André Racicot
(L'Actualité terminologique, volume 35, numéro 1, 2002, page 8)

Pour les Occidentaux, l’Orient est enveloppé d’un voile de mystère. Pour les langagiers, l’Orient est enveloppé d’un voile… de confusion orthographique. Depuis quelque temps se bousculent dans les médias des graphies toutes plus déroutantes les unes que les autres. Comment s’appelle l’ethnie majoritaire en Afghanistan? Les Pachtounes, les Pashtouns, les Pachtos?

À cause des événements du 11 septembre, le monde islamique est sous les projecteurs. Jamais n’avons-nous été aussi conscients de notre méconnaissance de l’islam. Je vous propose l’article suivant comme une petite oasis dans le désert de nos connaissances…

L’islam est l’une des trois grandes religions monothéistes, avec le christianisme et le judaïsme. Comme pour les autres noms de religion, on écrira islam avec la minuscule. Cependant, Islam avec majuscule désigne le monde islamique, qui, d’ailleurs, ne doit pas être confondu avec les pays arabes. Sur le milliard de musulmans dans le monde, à peine 200 millions sont Arabes. On sera surpris d’apprendre que la majorité des musulmans se trouvent en Asie, notamment au Pakistan, au Bangladesh et en Indonésie, le pays islamique le plus peuplé du monde. On peut donc tirer un trait sur l’équation Islam = pays arabes.

Le langagier qui écrit sur le monde musulman est confronté au problème épineux de la translittération, c’est-à-dire de l’écriture en français des noms arabes, iraniens, pachtounes, tadjiks, etc. Une lecture attentive des journaux révèle un chaos orthographique désolant dans la presse francophone. Sans oublier que les journaux anglophones utilisent des graphies parfois radicalement différentes de celles du français, ce qui ajoute à la confusion.

Ce phénomène s’explique par le fait que ces langues ne s’écrivent pas en caractères latins. Il faut donc transposer les sons originaux dans les langues occidentales conformément à l’orthographe de chacune d’entre elles. Un exemple très simple est celui du nom du président égyptien Hosni Moubarak, que les anglophones écrivent Hosni Mubarak. Cette transposition, appelée translittération, n’est pas propre aux langues orientales. Elle se pratique couramment avec beaucoup de langues, dont le russe. Ainsi Vladimir Poutine s’écrit Vladimir Putin en anglais.

La translittération ne concerne pas uniquement les noms de personnes : les noms de lieux et même les notions religieuses ou culturelles tirées d’une langue orientale peuvent avoir des graphies différentes en anglais et en français. Pour compliquer les choses, il faut également être conscient que l’arabe n’est pas une langue monolithique. Les différentes prononciations d’un pays arabe à l’autre donnent plusieurs graphies pour un seul et même mot. L’exemple de djihad/jihad est révélateur.

Au problème des graphies se superpose celui, plus complexe, plus déroutant, de la compréhension de l’Islam. Voici un petit glossaire qui, je l’espère, permettra d’y voir plus clair.

Allah : Dieu, tout simplement, mais en arabe.

al-Qaïda : signifie « la base ». Le nom s’inspire des camps d’entraînement de ce groupe terroriste du Moyen-Orient. Sa graphie est étonnante pour un Occidental. L’absence de « u » après le « q » s’explique par le fait que celui-ci représente un « k » prononcé au fond de la gorge. Ce n’est donc pas la lettre « q » telle qu’on la connaît en français et en anglais. En anglais, on écrit plutôt al-Qaeda ou al-Qaida. Voir « ben Laden, Oussama ».

ayatollah : religieux musulman chiite d’une haute dignité. C’est aussi un titre donné à certains sages. Le mot signifie « signe de Dieu ». Voir « chiisme ».

