Jacques Desrosiers
(L'Actualité langagière, volume 9, numéro 2, 2012, page 9)

Q. Dit-on qu’une personne ou chose « focalise » ou « se focalise » sur quelque chose? Je révise une traduction où je lis : « votre attention doit se focaliser sur ». Il me semble que la forme pronominale détonne ici.

R. Cette question ne m’a pas été adressée, je l’ai relevée sur Twitter. Le verbe focaliser est à la mode dans les médias sociaux. Pour le voir il suffit de lancer à n’importe quel moment une recherche dans Twitter, qui vous donnera pour les dernières vingt-quatre heures quelques dizaines de gazouillis où le verbe apparaît sous une forme ou une autre. Exemple :

Un jour, les entrepreneurs n’auront pas à se soucier des financements, et ils pourront se focaliser sur les produits.
Twitter, @siebmanb, 21 mars 2012

Au sens propre (focaliser des rayons lumineux), le mot figure dans les dictionnaires depuis longtemps. Mais il est plus récent au figuré (focaliser son attention). Il apparaît dans les Nouveaux mots dans le vent de Larousse en 1974 et quelques années plus tard dans le Dictionnaire des mots contemporains1 de Paul Gilbert. Les deux ouvrages donnaient la forme pronominale. Puis dans les années 1980, il fait son entrée notamment dans le Grand Larousse de la langue française, dont les auteurs avaient trouvé un exemple dans un article du Monde de 1967 :

Dans les interviews, les questions se focalisent sur quelques points.

Il est étonnant que le Petit Larousse vienne tout juste de reconnaître la forme pronominale dans son édition de 2012. Le Dictionnaire de l’Académie française l’ignore toujours. Il faudra bien qu’il se mette à jour. Se focaliser est correct.

C’est l’autre cas qui pose un problème. Car, au propre ou au figuré, il faut qu’il y ait quelque chose à focaliser : soi-même (se focaliser) ou la chose qui est focalisée (focaliser son attention). Voilà pourquoi les dictionnaires – y compris le Petit Robert et le Trésor de la langue française tout comme certains conjugueurs, notamment ConjugArt2 – donnent explicitement le verbe comme transitif ou pronominal.

À ma connaissance, le seul ouvrage à indiquer intransitif est le Hachette (2008). Peut-être que cet emploi finira un jour par s’imposer. Mais je resterais prudent. Il est bien sûr répandu dans les médias. Deux exemples :

On a tendance à focaliser sur des indicateurs retardés comme l’emploi plutôt que des indicateurs avancés comme l’indice de confiance des directeurs d’achats.
La Presse, 23 février 2012

Vous tendez à trop focaliser sur votre vie sentimentale aujourd’hui et à en faire le centre de vos préoccupations.
Twitter, @CatsOverBros, 17 mars 2012

Mais j’ai l’impression que cet intransitif est la forme endimanchée du barbare focusser. Récemment, dans l’affaire Trayvon Martin aux États-Unis, une dépêche de Reuters faisait dire à l’un des avocats : « Arrêtez de focaliser sur la Floride, regardez beaucoup plus loin3. » On devine la présence cachée du verbe to focus derrière la phrase. Même chose dans une autre dépêche d’agence4 qui rappelait les dommages susceptibles d’être causés à la vision par les tablettes électroniques, à cause du « va-et-vient du regard vers l’écran (pour focaliser dessus et“défocaliser”) ». Dans ce cas, il aurait sans doute fallu parler d’« accommodation », comme dans avoir du mal à accommoder.

Fait intéressant, la fiche de la Banque de dépannage linguistique, de l’Office québécois de la langue française, consacrée à cet anglicisme présente une liste de verbes aptes à le remplacer :

Ces emprunts [focusser, se focusser] ne comblent aucune lacune lexicale en français et peuvent aisément être remplacés par de nombreux verbes ou locutions tels que focaliser, se focaliser, se concentrer, porter son attention sur, porter sur, se polariser sur, être axé sur, être centré sur, concerner surtout, s’orienter vers, avoir pour thème, mettre l’accent sur, s’articuler autour de.

On remarque la présence de focaliser. Or c’est cette source que m’a donnée une langagière convaincue que l’intransitif était légitime. Les auteurs de la fiche n’ont sans doute pas voulu indiquer par là que focaliser est intransitif – comparer avec concerner ou avoir pour thème qui crient après un complément. Mais c’est un fait que la liste peut erronément donner à penser que le verbe s’emploie sans complément.

