Marc Laforge
(L'Actualité terminologique, volume 32, numéro 4, 1999, page 15)

Dans les années 1980, un professeur de la prestigieuse Harvard Business School, Michael Porter, en était venu à la conclusion que les entreprises les plus compétitives avaient une façon bien originale de recueillir et d’utiliser les informations dont elles s’inspiraient dans leur processus de prise de décision. À l’époque, on avait attribué à ce phénomène, on ne peut plus courant aujourd’hui, le nom de competitive intelligence.

En termes simples, la competitive intelligence est l’utilisation de la surcharge informationnelle à bon escient, disons de manière « intelligente », d’où le nom. Cette activité consiste à trier l’information pertinente, à l’organiser, à la structurer d’une façon cohérente, à en faire la synthèse afin de permettre aux décideurs de prendre des décisions plus éclairées et, au bout du compte, à acquérir un avantage compétitif sur la concurrence. Cette pratique n’était pas nouvelle, me direz-vous, puisqu’elle se faisait déjà à la petite semaine dans différentes entreprises. Oui, mais c’était alors le règne de l’improvisation, et l’on faisait fort peu de suivi.

Et que dit le français? À l’heure actuelle, en Europe, on parle surtout et beaucoup d’intelligence concurrentielle, la notion d’intelligence étant définie ici comme la capacité à appréhender les interrelations entre des faits disponibles de façon à guider l’action vers un but désiré1. Au Canada, on privilégie veille concurrentielle ou stratégique. Vous rencontrerez également au cours de vos lectures des termes moins usités dans ce domaine tels que vigie, surveillance et observatoire; néanmoins, l’usage penche en faveur de veille.

Mais pourquoi « veille »?

Certains auteurs justifient l’utilisation de ce terme par le fait qu’il a une connotation de surveillance continue; veille désignerait une sorte de « radar », si on veut, dont le rôle serait de déclencher des alertes. D’autres s’entendent pour dire que l’expression évoque aussi une poursuite donnant lieu à des actions plus ciblées et plus organisées que la simple surveillance. Le Petit Robert, enfin, l’atteste depuis 1993 au moins.

Il faut noter que la veille se distingue de l’espionnage – et c’est toute une nuance – en ce qu’elle porte sur toute information publiquement accessible. C’est dire que tout ce qui est du domaine public et qui est accessible par Internet ou par des agents intelligents – logiciels ou robots capables d’extraire massivement des informations d’Internet – peut être utilisé.

Quant à la veille stratégique, c’est le processus informationnel par lequel l’entreprise recherche des informations à caractère anticipatif concernant l’évolution de son environnement socio-économique de manière à prévoir et prévenir l’avenir. C’est aussi la fonction qui s’inscrit dans une pratique de gestion des ressources d’information pour rendre l’organisation plus intelligente et plus compétitive2.

Ce concept – intelligence concurrentielle, veille concurrentielle, veille stratégique – s’est développé et continue à le faire à un rythme époustouflant dans les domaines de la technologie, de la concurrence, des marchés, des affaires, des législations et de la réglementation, générant par le fait même une foule de termes.

Les adjectifs ou déterminants que l’on peut accoler à veille (ou à intelligence) sont nombreux. Je vous laisse le soin d’en juger :

Question : comment s’appelle le spécialiste, l’instigateur d’une veille? Eh bien, les sources donnent tout simplement veilleur (veilleuse). En anglais, la situation est un peu plus compliquée, la désignation varie selon le domaine d’activité : information specialist, information strategist, intelligence research specialist, business intelligence specialist, market intelligence specialist.

Si vous avez l’occasion de parcourir quelques textes dans ce domaine, vous vous rendrez compte qu’il est question « d’analyse des besoins » (information audit) et « d’analyse des connaissances » (knowledge audit), qui déboucheront sur un « profil de personne » (personality profiling). À cela s’ajouteront une « comparaison des meilleures pratiques » (competitive benchmarking) et un brin de « rétroingénierie » (reverse engineering) qui donneront lieu à des « explorations en profondeur des données » (data mining). Un peu comme au cin&eacte;ma, vous assisterez à une « génération (ou à une création) de scénarios » (scenario planning) dont la « validation » (triangulation) se fera à l’aide d’« approches multisources et multiméthodes » (multi-method, multi-source approach). Comble du raffinement, certains veilleurs au sein d’une « cellule de veille » (intelligence function) s’acharneront à faire une distinction subtile entre la « connaissance tacite » et la « connaissance hypothétique » (alors que l’anglais ne la fait pas et se contente de dire hypothesized nd open assumption). À ce rythme-là, vous risquez de succomber à une très grave maladie : le « surplace » (analysis paralysis).

La profession de veilleur n’est pas encore reconnue officiellement. Par contre, l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal offre depuis 1995 un cours d’information stratégique et de veille informationnelle. La SCIP (Society of competitive intelligence professionals) est l’organisme qui assure la concertation dans ce domaine alors qu’à Coquitlam, en Colombie-Britannique, siège l’Institut canadien d’intelligence (eh oui!) économique (Canadian Institute for Market Intelligence) dont le slogan est : La veille économique et industrielle au service du monde des technologies avancées.

Sources