ben Laden, Oussama : chef du groupe terroriste al-Qaïda. En arabe, deux substantifs juxtaposés marquent la possession : « ben » et « Laden » mis ensemble signifient « fils de Laden ». De fait, la translittération exacte du nom de cet homme serait « bin Ladin ». Le français n’a pas retenu cette graphie. L’emploi de la majuscule en français pour « ben » demeure controversé, certains arabophones se déclarant en faveur, et d’autres contre… Le journal Le Monde met la majuscule, ce qui n’est pas le cas de la plupart des médias francophones consultés. Voir « al-Qaïda ».

burqa : vêtement, aussi appelé tchadri, porté par les femmes afghanes et qui recouvre entièrement le corps. Le mot signifie « barrière ».

charia : nom donné à la loi islamique qui se fonde sur le Coran et la tradition. Le mot signifie « voie à suivre ».

chiisme : courant de l’islam qui regroupe environ 10 % des musulmans. La question de la succession de Mahomet divise chiites et sunnites. Ces derniers soutiennent les califes officiels, tandis que les chiites défendent les droits des descendants d’Ali, cousin et gendre de Mahomet. Voir « sunnisme ».

Coran : livre écrit en arabe dans lequel sont consignées les révélations qu’aurait faites l’archange Gabriel à Mahomet. Le mot signifie « lecture » ou « récitation ». Il comprend 114 sourates (chapitres) et 6 219 versets.

Djalalabad, Jalalabad : ville d’Afghanistan. La première graphie respecte les règles de translittération. D’ailleurs elle figure dans le Larousse. Cependant, Le Monde écrit Jalalabad, ce qui paraît correspondre à une graphie plus moderne. On pourrait penser à Djakarta, qui est devenu Jakarta.

djihad, jihad : guerre sainte menée pour répandre l’islam. On voit couramment les deux graphies. Aucune n’est vraiment mauvaise, car les prononciations de l’arabe sont diversifiées. En Algérie, par exemple, on dit plutôt djihad, ce qui n’est pas toujours le cas ailleurs dans le monde arabe, où jihad s’emploie fréquemment. Le Monde utilise les deux graphies. Le Larousse écrit djihad; le Robert donne djihad en entrée principale et mentionne la variante jihad.

esplanade des Mosquées : c’est là qu’est située la mosquée al-Aqsa, mot qui signifie en arabe « la plus lointaine », car, selon le Coran, c’est le lieu le plus éloigné où s’est rendu le prophète Mahomet. Le site est aussi un lieu saint pour les juifs, qui l’appellent le mont du Temple. C’est en effet à cet endroit que le roi Salomon aurait érigé son temple. Celui-ci a été détruit à deux reprises. Son principal vestige demeure la façade occidentale, appelée mur des Lamentations. Noter la minuscule à esplanade, à mont et à mur.

fatwa : la fatwa n’est pas nécessairement une condamnation à mort. C’est en fait une consultation juridique qui tranche un point théologique contesté.

fondamentalisme : tendance chez certains croyants à revenir à une interprétation littérale des textes sacrés, sans laisser de place aux interprétations historiques ou scientifiques. Le fondamentalisme existe dans d’autres religions que l’islam. Voir « intégrisme ».

hadith : recueil des actes et paroles de Mahomet qui doivent guider la conduite des musulmans. Voir  « sunna ».

Hamid Karzaï : nom du nouveau premier ministre afghan. Pour respecter les principes de la translittération, il faut l’écrire avec le tréma en français.

Hérat : ville d’Afghanistan. Ici, la graphie française s’est imposée, même si certains médias francophones écrivent parfois Herat.

hijab : c’est le fameux « foulard islamique » que doivent porter les femmes de certains pays musulmans.

imam : chef de prière dans une mosquée; le mot signifie « celui qui est devant ».

intégrisme : courant religieux qui exclut toute forme d’évolution. Voir « fondamentalisme ».

intifada : guerre des pierres déclenchée en 1987 par les Palestiniens des territoires occupés par Israël. Une deuxième intifada (appelée intifada al-Aqsa) a éclaté après la visite d’Ariel Sharon dans la zone du mont du Temple, le 28 septembre 2000.

islam : en arabe, soumission à Dieu. L’une des trois religions monothéistes, fondée par Mahomet.

islamique : qui se rapporte à l’islam. Ne pas confondre avec islamiste.

islamisme : mouvement à la fois politique et religieux qui prône l’établissement d’États islamiques dans tous les pays musulmans. Les islamistes veulent une application rigoureuse de la charia et s’inscrivent en réaction à toute forme de modernisme.

islamiste : personne qui défend l’islamisme.

