(L'Actualité terminologique, volume 32, numéro 2, 1999, page 16)

La présence de plus en plus marquée des femmes dans toutes les sphères de l’activité humaine est un fait de société avec lequel il faut désormais compter et qui soulève la question de la féminisation des textes et des titres de fonctions. Au sein même de la fonction publique fédérale, l’avènement de la Norme générale de classification a donné lieu à la féminisation de tous les titres de postes (voir à ce sujet l’entrevue avec M. Pierrot Lambert publiée dans le numéro 31,3 de L’Actualité terminologique).

La féminisation, on le sait, est la source de nombreux débats. Songeons seulement à la polémique, largement médiatisée de part et d’autre de l’Atlantique, qu’a suscitée il n’y a pas si longtemps le vocable madame la ministre. Plus près de nous, la décision d’une composante de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) d’opter pour l’appellation Fédération des professionnèles (professionnèles englobant le masculin et le féminin) a également fait couler beaucoup d’encre au Québec ces derniers mois.

Cette « audace linguistique », il va sans dire, ne reçoit pas l’assentiment général.

L’Actualité terminologique vous présente le point de vue divergent de deux spécialistes : celui de Marie-Éva de Villers, directrice de la qualité de la communication à l’École des HEC, auteure du Multidictionnaire de la langue française et de La Grammaire en tableaux, et celui de Céline Labrosse, linguiste-chercheure au Centre de recherche et d’enseignement sur les femmes de l’Université McGill.

Les articles que nous vous proposons sont reproduits avec l’aimable autorisation de La Presse.

Un manque de respect

Marie-Éva de Villers
Faisant fi de l’opposition des membres du Syndicat des professeurs et professeures de l’Université du Québec à Montréal (SPUQ) qui lui est affilié, une fédération de la CSN vient d’adopter une désignation saugrenue, la Fédération des professionnèles.

Dans son éditorial du 8 décembre, Pierre Gravel a dénoncé à juste titre ce néologisme douteux qui dénote un manque de respect et beaucoup de désinvolture aussi bien à l’égard des membres de la Fédération et particulièrement des professeurs de l’UQAM qui se sont clairement prononcés contre ce choix que de l’ensemble de la population.

Dans un avis que m’a demandé le SPUQ afin d’étayer son opposition à l’adoption du nom professionnèle, voici ce que j’écrivais le 14 septembre 1998 : « On peut se demander s’il est opportun qu’une fédération de syndicats prenne l’initiative de créer un tel néologisme, à la forme très audacieuse de surcroît, pour ses besoins propres. Il est permis d’en douter et de craindre que cette décision soit très controversée, aussi bien auprès des membres du syndicat que de la population. Ce choix risqué pourrait nuire à la cause de la désexisation des textes. […] L’innovation préconisée à titre de dénomination, soit le mot professionnèle, est de nature à heurter la conscience linguistique des Québécois, même si ceux-ci se sont évélés particulièrement réceptifs en matière de féminisation des titres et d’adoption de néologismes. »

Afin d’alléger son nom, la Fédération était à la recherche d’une appellation épicène. Fort bien, on ne peut que l’en féliciter. Le titre épicène est en effet économique, car il peut servir aussi bien de titre féminin que de titre masculin (ex. : un ou une architecte) et permet d’éviter le dédoublement – toujours très lourd – et la troncation, fastidieuse autant que déconseillée (ex. : salarié-e-s).

J’avais alors proposé les désignations de spécialiste ou le néologisme membre de professions intellectuelles dont les formes sont épicènes. La désignation de la Fédération aurait pu se lire ainsi : « Fédération des membres de profession intellectuelle du Québec » ou encore « Fédération des spécialistes du Québec ».

