André Racicot
(L'Actualité langagière, volume 6, numéro 1, 2009, page 33)

Les noms attribués aux villes des anciennes colonies britanniques, espagnoles ou portugaises sont souvent la déformation d’appellations originales devenues méconnaissables dans les palais occidentaux.

Ainsi en est-il de Mumbai, que les colons occidentaux ont baptisée Bombay. La capitale du Marahashtra tire son nom d’un grand temple consacré à la Mumvba-devi, une déesse. Au XVIe siècle, les Portugais l’ont transcrit Mombayn qui, avec le temps, est devenue Bombaym ou Bombaim et Bombay. C’est cette dernière forme qui est finalement passée dans l’usage, du moins en Occident.

En 1995, le parti nationaliste hindou Shiv Sena prend le pouvoir et décide de rebaptiser la ville Mumbai, arguant que Bombay est une déformation de Bombaim, déformation imposée par les colons britanniques. Ce changement va d’ailleurs dans le sens d’un fort mouvement nationaliste destiné à restaurer l’identité nationale de l’État du Marahashtra.

Les événements survenus dans cette ville à l’automne 2008 ont permis de constater que le toponyme Mumbai avait fait son chemin dans l’usage, si l’on en juge par les titres des journaux canadiens et les mentions dans la presse électronique. Assez curieusement, l’ancien toponyme Bombay — puisque c’est ainsi qu’il faut le voir — est revenu dans les pages du Devoir quelques mois après les incidents. D’ailleurs, le Robert et le Larousse signalent l’équivalence, mais l’entrée principale demeure à Bombay.

L’entrée de Mumbai dans la francophonie n’est donc pas aussi éclatante qu’on pourrait le croire. Un simple coup d’œil à la presse française durant les attentats de novembre 2008 est éloquent, dans la mesure où le terme Bombay l’emporte largement, tant dans les journaux que dans les magazines d’information. La presse anglophone, quant à elle, semble avoir adopté le toponyme marathe Mumbai, si l’on se fie à une recherche sommaire dans Google pour le Times de Londres, le Washington Post, le Toronto Star et le Globe and Mail.

La situation est nettement moins claire en ce qui a trait à Madras et à Calcutta. En effet, les médias francophones aussi bien qu’anglophones sont partagés entre les nouvelles appellations que sont Chennai et Kolkata et les plus anciennes. Encore une fois, les dictionnaires francophones s’en tiennent aux toponymes traditionnels tout en donnant l’équivalent tamoul ou bengali. Les journaux francophones emploient volontiers Madras et Calcutta, en mentionnant parfois Chennai et Kolkata.

Cette dernière, la capitale du Bengale-Occidental, a pris en 2001 le nom de Kolkata, qui correspond d’ailleurs à la prononciation en bengali. Les origines de ce nom sont obscures. On croit généralement qu’il vient du sanskrit ghattas, qui signifie « endroit d’abordage et de bain », ainsi que de Kali, une épithète employée fréquemment pour désigner la grande déesse Durga. Mais une autre étymologie a également été proposée à partir du bengali kikila, qui signifie « zone plate » ou encore des termes Khal (canal naturel) et Katta (creuser). Cette interprétation fait bien sûr dresser les cheveux sur la tête des bengalophiles qui sont convaincus que Calcutta est tout simplement inspiré de Kalikata, nom de l’un des trois villages ui occupaient le site de la ville avant l’arrivée des Britanniques. En effet, pourquoi se casser la tête quand la solution est à portée de la main? Par prudence, j’éviterai de me prononcer sur cette question…

Chennai est la capitale du Tamil Nadu, l’un des États fédératifs de l’Inde. Apparemment, son ancien nom, Madras, dériverait de l’arabe madrasa, qui désigne une école coranique. La ville abritait en effet, à l’époque de la colonisation britannique, une imposante maison d’enseignement musulmane, et Madras serait en quelque sorte une forme raccourcie de madrasa. Notons au passage qu’existait non loin de la ville une agglomération indigène importante appelée Maderaspatan, Madrespatan, Maderas et, enfin, Madras. Le suffixe patan était largement répandu en Inde et signifiait tout simplement « ville ». On le retrouve d’ailleurs sous diverses formes en hindi, en pali et en sanskrit. En 1996, la ville a pris le nom de Chennai à la suite d’une décision du gouverneent.

Les trois villes dont nous avons parlé sont un parfait exemple de toute l’ambiguïté que suscitent les changements de toponymes. Le plus souvent, les francophones résistent aux nouvelles appellations, qui ne sont pas toujours aussi nouvelles qu’on pourrait le croire, comme nous venons de le constater. Le cas de Pékin et Beijing n’a sûrement pas manqué d’attirer l’attention de nos fidèles lecteurs. Le contraste était saisissant : Pékin à Radio-Canada et Beijing à la CBC.

On constate la même tendance pour d’autres toponymes de ville, comme en témoignent les tandems Minsk et Mensk, ainsi que Kiev et Kyïv. Dans les deux cas, le premier nom est une forme russifiée pour celui de la capitale du Bélarus et de l’Ukraine. Pour des raisons évidentes, les gouvernements de ces pays souhaiteraient que la communauté internationale adopte les formes utilisées dans les langues locales, mais en vain. Là encore, les médias francophones et anglophones s’accrochent aux termes traditionnels, c’est-à-dire à Minsk et à Kiev.

Le mot est lancé : tradition. Il ne suffit pas qu’un État annonce un changement de nom officiel pour que les étrangers emboîtent le pas. Tant chez les anglophones que chez les francophones, il y a des résistances, pas toujours rationnelles d’ailleurs. Les anglophones semblent démontrer un peu plus de souplesse à ce chapitre, probablement parce que leur langue absorbe mieux les néologismes.

Mais laissons le temps faire son œuvre. Après tout, qui se souvient de Nouvelle-Delhi, Djakarta, Assomption et New-York, devenues New Delhi, Jakarta, Asunción et New York?