Jérusalem : on y trouve le troisième lieu saint de l’islam, la mosquée Al-Aqsa, située sur la Coupole du Rocher. Voir « La Mecque » et « Médine ».

La Mecque : un des lieux saints de l’islam, situé en Arabie saoudite. Ville natale de Mahomet. Tous les musulmans du monde se tournent vers La Mecque au moment de la prière. Voir  « Jérusalem » et « Médine ».

Mahomet : fondateur de l’islam, né à La Mecque vers 570 et mort à Médine en 632. Les musulmans l’appellent « le Prophète ». Mahomet est la traduction de l’arabe Muhammad, que l’on écrit parfois Mohammed.

Mazar-i-Charif, Mazar-i-Sharif, Mazar-e-Charif, Mazar-e-Sharif : ville d’Afghanistan. La graphie avec Charif est à préférer, parce que plus française. Quant à la particule, les variations graphiques s’expliquent par le fait qu’elles rendent un son entre « e » et « i ». Le journal Le Monde écrit Mazar-e-Charif; mais cela ne signifie pas que l’autre graphie, Mazar-i-Charif, soit mauvaise pour autant.

Médine : ville où est enterré Mahomet. Voir « Jérusalem » et « La Mecque ».

mollah : docteur en droit coranique pour les chiites. Ce titre n’est pas porté par les sunnites. Voir « chiisme ».

monde arabe : l’ensemble des gens parlant l’arabe ou encore l’ensemble des pays de langue arabe. À ne pas confondre avec l’Islam, ou monde islamique.

monde islamique : l’ensemble des pays de confession musulmane.

mont du Temple : Voir « esplanade des Mosquées ».

mur des Lamentations : vestige du temple de Jérusalem. Noter la minuscule à mur. Voir « esplanade des Mosquées ».

musulman : personne qui professe l’islam. Ce mot vient de l’arabe muslim, qui signifie « fidèle », « croyant ». Anciennement on disait mahométan.

ouléma : docteur de la loi musulmane ou savant; il est aussi théologien. On voit souvent la graphie uléma qui, à mes yeux, représente une mauvaise translittération. En effet, le son « ou » en français devrait s’écrire « ou » et non « u ». Les Arabes ne disent pas « uléma », mais « ouléma ».

oumma : communauté représentant l’ensemble des musulmans, peu importe leurs origines ethniques.

Pachtoun, Pachtoune, Pashtoun, Pashtoune, Pachto, Pashto : nom de l’ethnie majoritaire en Afghanistan. Les diverses graphies s’expliquent encore une fois par la translittération. En français, il faudrait logiquement écrire Pachtoune ou Pachtoun.

ramadan : neuvième mois du calendrier musulman. Période d’un mois pendant laquelle les musulmans doivent s’abstenir de boire, de manger, de fumer et d’avoir des relations sexuelles dans la journée. Le jeûne ne s’applique toutefois pas aux femmes enceintes, aux enfants et aux malades.

sunna : coutume des musulmans qui repose sur les paroles et les actes de Mahomet. Voir « hadith ».

sunnisme : vient du mot arabe es-Sunna, qui signifie « la tradition ». Le sunnisme est la principale branche de l’islam dont il représente 90 % des adhérents. Il est majoritaire dans tous les pays arabes. Voir « chiisme ».

taliban : en Afghanistan, étudiant en théologie qui prône une conception intégriste de l’islam. Les talibans ont gouverné l’Afghanistan de 1996 à 2001. Le mot taliban est la forme plurielle de talib, dérivé de l’arabe taleb, qui signifie « étudiant ». Comme le mot est passé en français, il devrait en prendre la marque du pluriel : les talibans. Noter l’absence de majuscule.