Jacques Desrosiers
(L'Actualité terminologique, volume 31, numéro 3, 1998, page 9)

Imaginons que le 2 octobre vous publiez un communiqué pour annoncer qu’une rencontre aura lieu les 14 et 15 octobre prochains. Vous écrivez bien sûr prochains avec un s. La chose tombe sous le sens : prochain se rapporte aux deux journées, et l’adjectif qui qualifie plusieurs choses se met au pluriel; c’est du français fondamental.

Si octobre reste au singulier là-dedans, c’est que les noms des mois ne prennent pas la marque du pluriel. On n’écrirait jamais tous les 15 octobres, parce qu’on veut dire, comme on l’entend encore dans certaines régions, tous les 15 d’octobre, vestige du temps où l’on écrivait, comme Bossuet ou Mme de Sévigné, le quinzième d’octobre. De cet ancien usage nous est aussi resté notre premier de chaque mois. Pour les autres jours, contrairement à l’anglais qui a gardé les nombres ordinaux, nous sommes passés depuis longtemps aux nombres cardinaux. Mais jamais de pluriel. Jusqu’ici, donc, tout va bien.

Mais voilà que certains soutiennent que si, dans le même communiqué, vous annoncez ensuite une activité, pour les 8 et 9 novembre, alors il faut vite cacher ce s, et écrire cette fois : les 8 et 9 novembre prochain. Pourquoi? Parce que les deux jours en question appartiennent au mois prochain, et qu’en pareil cas prochain se rapporte au mois, et c’est donc avec lui que doit se faire l’accord. Ce ne sont plus les jours qui sont prochains, mais le mois. En somme, il faudrait lire en filigrane les 8 et 9 de novembre prochain.

À ma connaissance, cette règle vient d’un livre de Berthier et Colignon, Le français pratique, paru en 1979; si elle apparaît dans un ouvrage antérieur, je n’en ai pas retrouvé la trace. On pourrait la considérer comme une curiosité si elle n’était reprise comme allant de soi par quelques ouvrages de langue canadiens. Pourtant elle est loin d’être universellement admise; non seulement la plupart des ouvrages n’en parlent même pas, mais deux auteurs, et non des moindres, Goosse et Hanse, la rejettent.

C’est une règle pointilleuse. Elle nous demande de compter les jours dans le mois courant, mais de cesser de les compter dès qu’on passe au mois suivant. Elle implique que si en octobre on écrit 8 novembre prochain, prochain qualifie en réalité novembre, mais que dans 14 octobre prochain, il qualifie tout le groupe 14 octobre. Que faites-vous si vous rédigez une note vers la fin d’octobre sans savoir si elle va paraître le 31 ou plus tard? Faut-il mettre le s entre parenthèses jusqu’à plus ample informé? Et si votre rencontre chevauche deux mois? Les partisans de la règle ont prévu que si elle a lieu les 30, 31 octobre et 1er novembre prochains, le pluriel l’emporte. Certes le singulier est impossible; mais les raisons du pluriel sont mystérieuses, car de deux choses l’une :

On commence à se douter que la « règle » ne tient pas debout. Il est plus sensé de supposer que l’accord se fait selon les règles de base de la grammaire : prochain qualifie soit les trois journées, soit les deux mois. Comme il ne peut qualifier les deux mois (on est en octobre), forcément il qualifie les trois journées.

Au fond, le fait qu’en octobre, novembre soit le mois prochain n’empêche pas le 8 et le 9 novembre d’être des jours prochains. Pourquoi rajouter une subtilité qui ne conforte que ceux qui ont décidé de toujours écrire l’année après le mois dans leurs textes? Le mot prochain sert justement, selon le Trésor de la langue française, à « qualifier une date avec précision » : le 8 novembre prochain désigne le 8 novembre qui s’en vient, à l’exclusion de tout autre 8 novembre.

Hanse consacre à peine une ligne au problème : selon lui, le pluriel est nécessaire à cause de l’article les, point. Goosse déclare sans ambages qu’on doit écrire les 12 et 13 mai prochains (ou suivants), comme… les 12 et 13 mai qui suivent. Il serait peut-être plus sage de se ranger de leur côté.