La Fédération aurait pu profiter de l’occasion pour corriger son nom en se débarrassant d’un anglicisme, le terme professionnel, pour désigner un membre d’une profession libérale et, par extension, d’une profession intellectuelle. Dans un avis de recommandation publié à la Gazette officielle du Québec, le 28 avril 1990, l’Office de la langue française souligne que « le terme professionnel utilisé pour désigner une personne dont les études supérieures lui permettent d’exercer, pour son propre compte ou pour le compte d’autrui, une activité à caractère intellectuel ou technique est un anglicisme. […] On doit lui préférer le terme spécialiste. »

Dans sa réplique à l’éditorial de M. Gravel, publiée le 14 décembre dans La Presse, Michel Tremblay, président de la nouvelle Fédération des professionnèles – CSN, semble indiquer que le choix du nom professionnèle permet d’éviter un anglicisme. La modification fantaisiste de l’orthographe d’un mot n’en fait pas une forme lexicale française. […]

Selon son président, la Fédération de la CSN se dit fière d’avoir innové en adoptant cette désignation avant-gardiste. Si l’on suit cette logique, nous pourrions assister bientôt à la création généralisée de formes épicènes pour tous les titres qui ont le tort de comporter des formes différentes au masculin et au féminin. Comme les noms de métiers ou de fonctions ont très majoritairement des formes distinctes selon le genre, la quasi-totalité des désignations serait à revoir!

La Presse, 19 décembre 1998

Le mot « professionnèle » va à contre-courant de la « grammatocratie »
Céline Labrosse

Le précédent créé par l’innovation « professionnèles » appelle quelques éclaircissements qui répondront, je l’espère, aux interrogations soulevées récemment en ces pages (Pierre Gravel, 8 décembre; Marie-Éva de Villers, 19 décembre), autant en ce qui a trait à l’aspect linguistique de la question qu’à la légitimité de membres d’une fédération de syndicats d’innover dans leur dénomination.

Le président de la Fédération des professionnèles – CSN, Michel Tremblay, a rappelé le cheminement qu’a suivi la dénomination de cette fédération depuis sa création en 1964 (La Presse, 14 décembre 1998) et les multiples alternatives qui ont été envisagées au fil des ans pour substituer à la Fédération des professionnelles et professionnels salarié-e-s et des cadres du Québec (FPPSCQ) une appellation plus représentative de la composition variée de ses membres.

Avant d’adopter leur nouvelle dénomination, les membres de la FPPSCQ ont pris connaissance de l’avis de l’Office de la langue française (OLF) mentionnant que le terme professionnel, professionnelle, dans l’une des acceptions en usage à la FPPSCQ, est un anglicisme. Or, daté du 28 avril 1990, cet avis apparaît aujourd’hui désuet; l’expansion qu’a suivie ce mot au cours des dernières années en fait la preuve. En effet, le nom professionnel, professionnelle, maintenant généralisé dans la fonction publique québécoise, a aussi fait son entrée dans la littérature francophone européenne. En outre, le Multidictionnaire des difficultés de la langue française, qui attribuait la marque « anglicisme », en 1988, au sens de « personne qui exerce une profession libérale&nbp;», a fait disparaître cette réserve dans ses éditions subséquentes (1992, 1997). « Une professionnelle de la comptabilité » est devenu un énoncé tout à fait « français ». On s’étonnera donc de ce que l’auteure de ce multidictionnaire, Marie-Éva de Villers, dans l’avis qu’elle a remis à la FPPSCQ, condamne professionnel, professionnelle comme étant un anglicisme… alors que ce n’en est plus un dans son propre ouvrage! Ses suggestions d’appellations « plus françaises » (Fédération des spécialistes, Fédération des travailleuses et des travailleurs intellectuels et Fédération des membres de profession intellectuelle) n’ont par ailleurs retenu l’attention d’aucun des syndicats.

