Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 5, numéro 3, 2008, page 31)

Q. On entend souvent le verbe « quitter » employé absolument, donc sans complément, lorsque quelqu’un est parti d’un endroit. J’ai quitté à 17 h.

Absent des dictionnaires, l’emploi de « quitter » dans sa forme absolue finira-t-il par être admis dans l’usage correct?

R. On peut omettre le complément d’objet direct de la plupart des verbes transitifs. Le réalisateur d’un film peut dire, en faisant sauter le complément : « Silence, on tourne. » On tourne quoi? Le film. Tout le plateau comprend. Si on veut étancher sa soif, on peut dire qu’on veut boire, sans plus de précision.

Le complément indirect peut subir le même sort. « Taisez-vous, je parle », dit l’enseignant. Toute la classe comprend à qui il parle.

Les verbes transitifs employés de façon absolue ont beau ressembler à des intransitifs, ce ne sont pas de vrais intransitifs : leurs compléments sont simplement tapis dans l’ombre. On peut toujours demander : Que buvez-vous? À qui parlez-vous? Au fond, on peut dire qu’un verbe transitif est un verbe qui peut avoir un complément d’objet, bien que celui-ci l’accompagne presque toujours. Tandis qu’un verbe intransitif n’a aucun complément d’objet imaginable, il se suffit à lui-même, l’action qu’il exprime concerne uniquement le sujet : Elle dort. Il récidivera. Le chien aboyait.

Il n’est donc pas obligatoire de complémenter un verbe transitif, pourvu que le sens reste clair, soit que l’interlocuteur puisse deviner le complément omis, soit que le locuteur sous-entende une sorte de complément global : je veux boire (quelque chose). C’est une affaire d’économie. Mais la marge de manoeuvre n’est pas si grande. D’abord, il y a des « exceptions » si l’on peut dire. La syntaxe interdit des constructions telles que : il a aperçu, elle a rempli, elle ressemble, fiez-vous. Ensuite et surtout, quand la construction est possible, elle doit en général être consacrée par l’usage.

Quitter est un cas particulier parce qu’il a été jadis, comme le rappelle le Robert historique, un verbe purement intransitif, au sens de « s’en aller ». Les exemples cités par les dictionnaires remontent à Rousseau et Voltaire, au 18e siècle. C’est loin. Petit à petit, il est devenu presque exclusivement transitif. Il y a environ 40 ans (premières années de L’Actualité langagière!), des dictionnaires marquaient cet emploi comme vieilli; c’était le cas du Quillet en 1970. Le Dictionnaire des verbes français de J. et J.-P. Caput, paru l’année précédente, le mentionnait, mais sans exemple ni commentaire, de sorte qu’il est impossible de savoir s’il consignait l’emploi classique ou un usage contemporain. Nul doute qu’on l&rsuo;entendait, puisque l’Encyclopédie du bon français de Dupré se donnait la peine en 1972 de faire une mise en garde à ce sujet.

Le tour était toutefois rarement mentionné dans les ouvrages, de sorte qu’il n’était sans doute pas si fréquent. Il a quand même tenu le coup jusque dans le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (le GDEL), en 1982, avec la définition : « quitter (son travail) à telle heure », où les parenthèses rendaient le complément optionnel. Puis il est tranquillement rentré dans l’ombre. Dans les deux successeurs les plus récents du GDEL, le Grand Larousse illustré de 2005 et le Grand Larousse encyclopédique de 2007, il a disparu, sauf pour le traditionnel Ne quittez pas du protocole téléphonique, au sens de « rester en ligne », avec toujours le mecirc;me complément sous-entendu : Ne quittez pas (l’écoute).

Ce n’est donc pas une invention québécoise. Le Dictionnaire québécois-français de Meney, qui y voit un calque de l’américain, le range néanmoins avec raison parmi les québécismes, puisqu’il est rare dans le reste de la francophonie. Mais nous ne sommes pas tout à fait les seuls à l’employer. Le Petit Larousse, qui ne l’a pas relevé au Québec, l’a entendu en Afrique. Le Dictionnaire culturel en langue française, publié par les éditions Le Robert en 2005, y voit un emploi de la Loire et de l’Isère.

Tout porte à croire que le Québec et quelques parties de la francophonie ont conservé là un vieil usage. Chez nous, ce n’est pas étonnant. Souvent le français québécois conserve des tournures vieillies, sans doute parce qu’elles sont restées dans la langue familière et que notre langue courante fait volontiers de la place au familier. Qui sait, par ailleurs, si le mot n’a pas aussi profité de son omniprésence depuis une quinzaine d’années en informatique, où il est employé de façon absolue au sens de « quitter (une application) ». C’est le « Alt-F4 » de Word ou WordPerfect.

Il reste que, dans la langue courante, c’est un tour dont la clarté est souvent douteuse. Le sens est limpide si, en fin d’après-midi au bureau, je lance à la cantonade : « Je quitte. Bonsoir la compagnie! » Dans d’autres contextes, la confusion se fait vite sentir. Dans une phrase aussi simple que Il a quitté au milieu de la réunion, le manque d’étoffement est palpable. Si je dis : Elle a quitté au début de la semaine, on ne sait plus si elle a quitté le bureau, la ville, le pays. Il est certain qu’on ne peut quitter son emploi, au sens de « démissionner », dire par exemple qu’elle a quitté pour s’occuper de ses enfants, car ce sens verse directement dans l’anglicisme, comme le fait remarquer le Multidictionnaire.

Il faut rappeler que lorsque des emplois absolus deviennent si courants que les dictionnaires les consignent, c’est en général dans un sens restreint du verbe, dans lequel l’emploi absolu tend en quelque sorte à se spécialiser. Boire est transitif et n’est pas obligatoirement complémenté, mais si je dis de quelqu’un qu’il boit trop, on se doute que je ne parle pas de sa consommation de jus d’orange. Or notre quitter absolu englobe une palette de sens qui vont de « s’en aller » ou « sortir (pour quelques minutes) » à « s’absenter », « partir en voyage » et « s’exiler », en passant par « déménager » ou « vider la place », et même « igrer » en parlant des animaux, comme en témoignent ces quelques exemples tirés du journal La Presse :

« … beaucoup de gens quittaient vers des paradis fiscaux, dit le fiscaliste Éric Labelle » (26 janvier 2007).

« … les joueurs quittaient avec leurs familles tard samedi soir » (31 décembre 2007).

« À mesure que les locataires quitteront, tous les 103 000 pieds carrés des deux immeubles seront rénovés selon les normes du Green Building Council pour les bâtiments existants » (16 janvier 2007).

« Les ours se pointent toujours à la fin septembre […] Ils quitteront vers la fin novembre, quand ils prendront d’assaut les glaces pour chasser le phoque » (3 novembre 2007).

Au fond, c’est un tour qui appartient bien davantage à la langue parlée qu’à la langue écrite. Les exemples donnés par les dictionnaires sont d’ailleurs presque toujours des extraits de conversation, à commencer par celui traditionnel du domaine de la téléphonie. Il n’est sans doute pas fautif de dire au bureau : « À quelle heure quittez-vous ce soir? », mais de là à écrire dans une description de travail : Le titulaire du poste quitte à 17 heures, il y a une marge : on a le sentiment que le registre familier essaie de se faufiler dans un autre niveau de langue. Les Le Bidois notaient dans leur Syntaxe du français moderne qu’il nous arrive de laisser tomber le complément des verbes transitifs « dans la vie quotidienne1 ». Marc Wilmet aussi dans Grammaire critique du français souligne que le français familier se plaît à ces emplois absolus2.

Notes