À notre gazouilleur, concédons que le mot a un petit air scientifique susceptible d’en rebuter certains. Je l’ai pourtant vu trôner sur un site on ne peut plus littéraire, consacré au fameux gueuloir de Flaubert :

Mais fi des faits, focalisons-nous sur la légende. Flaubert s’interrompait régulièrement pour gueuler (d’où le nom de gueuloir) ses textes, les mettant à l’épreuve de l’oral5

Ceux qui le jugent lourd, ou préfèrent ne pas employer un mot devenu passe-partout, peuvent toujours se servir dans la fiche de la Banque de dépannage linguistique. Il y a aussi une belle palette d’équivalents, situés en contexte, à l’entrée focus des Mots pour le traduire de Luc Labelle6.

Où mettre l’indication de la date dans la phrase?

Q. Un de mes réviseurs corrige systématiquement l’emplacement de la date dans les phrases. Les traducteurs ont tendance à la mettre au début, lui l’insère en incise. Exemple :

Le 3 juin, le ministre a annoncé le déploiement de…

Le ministre a annoncé, le 3 juin, le déploiement de…

J’ai trouvé, au dernier paragraphe de la page 12 du Vade-mecum linguistique une piste de solution : « … la phrase ne doit pas être encombrée d’une multitude de charnières qui interrompent le débit ».

Auriez-vous d’autres pistes d’explication? Existe-t-il une règle? Fluidité, compréhension, clarté?

R. Des organismes peuvent, par souci d’uniformité, fixer une règle sur la mention de la date, par exemple dans les communiqués ou les documents officiels. Mais en dehors de ce genre de convention, la langue n’est pas corsetée à ce point. Le réviseur convaincu qu’il faut repousser plus loin dans la phrase l’indication de la date doit fournir une explication ou donner une source à l’appui.

L’ordre typique de la phrase en français est sujet-verbe-complément, ce qu’on explique par le fait que le plus souvent il correspond à notre façon de penser. Mais divers éléments de la phrase sont mobiles. Les compléments circonstanciels en particulier (les « compléments de phrase » aujourd’hui) ont une grande liberté de déplacement. Si bien que des grammairiens considèrent que c’est là leur principale caractéristique.

Le déplacement se fait parfois obligatoirement pour des raisons de sens. Pour répondre à la question Quand partez-vous?, on dira Je pars demain, mais Demain je pars si la question est Que faites-vous demain?. On remarque dans les deux cas que la phrase se termine par le propos que l’on tient, par l’information nouvelle que l’on donne.

Mais le plus souvent ce sont des raisons de style qui décident de la place du complément circonstanciel. Divers facteurs entrent en ligne de compte : le goût personnel, l’équilibre, le rythme, la variété, et ainsi de suite. Le choix entre les phrases suivantes est affaire de goût :

Les cerisiers sont en fleurs à Washington.

À Washington, les cerisiers sont en fleurs.

Les cerisiers, à Washington, sont en fleurs.

On peut aussi choisir de mettre un complément en relief pour une raison particulière. On dira normalement : Je serai absent pendant tout le mois de juin, mais pour insister sur le temps : Pendant tout le mois de juin, je serai absent.

C’est ce qu’a fait le romancier Hans Magnus Enzensberger (ou du moins son traducteur) dans Hammerstein ou l’intransigeance7, qui s’ouvre sur la phrase suivante :

Le 3 février 1933, le général quitta comme chaque matin à sept heures précises son appartement.

Son souci a été d’assurer d’entrée de jeu un ancrage temporel à l’action qui va se dérouler. Beaucoup de romans d’ailleurs commencent par un complément de temps. Mais cette mise en relief n’était pas obligatoire. L’auteur aurait bien pu écrire, mais avec moins d’effet en quelque sorte :

Le général quitta son appartement, le 3 février 1933, à sept heures précises comme chaque matin.

Il en va de même dans votre exemple, où le complément, me semble-t-il, peut être placé en tête de phrase ou en incise. Il est certain que si un traducteur le place systématiquement au début, le tour devient un tic d’écriture qui peut engendrer de la monotonie. Mais si le réviseur le met toujours en incise après le verbe, on a le même problème. Il vaut mieux varier, sauf si une règle a été prescrite.

Notes