C’est alors que la FPPSCQ a opté pour la voie de l’innovation langagière, en tenant compte des tendances en français moderne. La convergence vers des formes communes en genre pour certains types de finales est sans doute la plus marquante d’entre elles. Ainsi, les noms féminins en -esse (jugesse, capitainesse, poétesseetc.), pourtant réguliers aux siècles antérieurs, sont-ils devenus peu à peu juge, capitaine, poète. C’est aujourd’hui le déterminant qui indique s’il s’agit d’une ou un juge, d’une ou un poète, etc. De la même façon, une multitude d’adjectifs homophones qui se dédoublaient en genre auparavant (unic, nique; perplex, perplexe; sal, salle; fix, fixe; sublim, sublimeetc.) ont-ils emprunté une forme commune au fil du temps : unique, perplexe, sale, fixe, sublime. Quelle simplification!

Dans cette perspective, un procédé similaire pouvait être mis en œuvre afin que les homophones professionnelle, professionnel puissent à leur tour emprunter une forme commune, à l’instar d’ailleurs de plus de 35 % des noms français. Voilà qu’était créé un, une professionnèle sur le modèle de un, une fidèle.

Cette graphie – nettement simplifiée – aurait vraisemblablement eu des chances de s’imposer aux siècles derniers, n’eût été de la philosophie élitiste prédominante à l’ère de l’invention du « bon » usage. Au 17e siècle, l’Académie française a en effet « choisi non pas l’usage nouveau et simple, que permettaient en particulier les accents », mais elle a préféré s’inspirer de la tradition orthographique savante afin de « distinguer les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes » (Commission Beslais, 1965). Ainsi, plutôt qu’une uniformisation des formes en -èle, avons-nous hérité de quatre graphies pour les noms de personnes et les adjectifs : rebelle; frêle; parall`le; naturel, naturelle.

Les innovations langagières, dont fait partie professionnèle, sous-tendent qu’il appartient à la langue, et conséquemment à son orthographe conventionnée, de suivre l’évolution de la société. En ce sens, professionnèle s’inscrit à contre-courant de la « grammatocratie », cette ligne de pensée qui soutient au contraire que les communautés, pourtant continuellement en évolution, doivent se conformer à une grammaire immobiliste, rigide, voire sclérosée, où toute variation est perçue comme une menace à l’intégrité de la langue.

On pourra assurément se surprendre qu’une fédération de syndicats intervienne de cette façon dans le domaine du langage. L’histoire sinueuse de l’orthographe française indique cependant qu’il pouvait difficilement en être autrement. D’une part, le gouvernement du Québec ne se reconnaît pas d’autorité en matière d’orthographe : avant toute mise en œuvre de modifications, il désire s’assurer qu’elles « seront aussi appliquées formellement en France » (Avis du Conseil de la langue française sur Les modifications de l’orthographe du français, 1991). D’autre part, en France, les spécialistes de la question concèdent unanimement que l’orthographe française a cessé d’évoluer – outre quelques points de détail – en 1835. Depuis cette date,plusieurs projets de réforme modérés et étapistes ont vu le jour, mais toutes les tentatives pour les implanter ont échoué. Depuis 1900, l’État français et l’Académie se renvoient la balle pour prendre des initiatives. En vain. Ce qui a amené une experte de l’orthographe à conclure que, désormais, le renouvellement de la langue française ne pourra se faire que par l’usage, par la base. « Prenons des initiatives », a alors écrit Nina Catach. Les mouvements de la base – le succès des titres féminins en offre le témoignage – implantent efficacement les nouvelles formes dans leur milieu, puis les propagent peu à peu dans leur communauté. Ainsi la langue française peut-elle espérer continuer à évoluer.

Aujourd’hui, les professionnèles de la CSN ont donc toutes les raisons de se réjouir : leur audace, leur esprit d’innovation et leur regard visionnaire font de leur Fédération le premier groupe à apporter une modification orthographique significative depuis 1835, et la toute première centrale syndicale, dans l’histoire de la langue française, à innover dans cette voie. Le dynamisme et le leadership du Québec dans le domaine de la désexisation du langage se trouvent ici, et à nouveau, confirmés.

La Presse, 9 janvier 1999