lebesque l’emploie, dans son très beau livre, Comment peut-on être Breton?

(…) il ne se passait guère d’années sans que des notables intervinssent en faveur de la langue : simples vœux pieux7

Ainsi que Michel Crozier, dans le Mal américain :

Le sens de ce paragraphe avait échappé aux membres du Congrès qui n’y avaient vu qu’un vœu pieux parmi tant d’autres8.

Il convient de noter qu’aucun de ces auteurs ne sent le besoin de recourir aux guillemets. Signe que l’expression est courante.

Si l’on doutait encore de la correction de cette locution, deux exemples analogues, l’un avec « vœu », l’autre avec « pieux », me semblent dissiper toute équivoque à cet égard.

Un des moyens auxquels on aurait pu songer serait de simplifier au maximum les réglementations. Mais n’est-ce pas un vœu candide9?

Le Président, après quelques phrases pieuses, semble s’être rangé à cet avis10.

Quant aux occurrences québécoises, elles abondent. Aussi, je vous en fais grâce. Mais il ne me paraît pas inutile de signaler que les dictionnaires de la langue « québécoise » (le monumental Parler populaire du Québec de Gaston Dulong ne fait pas exception), tout comme leurs homologues français, ignorent tous cette tournure. Est-ce parce qu’ils la considèrent comme étant parfaitement française? Jusqu’à nouvel ordre, toutes les hypothèses sont bonnes.

En terminant, puis-je exprimer le souhait que les dictionnaires lui ouvrent leurs colonnes? Un vœu pieux de plus ou de moins…

NOTES