Jacques Dubé
(L'Actualité langagière, volume 4, numéro 4, 2007, page 18)

En 1994, le Bureau de la traduction a fourni au Sénat du Canada un avis sur la féminisation du titre de sénateur. La cause du problème y était décrite ainsi :

« Le problème tient en partie au fait que, dans les principaux dictionnaires français (de France), on consigne uniquement le mot sénateur, n.m., sans donner de féminin […] »

Suivait une analyse des différentes possibilités (c’est-à-dire : le sénateur [suivi d’un nom de femme], la sénatrice une telle, la sénateure une telle) à la lumière des règles générales de la féminisation, puis nous en venions à la conclusion que le terme sénatrice devait être « recommandé sans réserve pour tous les documents officiels, communications, etc. au Sénat du Canada ».

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis 13 ans. Entre autres, maints débats – parfois très acerbes – ont eu lieu sur la féminisation des titres, et on trouve maintenant le féminin sénatrice dans les bons dictionnaires de France1, notamment Le Petit Robert, Le Petit Larousse illustré, le Dictionnaire Hachette, Le Grand Robert, Le Dictionnaire culturel en langue française (éd. Le Robert) et même Le Nouveau Littré, lequel, à l’entrée sénatrice, ajoute le nouveau sens « membre d’un sénat ».

Bien entendu, il y a eu de la résistance et il y en aura encore. Entre autres, Maurice Druon, secrétaire perpétuel honoraire de l’Académie française, s’insurge contre toute évolution de la langue qui n’est pas sanctionnée par l’Académie : « […] régir la langue appartient à l’Académie, et à elle seule, et non au gouvernement.2 »

Mais c’est oublier que la langue est un organisme vivant qui n’attend pas l’autorisation de l’Académie pour évoluer. Les dictionnaires reflètent l’usage, dont le réputé linguiste français Claude Duneton dit à la blague, mais à juste titre, qu’il « nous aura tous à l’usure3 ». Et la directrice éditoriale du Petit Robert d’ajouter : « Je ne comprends pas ces réticences. Pourquoi ne pas dire sénatrice alors que l’on parle bien d’institutrice4? »

Quant aux règles de la féminisation, elles sont bel et bien respectées dans le cas de sénatrice : « La grande majorité des mots en « eur » ont un féminin en « euse » lorsqu’ils ont pour origine un verbe. C’est le cas de danseuse qui provient de masculin danseur et du verbe danser. […] Les mots en « teur » donnent des féminins en « trice » s’il n’y a pas de verbe de base; c’était le cas de directeur-directrice, puis, plus récemment, de sénateur-sénatrice5. »

« On notera […] que beaucoup de noms féminins en -trice sont déjà en usage ou attestés. On a donc : une animatrice, une réalisatrice, une agricultrice, […] une sénatrice, etc. […] Il ne faut pas créer inutilement de nouveaux féminins6. »

La recommandation d’il y a 13 ans demeure donc entièrement valable, c’est-à-dire qu’il convient d’utiliser le terme sénatrice dans tous les documents officiels, communications, etc., du Sénat du Canada, car entre-temps le mot sénatrice a acquis droit de cité dans les principaux dictionnaires qui rendent compte de l’usage au sein de la francophonie.

NOTES